vignette|Pièce médiévale espagnole. L'expression plurielle « les Espagnes » (las Españas en espagnol) est l'un des termes utilisés au Moyen Âge, pendant la Renaissance et tout au long de l'époque moderne (jusqu'au milieu du ) pour désigner les différentes entités politiques de la péninsule Ibérique nées de la Reconquista« Durant le millénaire qui sépare l'entrée des Barbares (409) de l'avènement des rois catholiques, Isabelle en Castille (1474) et Ferdinand en Aragon (1479), il n'y a pas une mais des Espagnes. » ().. Elle apparaît dans la titulature des souverains espagnols de la Monarchie catholique espagnole jusqu'au début du règne d'Isabelle II, en 1833. D'un point de vue géopolitique, elle renvoie aux différents royaumes et États d'Espagne, le terme « Espagne » désignant ici non une entité politique centralisée, mais un espace géographique, synonyme de « péninsule Ibérique », divisé en plusieurs royaumes souverains (étymologiquement, le mot Espagne vient du latin Hispania, désignant l'Hispanie romaine, c'est-à-dire l'ensemble de la péninsule). D'un point de vue spatial (et anachronique), le terme « Espagnes » renvoie conjointement à l'Espagne moderne, à l'Andorre et à Gibraltar, mais aussi au Portugal, qui doit être considéré comme un État hispanique (ou ibérique) à part entière, au même titre que les anciens royaumes de Castille, de Navarre et d'Aragon.
Au Moyen Âge, le terme « Espagne » ou « Espagnes » ne désignait souvent que la partie de la péninsule Ibérique sous domination chrétienne, tandis que les différents États musulmans (émirats, califats, royaumes de l'époque des taïfas et enfin le royaume de Grenade) sont génériquement appelés « Al-Andalus ». À l'époque de son morcellement maximal, au , la péninsule Ibérique est divisée en 36 unités politiques pendant une cinquantaine d'années : 25 taïfas et 11 roitelets chrétiens septentrionaux.
Chronologie 414-711 : période wisigothique 711-718 : conquête musulmane 718-1492 : période d'Al-Andalus et de la Reconquista, reconquête chrétienne des terres des califats et royaumes musulmans d'Espagne. 1492-1580 : Monarchie catholique espagnole, découverte de l'Amérique et domination de l'océan Indien par le royaume de Portugal. Début du Siècle d'Or Ibérique. 1580-1640 : Union ibérique 1640-1659 : révoltes du Portugal et de la Catalogne. Guerre franco-espagnole. Traité des Pyrénées. Fin du Siècle d'Or Ibérique. 1640-1715 : de la fin de l'Union ibérique aux décrets de Nueva Planta 1715-1833 : de l'Espagne des royaumes à l'Espagne des provinces.
Crises de la fin du Moyen Âge
Des royaumes issus de la « Reconquista »
La chrétienté ibérique trouve ses fondements dans la petite enclave des Asturies, seul espace hispanique à échapper à la domination musulmane d'al-Andalus. Progressivement, plusieurs royaumes apparaissent sur les marches reconquises. Au terme de la Reconquista, il est possible de distinguer cinq royaumes chrétiens dans la péninsule Ibérique tantôt alliés, tantôt concurrents. Leur histoire recouvre celle du Moyen Âge espagnol. Le terme « Espagne », à l'époque, ne correspond pas à une réalité politique mais à une entité géographique, héritière de l'hispanie romaine.
La Péninsule Ibérique en 1450 : la couronne de Castille (expression politique) ou les Deux Castilles ; vieille au nord et nouvelle au sud (expression géographique) le royaume de Castille le royaume de León la principauté des Asturies les royaumes de Galice, Algésiras, Tolède, Séville, Cordoue, Gibraltar, Jaèn la seigneurie de Molina La couronne d'Aragon (union personnelle d'États politiquement séparés) avec le royaume d'Aragon la principauté de Catalogne (initialement le comté de Barcelone) les comtés de Roussillon et de Cerdagne dits aussi plus simplement « les Comtés » le royaume de Valence le royaume de Majorque le royaume de Portugal le royaume de Navarre le royaume de Grenade.
