Le Fou-nan ou Funan ( ; pinyin Fúnán) ; (khmer : Nokor Phnom , API : = Royaume des Montagnes, le mot ហ្វូណន Funan n'a rien d'historique) ; () est le nom issu du mot : វ្នំ Vnom en vieux khmer signifiant montagne (actuel ភ្នំ phnom), donné par les annales chinoises à un ancien royaume – ou un réseau d’anciens royaumes – du sud-est asiatique centré sur le delta du Mékong et qui semble avoir existé du de l’ère chrétienne.
Généralités
L’absence de textes vernaculaires sur la période concernée contraint à se fier à des sources externes provenant de diplomates et de voyageurs de cultures différentes plus intéressés par les perspectives commerciales que par des considérations ethnologiques ou sociologiques. De ce fait, les informations disponibles sont sujettes à interprétations et immanquablement donnent lieu à des controverses Michael Vickery, , .
Étymologie
Une théorie, énoncée à la fin du par Gustaaf Schlegel, voudrait que le mot Fou-nan fût la retranscription des mots thaïs P’o Nam, .
George Cœdès pense pour sa part qu’il s’agirait d’une déformation du vieux mot khmer Bnaṃ ou Vnaṃ qui est à l’origine du Phnom moderne et qui signifie montagne ou colline. Claude Jacques conteste toutefois cette théorie qui pour lui est basée sur une mauvaise interprétation du sanskrit Parvatabùpála désigné à tort comme une traduction du terme Bnaṃ. D’autre part, aucun des textes en khmer ancien retrouvés ne mentionne un vieux royaume faisant référence à une montagne Michael Vickery, , .
Depuis le début des années 2010, des hypothèses donnant au nom du royaume une origine tamoule ont été également formulées. Fou-Nan serait la déformation de Punal Nadu புநல் நாடு, le pays de l'eau. L’eau est en effet un élément très important dans la culture founanaise voire khmère actuelle, comme le montrent la présence des nāgas ou un des mythes de création du Cambodge, issu du mariage entre un brahmane et une sirène. Le pays aurait peut-être reçu ce nom de la dynastie Panda d'Inde du Sud.
Mais la version la plus couramment avancée voudrait qu’il s’agît d’un terme chinois et repose notamment sur le fait que le suffixe est souvent utilisé pour désigner des régions (Yunnan, Hainan, …). Si cette théorie s’avère, le nom pourrait avoir une signification proche de . Claude Jacques abonde d’ailleurs en ce sens et rappelle que le terme Fou-nan n’a jamais été retrouvé dans les inscriptions ni en sanskrit ni en khmer ancien.
Capitale
La capitale n’a pu elle non plus être située avec précision. Le livre des Liang cite un emplacement à () de la mer, sans référence à une route pour s’y rendre. Il est également fait mention d’un grand fleuve qui coule de l’ouest ou du nord-ouest, qui semble être le Mékong et la voie d’accès à la capitale. Cette dernière serait alors, si l’hypothèse s'avère exacte, située entre Phnom Penh et Châu DôcPaul Pelliot, , . Les sites les plus souvent évoqués sont Ba Phnom (province cambodgienne de Prey Veng), (province cambodgienne de Takeo) ou surtout Óc Eo, au sud de la province vietnamienne An Giang.
Pour George Cœdès, la capitale, quelle qu’elle soit, est la Vyadhapura (cité des chasseurs) décrite par plusieurs inscriptions angkoriennes. Elle serait d’autre part la Tèmù de l’ancien Livre des Tang qui, toujours d’après l’épigraphe français, serait une transcription du khmer ancien Dalmāk signifiant lui aussi chasseur. Mais Michael Vickery conteste cette affirmation, tout d’abord à cause de la différence de sens ; si le chasseur du sanskrit Vyadhapura dépèce ses proies, celui du Dalmāk les capture vivantes pour par exemple les domestiquer par la suite. D’autre part, ce second mot n’apparait pas sur les inscriptions pré-angkoriennes avant le ou le début du alors que le terme Tèmù ne survient dans les textes chinois qu’au , quand elle a été investie par le Chenla. Rien n’indique que cette ville ait toujours été la capitale ni que le centre de décision du Fou-nan ne se soit pas déplacé au gré de l’évolution du commerce maritime Michael Vickery, , .
