Les jeux séculaires (en latin ) fêtaient à Rome la clôture de chaque centenaire et l’ouverture du suivant. Le crieur public qui invitait à assister à ces jeux les présentait avec la formule qui devint traditionnelle Suétone, Claude, XXI ; Hérodien, Histoires, III, 8 ; Claudien, Panégyriques, VI, vers 390.
La portée de ces jeux a évolué au fil des siècles : sous la République, ces jeux, dédiés à des divinités du monde souterrain, Dis Pater et Proserpine, avaient un caractère expiatoire, destinés à clore une période de catastrophes et de menaces contre Rome. Auguste étendit cette signification, pour marquer aussi l’ouverture d’un nouveau siècle de prospérité, et enrichit le cérémonial, qui fut repris par Domitien et Septime Sévère. Enfin s’intercalèrent d’autres jeux, commémorant les siècles anniversaires de la fondation de Rome, inaugurés par Claude, et repris par Antonin le Pieux et Philippe l'Arabe. Les célébrations de type augustéen furent délaissées au .
Mythe d’origine Zosime, historien du , rapporte une légende explicative des rites accomplis pour la première fois : un Sabin nommé Valesius déplorait la maladie de ses trois enfants. Une voix lui enjoignit d’aller à Terentum et de leur faire boire l’eau du Tibre, chauffée au-dessus du feu de l’autel de Dis Pater et de Proserpine. Valesius descendit le Tibre en barque avec ses enfants, et, parvenu en un lieu du Champ de Mars nommé Terentum (ou Tarentum), donna aux malades de l’eau du Tibre. Ceux-ci s’endormirent et guérirent. Suivant les instructions de visions que ses enfants avaient eues durant leur sommeil, Valesuis sacrifia des victimes noires trois nuits de suite au-dessus d’un autel enterré dédié à Dis Pater et à Proserpine. Ces rituels auraient été de nouveau effectués par Publius Valerius Publicola, en remède contre une épidémie qui frappait RomeZosime, Histoire nouvelle, II, 1.
Chronologie des célébrations Malgré leur qualification, les célébrations faites dans le cadre des jeux séculaires sont irrégulières, comme en témoigne le récapitulatif des huit premiers jeux de ce type établi par Censorinus en 238. Censorinus constate l'absence de tradition pour la période royale, l'imprécision relative des sources avant les jeux d'Auguste, et l'irrégularité des intervalles entre deux jeux. D'après Varron, cité par Censorinus, après l'observation de plusieurs prodiges à Rome, les livres sibyllins prescrivirent l'offrande de victimes noires à Dis Pater et à Proserpine, à faire au champ de Mars en un lieu dit Tarentum, et à répéter tous les cent ansCensorinus, De die natali, 17 lire en ligne. Ce cycle de cent ans est d'origine étrusque et est donc lié à des cérémonies d'expiations. Auguste a introduit une seconde chronologie suivant un cycle de cent dix ans, d'origine orientale, célébrant son règne comme un nouvel Âge d’or. Il fit graver dans le calendrier officiel exposé au forum des dates de jeux séculaires selon ce cycle, en partant de , créant une chronologie rétroactive et fictive.
Jeux durant la République Premiers jeux selon le décompte de Censorinus : instaurés par le consul Valérius Publicola vers , selon Zosime et Valère Maxime, ou sous le consulat de M. Valerius et de S. P. Verginius en . Ces dates très anciennes sont généralement considérées comme douteuses par les historiens modernes. Seconds jeux, en , cités par les historiens antiques Valerius Antias, Varron, Verrius Flaccus, Tite-Live et Zosime. André Piganiol les considère comme les premiers jeux effectivement tenus, étant donné les tensions entre Rome et les Latins à cette date, et la propagation d’une épidémie qui, selon Tite-Live, motive la consultation des Livres Sibyllins, suivie de cérémonies de lectisternes. Piganiol retient comme argument déterminant un passage dans la prière de dédicace des victimes, (« que toujours le Latin obéisse »), formulation reprise lors des jeux suivants, mais qui se justifie à cette époque où la soumission des tribus latines est fragile et incomplète. Troisièmes jeux : Censorinus les date du consulat de P. Claudius Pulcher et de C. Junius Pullus (), ou bien, en se fondant sur les livres des quindécemvirs, du consulat de P. Cornelius Lentulus et de C. Licinius Varus (). Theodor Mommsen, puis Jean Gagé et Jean Bayet estiment que les premiers jeux historiquement certains sont ceux de . Quatrièmes jeux : Censorinus note des sources divergentes pour leur datation : selon Tite-Live, le consulat de Manius Manilius et Lucius Marcius Censorinus soit en , cent ans après ceux de , avec des célébrations des jeux de Dis Pater à l’emplacement du TarentumPeriochae de Tite-Live, résumé du livre 49, 6, ou trois ans plus tard, sous le consulat de Cn. Cornelius Lentulus et Lucius Mummius Achaicus (146 av. J.-C.), ou encore, d'après les commentaires des , sous le consulat de M. Emilius Lepidus et de L. Aurelius Orestès ().