Plusieurs Espagnes droite|sans_cadre| Pendant tout le Moyen Âge, les différents royaumes ibériques s'efforcent d'absorber ou de dominer leurs voisins, avec des politiques complexes d'alliances matrimoniales et des guerres parfois très violentes. Aux , les trois États hispaniques les mieux placés pour réaliser l'unité des Espagnes sont le Royaume de Portugal, la Couronne de Castille et la Couronne d'Aragon. Après l'échec des tentatives d'Alphonse V l'Africain pour conquérir la Couronne de Castille (marié à Jeanne Beltraneja, il ne règne que 4 ans sur la Castille, de 1475 à 1479), le Portugal délaisse quelque peu les affaires internes du reste de la péninsule et s'investit davantage outre-mer sous le règne de Jean II (les souverains portugais poursuivent cependant une politique très active de mariages le plus souvent consanguins avec les rois de Castille et d'Aragon)Le roi Manuel de Portugal épouse Isabelle d'Aragon en premières noces, Marie d'Aragon en secondes noces et Éléonore de Habsbourg en troisièmes noces. Côté castillan, Charles Quint se marie le 11 mars 1526 avec sa cousine l'infante Isabelle de Portugal (1503-1539), sœur du roi Jean III de Portugal, lui-même marié peu de temps auparavant avec Catherine d'Autriche, sœur cadette de Charles Quint. Enfin, Philippe II de Habsbourg, petit-fils de Manuel de Portugal, épouse en 1543 sa cousine, Marie de Portugal (1527-1545). Cette politique d'alliances matrimoniales tourne au désavantage des souverains portugais et aboutit à l'Union des Couronnes ibériques en 1580 sous Philippe II d'Espagne, dit Philippe de Portugal..
Le désengagement du Portugal, qui tourne le dos à la Péninsule Ibérique pour se lancer à la conquête des océans, laisse les mains libres aux autres souverains hispaniques pour sceller leurs alliances. Au sortir de l'« année cruciale » (1492), la découverte de l'Amérique par Christophe Colomb et la prise du royaume de Grenade projettent les Couronnes unifiées de Castille et d'Aragon directement au rang d'Empire sur la scène européenne et mondiale, en concurrence avec leur voisin portugais tout juste entré dans l'océan Indien. L'ensemble prend le nom de « Monarchie catholique » et est propulsé au premier rang sur la scène européenne en l'espace de quelques décennies. Les souverains de Castille ont accentué la centralisation de leur Couronne autour de la Castille, aux dépens du Léon et surtout de la Galice. La Castille multiplie les conquêtes et les marches : Hispaniola (1492), Nouvelle-Espagne (1525). Madrid nomme des vice-rois sur ces nouvelles terres pour en assurer l'administration régalienne. L'Aragon, quant à lui, domine la Méditerranée occidentale et annexe en 1512 le sud du royaume de Navarre, qui cesse d'exister de facto en tant que royaume indépendant dans le cadre hispanique (il est administré par un vice-roi au nom du roi des Espagnes, à partir du milieu du )Bennassar, B., Histoire des Espagnols, I, Paris, 1985.. vignette|Universités médiévales espagnoles En dépit de l'union personnelle des Couronnes d'Aragon et de Castille, et de la fin de l'indépendance de la Navarre espagnole, l'existence politique et juridique de plusieurs royaumes espagnols différenciés, disposant de fors distincts, et libres vis-à-vis les uns des autres, se maintient jusqu'à l'arrivée des Bourbons à Madrid au début du . Les différents royaumes hispaniques sont réunis sous la houlette des Habsbourg in persona regis (en la personne du roi), et la Monarchie catholique dispose d'une organisation complexe, la polysynodie, qui préserve les particularismes locaux. Le roi est soumis aux us et coutumes de ses différents royaumes, qui divergent d'un État à l'autre : il est roi absolu en Castille (où le pouvoir est très centralisé)Au sein de la Couronne de Castille, seuls la Navarre, les royaumes américains et dans une moindre mesure les provinces basques disposent d'une autonomie réelle. À leur exception, l'ensemble des territoires