Enfin, la recherche d’une capitale repose sur le postulat que le Fou-nan ait été une entité unifiée, comme le pensaient les auteurs chinois du . Il s’avère que l’idée qu’il s’agissait plutôt d’une mosaïque d’États aux régimes politiques différents, comme avait pu l’être la Grèce antique et l’Inde moyenâgeuse, fait son chemin et prend de plus en plus de consistance depuis le début du . Si tel devait être le cas, ce ne serait plus une mais plusieurs capitales qu’il faudrait alors rechercher.
Origine ethnique
Concernant l’origine ethnique des autochtones les hypothèses les plus communément admises sont que la région était peuplée d’Austronésiens, de Chams ou de Môn-Khmers, voire que la société était multiethnique Michael Vickery, , .
La théorie austronésienne est notamment étayée par le Livre de Qi décrivant un groupe de cinq royaumes qu’elle nomme Touen Siun et où le parler était . La région a depuis été identifiée dans la péninsule malaise, près de Malacca ou de Tenasserim, suivant les sources, mais dans les deux cas il s’agit de zones de parler malayo-polynésiennes Michael Vickery, , . Ces assertions sont toutefois contestées par Paul Wheatley au prétexte que le terme Touen Siun serait Môn et signifie justement cinq cités. Si cette dernière hypothèse se vérifiait, le langage parlé ne serait alors non pas austronésien mais môn-khmer.
Bernard-Philippe Groslier réfute pour sa part l’option khmère, pensant qu’ils sont d’abord apparus au nord de l’actuelle Thaïlande, le long de la rivière Mun avant d’aller former le royaume du Chenla à l’est du moyen Mékong et d’entreprendre une descente vers le sud au détriment du Fou-nan. Michael Vickery conteste pour sa part cette vision, rappelant que la chronologie des textes en vieux khmers découverts montre plutôt une progression du sud vers le nord. Pour lui, malgré l’absence de preuve quant à la nature ethnique du Fou-nan, en l’état des connaissances au début des années 2000, Michael Vickery, , . Dans le même temps, les recherches archéologiques entreprises sur le site d'Óc Eo, clairement founanais, et ceux datant des périodes préangkoriennes, où la filiation khmère a été prouvée, n’ont montré aucune rupture sociétale qui témoignerait d’un changement de civilisation faisant suite à une invasion.
D’autres intervenants, tels Bruno Dagens, optent pour une société d’essence khméro-indienne, comme semble le symboliser les légendes fondatrices du royaume. Outre l’origine khmère déjà abordée, l’apport indéniable de l’Inde est notamment caractérisé par la parfaite maîtrise du sanskrit tel qu’observé sur l’inscription de Vỗ Cánh, dans la province de Khánh Hòa (). De plus, la fin du voit apparaître une série de sculptures représentant Vishnou qui reprend le style de la statuaire Gupta. Toutefois, cette influence incontestable n’a pas laissé de trace sur le sous-continent, ce qui semble conforter la thèse d’une immigration de circonstance plutôt qu’une volonté politique de colonisation qui aurait été associée à un besoin d’imposer un mode de vie aux autochtones.
Localisation
La situation du pays, à l’emplacement du Cambodge contemporain et de l'actuelle région administrative vietnamienne du delta du Mékong bénéficie d'un large consensus. D'après le Shui jing zhu (水經注), « Commentaires sur le Classique de l'eau », basé sur le témoignage de visiteurs chinois du , le Lin-i, ancêtre du Champa, qui occupait alors sommairement l’emplacement de l’ancien protectorat français d'Annam était bordé au sud par le Funan, qui est depuis là accessible par terre et par merPaul Pelliot, , .
Claude Jacques pense toutefois que si le Fou-nan est bien apparu au dans le sud du Cambodge ou du Viêt Nam actuels, il s’est rapidement déplacé vers l’ouest au fur et à mesure que l’importance de l’isthme de Kra devenait prépondérante dans le commerce maritime entre la Chine et l’océan indien.