Jeux d'Auguste (17 av. J.-C.) Ces jeux font partie de la liste de Censorinus. Ils sont rétablis par AugusteSuétone, Auguste, XXXI, la guerre civile ayant empêché toute célébration en . Ils virent l’exaltation du nouveau siècle d’or (), annoncé selon Zosime par les Livres sibyllins<ref>Zosime, Histoire Nouvelle, II, 6, 1</ref>, et inauguré par Auguste. Le troisième et dernier jour fut marqué par une procession à Apollon et Diane, accompagnée d’un chant composé par Horace, le .
Jeux de Claude (47 ap. J.-C.) Ils sont organisés par Claude, après ceux d'Auguste. Selon Suétone, Claude déclara qu'Auguste les avait célébrés trop tôtSuétone, Claude, XXI. Claude, disciple de l'historien Tite-Live, lecteur de Varron et féru d'étruscologie, inaugure ainsi une nouvelle série de jeux séculaires, selon une spéculation étrusque sur la durée d'existence impartie aux cités. Ces jeux marquaient ainsi le de Rome, calculé à partir de la datation de sa fondation en , établie par Varron.
Des fragments épigraphiques et . des des jeux de Claude ont été retrouvés au voisinage des des jeux d'Auguste et de Septime Sévère, ce qui démontre que les Romains les ont bien considérés comme conformes aux autres jeux séculaires.
Jeux de Domitien (88) L'année 88 voit les jeux célébrés par DomitienDatés par les Fastes capitolins. Suétone et Zosime affirment qu'ils se basent sur la date de ceux d’AugusteSuétone, Domitien, IV, 7 ; Zosime, Histoire nouvelle, II, 4, 3, ce qui pose un problème puisque l'intervalle ne correspond ni au cycle étrusque de cent ans, ni à celui d'Auguste de cent dix ans. Tacite, qui est lors de ces jeux, ne formule néanmoins aucune remarque dans ses Annales sur ce choix. Jean Gagé considère que le cycle défini par Auguste est respecté avec quelques libertés, tandis que Pierre Brind'Amour voit dans l'écart de 105 ans la moyenne entre les deux périodes. Selon cette interprétation, en opérant ce rapprochement, Domitien clôturait selon l'usage étrusque un siècle de catastrophes, terminé par les guerres civiles, un incendie à Rome, l'Éruption du Vésuve en 79 et une épidémie, tandis qu'il inaugurait comme Auguste un nouveau siècle de prospérité. Marie Susplugas voit aussi dans la fixation à cette année la décision de Domitien de faire coïncider la célébration des jeux séculaires avec une série d'anniversaires personnels. Sachant que les Romains fêtaient les anniversaires décennaux au début de la dixième année, donc après neuf ans écoulés, et de même les vingtièmes anniversaires après dix-neuf ans écoulés, l'année 88 commémorait simultanément le vingtième anniversaire de la proclamation de son père Vespasien en juillet 69, le dixième de sa mort et de sa divinisation en juin 79, et le vingtième anniversaire du sauvetage miraculeux de Domitien au Capitole, durant les affrontements à Rome en décembre 69.
