La fusillade de Clichy est une fusillade ayant eu lieu le , durant laquelle des policiers ont ouvert le feu sur des manifestants à Clichy (Seine) en France, faisant six morts et entre 200 et 300 blessés du côté manifestant, et deux morts et près de 255 blessés du côté du service d'ordre policier.
Contexte Le Front populaire, coalition des forces de gauche – notamment socialistes, radicaux-socialistes et communistes –, est alors au pouvoir depuis les élections législatives du printemps 1936. Léon Blum, socialiste (SFIO), est le président du Conseil. Des tensions existent entre socialistes et communistes, qui ne participent pas au gouvernement. Un mois avant les événements de Clichy, en , Léon Blum a décrété la pause dans les réformes.
Le Front populaire est contesté par la droite et l'extrême droite. Les ligues d'extrême droite ont été dissoutes en . De nouveaux partis politiques en sont issus. Ainsi, le Parti social français (PSF) du colonel François de La Rocque remplace les Croix-de-Feu. Ce parti est alors dynamique et recrute de nombreux adhérents ; il en revendique alors deux millions. Il constitue de nombreuses sections, y compris dans la banlieue industrielle de Paris. Clichy, au nord-ouest de Paris, est alors une ville industrielle dominée par les partis de gauche : 74 % des voix sont allées à la liste de Front populaire aux dernières élections municipales, en 1935..
La vie politique se caractérise à cette époque par une bipolarisation marquée. Chaque camp voit l'autre camp comme un ennemi et des réunions provoquent des contre-manifestations, des incidents plus ou moins violents et parfois des interdictions, ce qui entraine la protestation des partis de droite qui estiment que la liberté de réunion est mise en cause par le Front populaire. Le PSF a invité ses adhérents à une contre-manifestation à l'occasion d'un meeting communiste à Paris le , donnant lieu à des incidents... Ce parti est perçu par les forces de gauche, qui se sont rassemblées par antifascisme, comme un parti fasciste menaçant la République et la démocratie, et comme la reconstitution illégale d'une ligue d'extrême droite factieuse dissoute. Le PSF de La Rocque joue cependant alors la carte du légalisme républicain.
Déroulement vignette|Les gardes mobiles massés, derrière un car, l'arme à la main dans Regards du 25 mars 1937.|gauche Le , le PSF décide d'organiser une réunion privée à Clichy, ville de la banlieue ouvrière parisienne dominée par la gauche. Le gouvernement de Front populaire, violemment accusé par la presse conservatrice de brimer l’opposition, se refuse à l’interdire. La réunion en question n'est qu'une séance de cinéma et de bienfaisance à destination des membres et des sympathisants de la section locale du PSF.
À l’appel de Charles Auffray, le maire SFIO de Clichy, du conseiller général de la Seine et premier adjoint Maurice Naile, communiste, et du député de la Seine, également communiste, Maurice Honel, annonçant faussement la venue de La Rocque, une contre-manifestation de gauche est organisée"Ce soir à Clichy, rassemblent antifasciste !", Le Populaire, 16 mars 1937, Le Populaire, 17 mars 1937. Deux affiches invitent la population à se rassembler devant l'hôtel de ville, à proximité du cinéma. Celle cosignée par les élus annonce :
Le préfet de police Roger Langeron autorise un défilé et les forces de l'ordre sont mobilisées pour protéger la réunion, et partant, la liberté de réunion. Le cortège s'éloigne du cinéma dans un premier temps mais des incidents, à l'origine mal déterminée, mettent aux prises contre-manifestants et forces de l'ordre tandis que les membres du PSF sont exfiltrés du cinéma.
Des premiers coups de feu sont tirés. La foule les entendant se presse vers le lieu de l'incident et prend à partie les renforts de police, qui ouvrent le feu contre les contre-manifestants, dans une confusion certaine..
Victimes et blessés Le bilan est de six morts et de 300 blessés du côté des manifestants, dont 48 par arme à feuL’Œuvre, 17 mars 1937Journal officiel, débats du 23 mars 1937 à la Chambre des députés, déclaration de Léon Blum, (Lire en ligne).
