Le papiamento, ou papiamentu, est une langue créole parlée dans les îles Sous-le-Vent des Caraïbes néerlandaises. Il est utilisé, avec des variantes locales, à Aruba, Bonaire et Curaçao, où il est la langue la plus parlée.
Le papiamento est une langue tonale.. Considéré comme un créole portugais, avec un lexique venant à plus de 80 % du portugais et de l'espagnol, il est proche des créoles du Cap-Vert et de Guinée-Bissau. En revanche, le papiamento n'est pas un créole néerlandais, même si les îles où cette langue est parlée dépendent des Pays-Bas.
Origine du nom papiamento
Le mot papiamento vient du verbe , qui signifie parler, et , suffixe indiquant la formation d'un substantif en papiamento. Le papiamento étant une langue orale, l'orthographe fluctue selon les îles. Par exemple : papiamento, à Aruba et papiamentu, à Curaçao et Bonaire. Un final indique généralement en portugais. Le mot , de même étymologie que « pépier » et « papoter »Frédéric Godefroy, Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du , éd. F. Vieweg, Paris 1881–1902, signifie également parler en créole cap-verdien, à base portugaise, parlé au Cap-Vert et en créole Bissau-guinéen parlé en Guinée Bissau.
Selon l'auteur Frank Martinus Arion, le papiamento est issu d'un dialecte appelé le « guene », un pidgin portugais employé par les esclaves africains. La présence d'une population judéo-portugaise significative dans les colonies néerlandaises, immigrée du Pernambouc, au Brésil, a aidé à développer la langue. Environ 60 % du lexique de la langue vient du portugais, 25 % de l'espagnol, et le reste du néerlandais, du français, de l'anglais et de langues africaines.
Le papiamento trouve ses racines dans un grand nombre de langues, notamment :
de langues romanes : espagnol, portugais, français ; de langues germaniques : anglais, néerlandais ; de langues africaines ; de la langue des Arawaks (les Arawaks Caiquetios étaient les habitants des îles à l'arrivée des Européens).
La langue est aussi présente au Suriname, ancienne colonie néerlandaise, pays frontalier du Brésil, mais en un nombre très restreint de locuteurs. Créolisation d'une langue Les langues créoles ont pour origine supposée les pidgins, des langues simplifiées généralement constituées d'éléments lexicaux de différentes langues existantes, et utilisées comme moyen de communication partiel entre différents groupes ethnolinguistiques en l'absence d'une langue commune. Les pidgins sont généralement apparus à la suite du commerce international. Une hypothèse répandue en créolistique veut que, lorsqu'une génération d'enfants grandit en étant exposée à un pidgin, ils vont spontanément « combler les lacunes » du pidgin rudimentaire et développer une grammaire et un vocabulaire plus complexes et complets dans le cadre d'un processus appelé créolisation. Le résultat final est une langue créole qui, contrairement à son pidgin parent, est une langue communautaire complète et entièrement fonctionnelle. Le processus de créolisation est souvent utilisé comme argument par les tenants de l'hypothèse du « bioprogramme linguistique », pour démontrer la présence d'un cadre linguistique inné dans le cerveau humain..
Le lien de causalité entre le phénomène de créolisation et l'acquisition d'un pidgin en tant que langue maternelle par une nouvelle génération fait cependant débat, de même que la nécessité pour un créole de naître à partir d'un pidgin préexistant. Certains auteurs tels que Salikoko S. Mufwene défendent par exemple que les pidgins se complexifient du fait d'un changement dans les rapports sociaux entre les différents groupes qui les parlent, notamment lorsque leurs contacts s'intensifient et nécessitent la possibilité de communiquer sur des domaines toujours plus larges. Par ailleurs, les données historiques tendent à montrer que les créoles que l'on retrouve notamment dans l'Atlantique ont simplement émergé à partir de variétés non-standards de certaines langues européennes exportées par les colons. Au cours de la phase initiale de la colonisation, dite la phase de « société d'habitation », Les populations d'esclaves noirs auraient d'abord parlé la même langue que les colons blancs, avant de développer un dialecte divergent lors de la phase dite de « société de plantation » qui correspond à la période de l'institutionnalisation progressive de la ségrégation. Dans le cadre de cette hypothèse, la créolisation de la langue n'aurait donc pas impliqué la présence préalable d'un pidgin et consisterait en un phénomène d'évolution naturelle, survenu à la suite de l'isolation d'une population..
