Dans l'historiographie espagnole, la Restauration bourbonienne ou plus simplement la Restauration (en espagnol : Restauración borbónica, Restauración) est la période de l’Histoire de l'Espagne qui suit le pronunciamiento du général Arsenio Martínez Campos le — qui marque la fin de la Première République espagnole et rétablit la dynastie des Bourbons en la personne d'Alphonse XII, fils d'Isabelle II — et prend fin avec la proclamation de la Seconde République, le .
Le système de la Restauration, politiquement fondé sur la Constitution de 1876, se caractérise par une stabilité institutionnelle et la construction d’un modèle d'État libéral alimenté par la révolution industrielle. Il est basé sur quatre piliers mis en place par l’homme politique Antonio Cánovas del Castillo : le Roi, le Parlement, la Constitution et le «turno » (« turno pacífico » ou « turnismo »). Le turno instaure un bipartisme basé sur l’alternance entre deux grands partis, dits « dynastiques » : le Parti libéral-conservateur de Cánovas lui-même et le Parti libéral fusionniste de Práxedes Mateo Sagasta. Il s’agit d’un système oligarchique et centraliste, qui se maintient grâce au caciquisme et des élections largement contrôlées par le pouvoir. Lors du règne d’Alphonse XIII (1902-1931), des difficultés apparaissent, liées au développement des mouvements sociaux qui secouent le pays et des revendications nationalistes en Catalogne, ainsi qu'à la fragmentation des partis dynastiques. Le régime entre dans une phase de décadence progressive marquée par la crise de 1917 et le retour de l’Armée dans la vie politique, et s’effondre après la dictature de Primo de Rivera (1923-1930), qui met fin au régime constitutionnel et débouche sur la courte et instable Seconde République.
La période de la Restauration est également marquée par l’engagement de l'Espagne dans des conflits armés : la guerre hispano-américaine contre les États-Unis d'Amérique, au cours de laquelle elle perd Cuba, Porto Rico et les Philippines en 1898, et, en Afrique du Nord, l’instauration d’un protectorat espagnol au Maroc en 1912, qui débouche sur la Guerre du Rif de 1921 à 1927.
Historiographie Évolutions Sous l’influence du discours régénérationniste et de la Légende noire, la période de la Restauration a souvent décrite de façon manichéenne comme fondamentalement caractérisée par l’oligarchie et le caciquisme, au cours de laquelle la représentation populaire et les débats parlementaires de fond étaient inexistants. Cette représentation simpliste est largement dominante dans l’historiographie et dans la représentation populaire..
Néanmoins, depuis le milieu des années 1980, de nouvelles études, influencées notamment par l’approche sociologique, ont apporté un regard neuf et plus nuancé sur cette période, montrant que derrière l’apparence formelle des partis et les résultats électoraux truqués, la vie politique de la période était bien plus riche qu’on l'avait soupçonné jusqu’alors : les débats politiques existaient bel et bien, et les élections ne se déroulaient pas de façon aussi simpliste et sans friction, prologue à .. On explora le fonctionnement politique de la Restauration en termes de réseau social dynamique et interactif, plutôt que comme la pure expression d’un système de pouvoir envisagé comme une abstraction autonome, indépendante de ses agents dans la préface à .
Les discours sur la corruption et la dégénéréscence de l’Espagne, basés sur des clichés datant de l'époque romantique et influencés par une perspective téléologique, ont contribué à une distorsion de la représentation de l’histoire espagnole, et notamment de la Restauration, en Espagne comme à l’étranger. Les travaux historiques plus récents tendent à montrer que dans l’époque contemporaine, l'histoire de l'Espagne peut être vue comme un cas particulier de l’histoire européenne, qui n’est pas si éloigné de ses voisins.
En ce qui concerne par exemple la crise de la Restauration et le régime autoritaire qui lui a fait suite, souvent présentée comme la conséquence de la décadence du régime, de nouvelles interprétations tendent plutôt à montrer qu’on a affaire à un mouvement réactionnaire s'opposant à la démocratisation qu’était en train de connaître la société, de même nature que d’autres qu’on observe vers la même période en Europe. Dans les mots de Raymond Carr : ; ou dans ceux de Shlomo Ben-Ami .
De même, l'oligarchie et le caciquisme sont loin d’être le lot de la seule Restauration dans l’histoire espagnole contemporaine, et ces qualificatifs sont tout aussi bien applicables à des périodes antérieures comme le règne d’Isabelle II ..
Périodisation Plusieurs divisions peuvent être choisies pour découper chronologiquement la période de la Restauration.
Une première division simple consiste à prendre pour points de repères les différents règnes de monarques, étant donné l'approximative coïncidence des grandes étapes du régime avec les successions de ces derniers : la Restauration commence par le règne d'Alphonse XII (1875-1885), suivi de la régence de Marie-Christine d'Autriche (1885-1902) après la mort prématurée de ce dernier en , au cours de laquelle le rôle de chef d’État est assumé par la reine consort Marie-Christine, et s’achève avec le règne personnel d'Alphonse XIII (1902-1931), depuis le jour de sa majorité jusqu’à son départ du pays à la suite d’élections municipales, qui constituent un désaveu pour la monarchie et à l'issue desquelles la Seconde République est immédiatement proclamée.
De nombreux auteurs font coïncider la fin de la Restauration avec celle du régime constitutionnel du règne d’Alphonse XIII, soit , où se produit le coup d’État de Primo de Rivera, et excluent donc la dictature de ce dernier et celle du général Berenguer qui lui succède, à l’issue desquelles la Constitution de 1876 n’est pas pleinement restaurée.