+Victimes Portrait Prénom, Nom Âge Groupement Commentaires 80px|René Chrétien René Chrétien 34 ans Parti communiste Livreur. 80px|Émile Mahé Émile Mahé 33 ans Parti communiste Couvreur. 80px|HVictor Maegerman Victor Maegerman 21 ans Parti communisteCouvreur, blessé d'une balle au ventre et de coups de crosses dans le dos, sur la place de la mairie de Clichy. 80px|Arthur Lepers Arthur Lepers 30 ans Parti communiste Molleteur de profession. 80px|Marcel Cerruti Marcel Cerruti 23 ans Parti communiste Mécanicien. 80px|Solange de Mangel Solange de Mangel ou Demangel 37 ans SFIO Lingère décédée le mai 1937, elle militait dans la tendance « Gauche révolutionnaire »Le Populaire, 5 mai 1937, Ibid., 2 mai 1937. thumb|right|Plaque en hommage aux victimes, au cimetière Sud de Clichy. On relève 255 blessés parmi les forces de l’ordre. Le gardien de la paix Auguste Meunier, atteint au foie par un morceau de fonte, meurt le Le Populaire, 11 mai 1937, Le Journal, 11 mai 1937. Blessé, le garde mobile Jean Lamaison décède des suites de ses blessures 7 ans plus tard en page 16 - http://collectifrance40.free.fr/jdownloads/Bulletins/02_la_lettre_des_gendarmes.pdf. Au total, la fusillade fait huit morts, dont cinq hommes tués sur le coup..
Le ministre de l'Intérieur, Marx Dormoy, arrive sur place dans la soirée, aux côtés du préfet de police et d'André Blumel, directeur de cabinet du président du Conseil, Léon Blum. Il est accueilli par des cris hostiles. Blumel, atteint par deux balles, figure parmi les blessésJournal officiel, débats du 23 mars 1937 à la Chambre des députés, déclaration de Léon Blum, . Le dirigeant communiste Maurice Thorez vient également plus tard ; il ne prend pas la parole. Jean Lacouture dans sa biographie du président du Conseil socialisteSeuil, 1977, rappelle que Blum qui assistait à un concert à l'opéra, arrive sans se changer, en tenue de soirée, au chevet des agonisants, ce qui fait les délices des caricaturistes.
Interprétations Réactions des contemporains vignette|Banderole lors des obsèques des victimes manifestantes le 19 mars 1937 dans Regards du 25 mars 1937.|gauche Marx Dormoy offre sa démission mais Léon Blum ne l'accepte pas. À son tour, Blum songe un temps à démissionner, mais son entourage l'en dissuade..
Les analystes politiques de l'époque voient en général dans la fusillade une tentative délibérée du PCF de renforcer la dépendance de Blum vis-à-vis des communistes et d'interrompre l'évolution du Front populaire vers une ligne plus modérée et les deux camps antagonistes, droite et gauche, exploitant l'affaire, évoquent chacun une machination, soit communiste, soit d'extrême droite..
Le journal communiste, L'Humanité, accuse des chefs de la police, dénonce le refus de l'interdiction de la réunion et proclame la nécessité de la [en réalité des partis politiques comme le PSF] et de l'arrestation de La Rocque et Jacques Doriot, dirigeant du Parti populaire français (PPF), pourtant étranger à la réunionL'Humanité, 17 mars 1937. Les communistes tiennent un meeting au Vélodrome d'Hiver, réunissant des milliers de personnes, quelques jours plus tard, pour protester contre la fusillade, réclamer la dissolution des « ligues » et l'épuration de la policeLe Temps, 20 mars 1937, L'Humanité, 19 mars 1937. Le journal socialiste, Le Populaire, titre : Le Populaire, 17 mars 1937.
Le bilan mortel est reproché au ministre de l'intérieur socialiste Marx Dormoy, notamment à l'extrême gauche par les trotskistesLa Lutte ouvrière, 19 mars 1937 et les anarchistesLe Libertaire, 18 mars 1937 et, de l'autre côté du spectre politique, par l'extrême droite maurrassienne, notamment le journal L’Insurgé. Le caricaturiste Ralph Soupault y dessine Léon Blum, les vêtements ensanglantés, déclarant : . Le journal est saisiEtienne de Montéty, Thierry Maulnier, Perrin, 2013 (l'auteur cite un numéro de l'hebdomadaire L’Insurgé, au sujet de la fusillade, qui provoque l'inculpation de six collaborateurs du journal, dont Maulnier, le 10 mars (erreur manifeste sur la date). Le dessin de Soupault est dans le numéro du 24 mars selon l'auteur)..