Origines de la langue Les origines historiques précises du papiamento ne sont toujours pas établies. La langue parente est sûrement une langue ibérique, mais les spécialistes se demandent s'il dérive du portugais ou de l'espagnol (ancien ou moderne). Au sein de la communauté linguistique, un débat se poursuit depuis plus d'un siècle pour déterminer si le papiamento correspond à un créole à base portugaise ayant reçu des influences lexicales espagnoles, ou d'un créole à base espagnole ayant reçu des influences lexicales portugaises. Étant donné la proximité de ces deux langues, une grande partie du papiamento pourrait provenir de l'une ou l'autre sourceLes tenants d'une origine portugaise du papiamento soutiennent l'existence d'un proto-créole afro-portugais issu de la traite des esclaves sur la côte et les îles de l'Afrique de l'Ouest par le biais d'un processus de relexification. Le papiamento pourrait être né en Afrique et, après son arrivée aux Antilles, s'être enrichi de mots d'origine espagnole, néerlandaise et arawak. Quant aux théoriciens de l'origine espagnole du papiamento, la créolisation de la langue daterait de l'époque où les îles ABC étaient contrôlées par l'Espagne (1499-1634), avec des contributions portugaises apportées par le contact avec des juifs et des marchands d'esclaves sépharades lusophones. L’émancipation linguistique aux Antilles néerlandaises et à Aruba, le néerlandais face au papiamento, Joyce Pereira, in L’Émancipation dans la littérature néerlandophone des Caraïbes, Alluvions n° 2, La Maison Coornhert,1997. .
Néanmoins, le vocabulaire de base et les traits grammaticaux qu'il partage avec le créole cap-verdien suggèreraient une origine portugaise. En outre, les éléments du papiamento dérivés du portugais tendent à faire partie du vocabulaire principal - pronoms, mots interrogatifs, verbes de base, etc. Il est peu probable que ces emprunts aient été empruntés ultérieurement.
D'autre part, lorsque les Pays-Bas durent céder le Brésil néerlandaisLe Brésil néerlandais (Nederlandsch Brasilïe), ou Nouvelle-Hollande, était un territoire du Nordeste sous contrôle de la Compagnie néerlandaise des Indes occidentales (West Indische Compagnie) au . À partir de 1630, les Néerlandais profitèrent de l'affaiblissement de l'Empire colonial portugais durant l'union personnelle des couronnes du Portugal et d'Espagne (1580-1640) pour établir une colonie sur la côte septentrionale du Brésil, avec pour capitale Mauritsstad (aujourd'hui Recife). En 1654, les Néerlandais furent expulsés définitivement par les Portugais. au Portugal (1654), les Juifs sépharades qui y vivaient en furent expulsés et beaucoup trouvèrent refuge à Curaçao. Puisqu'ils parlaient portugais, la transition en tant que communauté à l'utilisation du papiamento n'aurait pas été un changement important, ce qui aurait peut-être contribué à la généralisation de l'utilisation de la langue à la place du néerlandais dans toute l'île.
Premières références connues en papiamentoAnnéesourceappellation de la langue1704père Alexius Schabelcastellano chapurreado (« mauvais espagnol »)1732père Agustin Caysedola lengua del país (« la langue du pays »).1737déposition légalecreolse taal (« langue créole »)1747un marin de Curaçao, Torinio Lopespoppemento1768un rapport anonyme transmis à l'archevêque de Caracaspapiamento1795le lieutenant vénézuélien Manuel Carreraid.1802le gouverneur William C. Hugues, durant l'occupation britannique de Curaçaoid.1805le gouverneur néerlandais Pierre-Jean Changuionpapiments1816le prêtre Johannes Stöppelpapiamentice La première trace écrite de la langue date de 1775. Elle concerne une lettre d'amour envoyée par un marchand sépharade de Curaçao, monsieur Andrade, à sa maîtresse.. Son texte est le suivant :
My Diamanty no laga dy scribimy tudu. Kico my ta puntrabo awe nochy, my ta warda Rospondy. My Serafim precura pa quanto antes Dios Sacabo dy es aflicao & no para dy Tuma remedio [traduction : « Mon diamant, ne manquez pas de tout m'écrire. C'est ce que je vous demande ce soir, j'attends une réponse. Mes Séraphins vous accompagnent avant que Dieu ne vous soulage de ce malheur et ne cessez pas de prendre vos médicaments »].