Les monnaies émises pour le de Domitien portent au revers les mentions commémoratives « LVD(i) SAEC(ulares) FECIT » avec des motifs tels que cippes commémoratifs, héraut annonçant l'ouverture des jeux, jeunes filles portant des palmes, scènes d'offrandesMonnaies référencées C69 à C83, Henry Cohen, Description historique des monnaies frappées sous l'Empire Romain, Paris, 1892, , tome I, Sur les différents types de monnaies émises, voir BNCMER (Bibliothèque Nationale. Catalogue des Monnaies de l’Empire Romain), volume III, Paris, 1998, pp. 300-303. Domitien est mis en scène sur les revers, accomplissant le sacrifice ou participant au rite, présidant les cérémonies comme l'avaient fait Auguste et Agrippa.
Jeux d'Antonin le Pieux (147) En 147 ou 148, Antonin le Pieux fête le de la fondation de Rome. Les textes antiques qui nous sont parvenus n'en font pas mention, l'Histoire Auguste cite seulement des spectacles sans préciser à quelle occasion, avec l'exhibition de nombreux animaux exotiques : éléphants, tigres, rhinocéros, crocodiles, et même cent lions en une foisHistoire Auguste, Vie d'Antonin le Pieux, X, 9. Seules ses émissions monétaires commémorent ces jeux.
Jeux de Septime Sévère (204) vignette|Denier de Septime Sévère émis en 204. Revers DI PATRII (= à Dis Pater), Bacchus et Hercule debout.
Organisés en 204 par Septime SévèreHérodien, Histoires, III, 8, ils se déroulent après la célébration de l’Âge d’or d’Auguste, selon un délai de deux de chacun. Le déroulement de ces jeux a été transcrit dans une grande inscription dont les fragments ont été découverts à Rome en 1890 et étudiés par Theodor Mommsen, puis complétés en 1930 par plus d'une centaine de nouveaux fragments, l'ensemble étant publié par Pietro RomanelliInscription . Le texte est incomplet, mais donne de nombreux détails sur les cérémonies à partir du second jour : il nomme les cent dix matrones, dont l'impératrice Julia Domna, qui offrent un sacrifice à Junon, puis des sellisternes aux autres dieux. Les quindecemviri sont tirés au sort pour présider les jeux. À partir du 4 juin, trois jours de spectacles sont donnés au théâtre de Pompée, à l'odéon de Domitien et dans un troisième théâtre provisoire de bois. Suivent des venationes exhibant sept cents animaux exotiques. La troisième nuit, Septime Sévère, le préfet du prétoire et les quindecemvirs descendent du Palatin pour offrir un sacrifice à la Terre mère sur un autel en bois, pour le salut du peuple romain. Le troisième jour, après un sacrifice à Apollon et un second à Diane, un chœur de garçons et de fillettes chante le chant séculaire traditionnel, dont le texte est illisible. En cortège, ils montent au Temple de Jupiter capitolin, et répètent leur chant. Les vainqueurs des jeux reçoivent leur prix, tandis que les enfants entonnent une troisième fois le chant séculaire, et les matrones offrent de nouveaux sellisternes. Enfin, des courses de biges et de quadriges se déroulent au Circus Maximus.
Septime Sévère ajoute aux dieux honorés selon les rites établis par Auguste deux autres dieux, Bacchus et Hercule, patrons de sa ville natale Leptis Magna, qu'il fait figurer sur les revers monétaires commémoratifs des jeux avec les légendes LVD SAEC FEC ou DI PATRIIHenry Cohen, Description historique des monnaies frappées sous l'Empire Romain, volume IV, , monnaies C105 à 110 et 112.
Millénaire de Rome (247) Le , Rome entame, selon la tradition romaine, sa millième année d'existence. En avril 248, Philippe l'Arabe célèbre par des fêtes grandioses les dixièmes jeux séculaires, c'est-à-dire le millénaire de Rome. Les célébrations dans le Circus Maximus et au Champ de Mars sont mentionnées par EutropeEutrope, Abrégé de l'Histoire romaine, IX, 3., Aurelius Victor, le Chronographe de 354., la Chronique de Jérôme de Stridon.. La date correspond au cycle de 100 ans, mais les célébrations reprennent avec des représentations théâtrales au Champ de Mars durant trois jours et trois nuits des rituels liés aux jeux purificateurs et propriatoires calés sur le cycle de 110 ans.