Dans les années 1960, Jean Boisselier se fondait sur le fait que l’essentiel des découvertes archéologiques étaient essentiellement dispersées dans le bassin de la Chao Phraya alors que dans le delta du Mékong elles étaient uniquement concentrées sur Óc Eo pour penser que le Funan s’était développé depuis le premier lieu avant de s’étendre vers le second. Toutefois, de nouvelles fouilles entreprises depuis la fin des années 1990 au sud du Viêt Nam ont permis de mettre au jour des vestiges sur de nouveaux sites et affaiblissent d’autant la crédibilité de la thèse Michael Vickery, , .
Tatsuo Hoshino reprend les arguments de Jean Boisselier en se fondant sur une lecture littérale du passage du Shui jing zhu déjà cité qui place le Funan pour le situer dans le nord-est de l’actuelle Thaïlande. L’historien japonais estime que l’accès à la mer évoqué plus loin est en fait né d’une confusion avec le Tonlé Sap et que la référence à un grand fleuve coulant à l’ouest ne serait pas le Mékong qui coule depuis l’ouest mais plutôt la Chao Phraya qui coule vers l’ouest.
Toutefois l’inscription K40, un des rares témoignages en sanskrit de l’époque, retrouvé à Tonlé Bati, à une trentaine de kilomètres au sud-ouest de Phnom Penh parait plaider pour un Funan centré sur le bassin du Mékong plutôt que de la Chao Phraya, à 700 kilomètres de là Michael Vickery, , .
Histoire
Les sources concernant le Fou-nan sont peu nombreuses et de trois types ; tout d’abord, les annales chinoises, disponibles à partir du se réfèrent à un royaume en place depuis le après J.C. et bilingue ; les inscriptions en sanskrit et en khmer ancien donnent des informations complémentaires, mais elles n'apparaîtront en nombre important qu’à partir du ; enfin les recherches archéologiques sur place permettent de confirmer ou d’affiner les indications des références citées précédemment.
Les premières sources relatives au Fou-Nan proviennent des annales chinoises. Les relations entre les deux régions semblent débuter dès le lors de l’expansion vers le sud de la dynastie Han et sont confirmées par la découverte d’objets caractéristiques dont des haches en bronze sur plusieurs sites cambodgiens. Mais les premières informations sur l’histoire du Fou-nan restent essentiellement celles résultantes de l’envoi, au début du , d’une ambassade au gouverneur du Guangdong et du TonkinPaul Pelliot, , , et surtout les récits de Kang Tai et Zhu Ying, deux diplomates du royaume de Wu qui y firent un séjour peu après. Toutefois, la faiblesse des objets chinois découverts sur les différents sites archéologiques plaide plutôt pour des relations réduites entre les deux pays. De plus, les données provenant de ces récits résultent d’informations transmises oralement de génération en génération, ayant très certainement subi des déformations et sont de ce fait sujettes à caution Michael Vickery, , . Elles n’en demeurent pas moins les seules disponibles sur les premières années du Fou-nan.
D’après ces sources, le Fou-nan a pris naissance au de l’ère chrétienne, mais des recherches archéologiques ont retrouvé d’importantes traces d’installations sédentaires depuis au moins le De même, si les observateurs chinois décrivent un régime centralisé, il est de nos jours communément admis qu’il s’agissait plutôt d’une confédération de cités-États qui au gré du temps se faisaient la guerre ou constituaient une entité politique unifiée.
Les premières études importantes de l’ère moderne datent de 1903 et de l’article de Paul Pelliot, paru dans le bulletin de l'École française d'Extrême-Orient. Il couvre la période entre la fondation du royaume jusqu’à sa chute au et reste encore plus d'un siècle plus tard une référence. Mais des chercheurs tels que et Éveline Porée-Maspero lui reprochent de trop se fier aux sources chinoises et, comme la plupart des orientalistes de l'époque, de surestimer l’apport que l’Inde, la Chine et l’Occident ont pu avoir sur les civilisations du Sud-est asiatique Michael Vickery, , .
Les légendes fondatrices