D'autres journaux, d'extrême droite comme Je suis partout ou L'Émancipation nationale (organe du PPF), de droite comme L'Écho de Paris, accusent les communistes qui auraient voulu et préparé l'incident et dénoncent le titre du quotidien socialisteJe suis partout, 20 mars 1937, L'Émancipation nationale, 20 mars 1937, L’Écho de Paris, 17 mars 1937. L'Action française s'en prend au Blum, au Front populaire et aux communistesL'Action française, 17 mars 1937, Ibid., 18 mars 1937.
La Rocque affirme la du PSF, renvoie la responsabilité du drame sur le gouvernement, évoque un et appelle à se séparer des qui les débordentLe Jour, 18 mars 1937, Le Temps, 18 mars 1937. Cf. aussi Le Temps, 21 mars 1937. Au conseil général du département de la Seine, le préfet de police Roger Langeron, répondant aux élus de droite, souligne qu'une partie du cortège n'a pas suivi les instructions et que la police a tiré sans ordres, en état de légitime défenseLe Jour, 18 mars 1937.
Blum condamne l'initiative des élus du Front populaire de Clichy, vient au secours de son ministre et parvient à calmer la situation en recevant les communistes Maurice Thorez et Jacques Duclos.
vignette|Maurice Honel, député de Clichy-Levalllois et Charles Auffray, maire de Clichy, au chevet d'un des blessés dans Regards du 25 mars 1937. Une enquête administrative est alors diligentée pour faire la lumière sur les responsabilités des forces de police mais elle ne débouche que sur un rapport d'un inspecteur général du ministère de l'intérieurLe Temps, 2 avril 1937. Sept manifestants ont été arrêtés et inculpés pour port d'arme prohibée (mais ils n'avaient pas d'armes à feu)Le Temps, 19 mars 1937. Le gouvernement fait aussi clore en hâte l'instruction visant le PSF pour reconstitution de ligue dissoute. . Ce parti n'est finalement pas dissous. Le ministre de l'intérieur présente les résultats de l'enquête administrative au conseil national de son parti le mois suivantGringoire, 28 mai 1937.
La fusillade entraine directement une demi-journée de grève dans la région parisienne, le , à l'appel de la Confédération générale du travail (CGT)Le Petit Parisien, 18 mars 1937, Ibid., 19 mars 1937, Le Populaire, 19 mars 1937. La fusillade et cette grève avivent l'anticommunisme« Après l'émeute communiste de Clichy, la CGT, aux ordres de Moscou, décrète la grève dans la région parisienne », L'Express de Mulhouse, 18 mars 1937.
Le , les obsèques des cinq victimes ouvrières s'accompagnent d'un défilé très suivi – un million d'hommes et de femmes selon Le Populaire et L'Humanité –, à l'appel des organisations du Front populaire. Le cortège va du siège parisien de la CGT à Clichy. Des discours sont tenus par Léon Jouhaux, dirigeant de la CGT, Maurice Thorez, le dirigeant du PCF, Jean-Baptiste Séverac (au nom de la SFIO), Charles Auffray et Ernest Perney, président de la fédération de la Seine du parti radical-socialisteLe Populaire, 21 mars 1937, « Grandioses et émouvantes funérailles », Le Populaire, 22 mars 1937L’Humanité, 21 mars 1937, L'Humanité, 22 mars 1937. L'immense défilé est le quatrième et dernier grand défilé du Front populaire, après ceux des et , célébrant la victoire électorale de la coalition des gauches, et celui organisé pour les obsèques du ministre socialiste de l'Intérieur Roger Salengro en . Le cortège est l'occasion de célébrer les valeurs du Front populaire..
Le Populaire voit dans l'immense cortège l'union réaffirmée des partis du Front populaire« Grandioses et émouvantes funérailles », Le Populaire, 22 mars 1937. L'Humanité y voit et Maurice Thorez tient un discours antifascisteL'Humanité, 22 mars 1937.