de la couronne sont représentés aux Cortes de Castille et administrés par le roi en son conseil de Castille. Les appels en justice sont de même tous pris en charge par les deux chancelleries royales de Valladolid (moitié nord de la couronne) et de Grenade (moitié sud). Certains royaumes sont même réduits à une mise sous tutelle pure et simple, comme le royaume de Galice (après 1388, en punition pour la tentative des conseils municipaux et de la haute noblesse galiciens de faire sécession d'avec la Castille pour se tourner le royaume vers le Portugal et l'Atlantique.), dont les remontrances aux Cortes de Castille sont portées par les délégués de la ville léonaise de Zamora. Les capitulations de Grenade qui règlent la soumission de ce royaume aux rois catholiques prévoient que ce royaume conserve un particularisme important, incluant notamment la protection des musulmans locaux; cependant, ce régime se limite bien vite à une situation d'occupation militaire, le gouverneur de l'Alhmabra exerçant de fait le pouvoir civil dans le royaume. et monarque constitutionnel dans la couronne d’Aragon. Il tire sa légitimité de son investiture devant les Cortes, et doit leur rendre des comptes (ce phénomène est connu sous le nom de « pactisme »)Elliott, J. H., La España imperial, 1469-1716, Barcelone, 1965..
Pendant toute la période moderne, l'Amérique dite espagnole est en réalité nommée « Indes de Castille » (et est rattachée exclusivement à la Couronne de Castille), et l'Empire castillan est soigneusement séparé de l'Empire méditerranéen de la Couronne d'Aragon. La Couronne d'Aragon elle-même est une confédération de royaumes théoriquement indépendants, disposant chacun de ses propres lois et institutions, et réunis sous la domination d'un prince unique, titré « roi d'Aragon et de Sicile ».
La pluralité de la Monarchie catholique (1516-1700) et la singularité de chacun des royaumes espagnols s'imposent même aux souverains les plus puissants. En 1518, à Valladolid, Charles Quint n'obtient par exemple l'allégeance des Cortes de Castille que sous certaines conditions. Et il est obligé de répéter la cérémonie d'allégeance des Cortes dans chacun des royaumes constituant la couronne d'Aragon, ce qui le force à voyager de Valadolid à Saragosse, puis Barcelone. Au cours de ce voyage, il multiplie les maladresses : il passe plus de temps en Aragon qu'en Castille, créant un déséquilibre dans la représentation symbolique des Couronnes. Il nomme de nombreux Flamands à des postes clés du gouvernement, réclame subside sur subside, et se montre ignorant des usages et des langues espagnols, ce qui heurte profondément ses sujets. Entre 1520 et 1521, il doit affronter une révolte en Castille, et entre 1519 et 1523, il doit faire face à un soulèvement armé dans la région de Valence, les GermaníasLes Germanías, du nom de ces milices locales, dont la constitution est autorisée depuis un privilège accordé par Ferdinand le catholique pour la lutte contre les Barbaresques.. Les mouvements de contestation, qui sont vaincus définitivement par la force en 1523, forcent Charles Quint à prendre en considération le caractère particulier, complexe et central des Espagnes au sein de son immense héritageCharles Quint prend notamment l'habitude après la révolte des Comunidades de placer un membre de sa famille comme régent lors de ses absences. Au départ, c'est l'impératrice Isabelle qui se charge de cette tâche mais son décès en 1539 oblige l'empereur à attribuer cette fonction au prince Philippe, qu'il flanque d'un conseil de régence à la tête duquel se trouve le chancelier et inquisiteur général Juan Pardo de Tavera.. Profitant de son expérience, son fils Philippe, né et éduqué en Espagne, se montre beaucoup plus soucieux des us et coutumes des Espagnes, et est beaucoup mieux accepté par ses sujets.
vignette|Le royaume des Espagnes en 1516
De l'Union ibérique à la fin de la dynastie des Habsbourg d'Espagne