Un autre découpage fréquent consiste à prendre comme point de séparation la Guerre hispano-américaine , souvent considérée comme un point d’inflexion marquant le début de la décadence du régime, ses premières années se caractérisant par leur stabilité institutionnelle, avec une intervention limitée des monarques et de l’Armée, en comparaison avec les suivantes.
Cet épisode à la forte portée symbolique est assez rapidement suivi de l’accession au trône d’Alphonse XIII , qui interviendra activement dans la vie politique du pays, à la différence de son père et de la régente. Ce nouveau règne se caractérise par l’émergence progressive de deux problèmes importants pour le régime , avec une période de crise ouverte autour de 1917, qui est également parfois prise comme point de démarcation.
Panorama du système politique de la Restauration
Un parlementarisme artificiel
La principale nouveauté de la vie politique de la Restauration réside dans l'instauration d'une alternance convenue entre le roi et les deux partis dynastiques, connue sous le nom de turno. Cánovas prétendait explicitement implanter en Espagne un système bipartiste directement inspiré du modèle britannique, basé à l’époque sur l’alternance entre Parti libéral et Parti conservateur.
Le gouvernement est toujours formé avant les élections et non sur la base préalable de celles-ci. Au cours de la Restauration, tous les gouvernements sans exception disposeront d’une majorité au Parlement. Ceci est rendu possible par l’absence d’un véritable corps électoral indépendant du système de partis.
Pour assurer la majorité au Congrès des députés, les élections sont manipulées, notamment grâce aux réseaux clientélaires des caciques.
Un procédé courant est l'encasillado, qui consiste pour le ministère de l'Intérieur à n'inclure dans les listes électorales que des personnes favorables au gouvernement. Comme dans la plupart des autres pays européens, les zones rurales, peu peuplées et où les élections sont plus aisément manipulables, sont sur-représentées dans la carte électorale, qui tarde à prendre en compte l’urbanisation de la population. Tout ceci permet au gouvernement de « fabriquer » des élections sur mesure : les résultats sont convenus à l'avance.
Grâce au turno, l’Armée est tenue éloignée du pouvoir civil : .
Les opposants au régime sont systématiquement exclus de ce système et privés de toute éventualité d’obtenir un succès électoral au niveau national, et l'opinion publique échoue à faire valoir un quelconque poids politique.
Ce système étriqué, gangrené par la corruption politique et dont l'alternance politique est purement fictive , s'avèrera incapable de faire émerger une authentique monarchie parlementaire démocratique, et se trouvera menacé par l'émergence des forces d’opposition . Les majorités parlementaires du parti au gouvernement seront de plus en plus réduites. Aux élections générales de 1919, le gouvernement du conservateur Antonio Maura n’obtient qu’un député d'avance sur l'opposition, ce qu’il considère comme une défaite morale et mène à sa démission le mois suivant le scrutin. Finalement, totalement discrédité aux yeux de l'opinion, le régime débouchera sur une dictature autoritaire en 1923, à l'issue de laquelle il échouera à être rétabli.
Organisation territoriale En opposition avec le régime républicain qui le précède, la Restauration instaure un modèle d'État centraliste héritier de l'organisation mise en place lors de la dernière étape du règne de Ferdinand VII.
La Constitution institue trois niveaux de gestion territoriale : l’État central, la province et les municipalités. La province . Elle est dirigée par le gouverneur civil, représentant de l'État nommé directement par le gouvernement. De même, les conseils municipaux sont contrôlés par le pouvoir, qui nomme librement les maires. Il s'agit donc d'un modèle extrêmement centralisé : .
La seule mesure décentralisatrice notable prise au cours des presque de la Restauration sera l'instauration de la Mancommunauté de Catalogne en 1913.
La Constitution de 1876
En 1876, le nouveau régime se normalise en se dotant de sa propre Constitution. Le pouvoir législatif est dévolu à deux chambres : le Congrès des députés, dont les membres sont initialement élus au suffrage censitaire, et le Sénat, nommé pour partie par le roi et pour le reste par un vote indirect censitaire. Le monarque, chef d'État, joue un rôle clef et indépendant dans le système . ; il nomme et révoque les chefs du gouvernement, et doit ratifier tous les décrets pour leur promulgation, notamment la dissolution du Parlement. La Monarchie bicamérale ainsi instituée se rapproche du système britannique ou de celui de la Troisième République française.
La Constitution désigne le roi comme Chef suprême de l’Armée. Il s’agit ainsi de tenter d’éloigner l’institution militaire des tentations prétoriennes qui ont agité les périodes précédentes où se sont succédé les pronunciamientos. Toutefois, ce choix présente un danger probablement ignoré de Cánovas : en transformant le roi en représentant des intérêts de l’institution militaire et garant de son prestige au sein de l’État, il ouvre la porte à la tentation des militaires de s’immiscer dans les décisions politiques en faisant appel à lui, ce qui se produira lors de la crise du système amorcée en 1917.
La Constitution est un texte bref, caractérisé par sa flexibilité, afin de faciliter l’évolution ultérieure du système en laissant la porte ouverte à des modifications légales substantielles sur certains points difficiles. Ainsi en est-il de la question du système électoral, évacuée du texte constitutionnel : dans un premier temps censitaire, c'est par une loi d'un gouvernement libéral que sera instauré le suffrage universel masculin en 1890 .
La durée du mandat des députés est fixée à . Cependant, aucune législature de la Restauration n’ira à son terme.
Une nouveauté de la Constitution est l’introduction de représentants parlementaires des colonies .