Le premier journal en papiamento, Civilisado (« Le Civilisé »), fut publié en 1871. Au , la plupart des documents rédigés dans les Îles Sous-le-Vent (Benedenwindse Eilanden en néerlandais) étaient écrits en papiamento, dont des manuels et des livres de cantiques catholiques. Malheureusement, il ne reste aujourd'hui aucune copie du premier ouvrage publié dans cette langue en 1825, Declaracion corticu di catecismo pa uso di catholica di Curaçao..
Vers 1900, Joseph Sickman Corsen (1853-1911) et son célèbre poème Atardi inscrivent le papiamento au rang de langue poétique et révèlent une importance non seulement littéraire et esthétique, mais aussi politique, en démontrant qu'une littérature de qualité pouvait s'écrire dans cette langue. Atardi (auteur Joseph Sickman Corsen), extraitTa pakiko, mi no sa;Waaróm kan ik niet zeggen, nee,Pour quelle raison est-ce arrivé, je n’en n’ai aucune idée.Ma esta tristu mi ta bira,maar ’s avonds voel ik mij beklemd,Pour quelle raison la tristesse m’envahit-elle,Tur atardi ku mi mirawanneer ik, droevig en ontstemd,Chaque soir, lorsque je voisSolo baha den laman.de zon zie ondergaan in zee.Le soleil descendre vers la mer.Talbes ta un presentimentu,Is het misschien een voorgevoelPeut-être n'est-ce qu'un pressentiment,O ta un rekuerdo kisas?of een herinnering wellicht?Ou un vague souvenir?Podisé n’ ta nada masHet zou ook kunnen dat het ligtPeut-être n’est-ce guère plus qu’unKu un kos di temperamentu.aan de manier waarop ik voel.Pur produit de mon imagination.P’adilanti podiséVan tevoren, heel misschien,Peut-être un jour, qui sait,Mi ta mira na kamindaloop ik onderweg te dromenRencontrerai-je sur ma routeUn doló ku n’ nase aindaover pijn die nog moet komen,Une douleur que je n'ai pas encore rencontrée,Ma ku lo mi konosé?die ik dadelijk zal zien?Mais que je connais déjà trop bien?Te aworó ? Ma henter anochi,Te aworó? Maar van de morgenTe reverrai-je? Mais tout d’abord au cours de cette nuit,Esta largu anochi ta,scheiden ons nog vele uren,Cette longue et interminable nuit,Kuantu kos ku nos no savol van grillen en van kuren,Combien de choses inconnues de nousE ta skonde den su skochi?die nú nog voor ons zijn verborgen?Sont-elles cachées en son sein ?Promé solo bolbe hari,Voordat de zon weer lacht en brandtAvant que le soleil ne réapparaisse,Tempu tin pa hopi kos;ziet ook de Dood zijn kans weer schoonTant de choses peuvent changer du tout au tout:I Dios sa kuantu di nosen veegt een paar van ons gewoonDieu sait bien qui d’entre nous sera enlevéMorto den anochi a bari.en willekeurig aan de kant.Le jour où la mort nous accompagnera.Kousa mi doló no tin;Waaróm ik pijn heb weet ik niet,Je ne connais pas la raison de ma douleur,Ma esta tristu mi ta biramaar tóch voel ik mij steeds beklemd,Pour quelle raison la tristesse me pénètreSemper ku mi para mirawanneer ik, droevig en ontstemd,Chaque nuit lorsque je voisDia yega na su fin.de dag zie vallen in het niet.Le jour qui approche à sa fin. Traduction néerlandaise de Fred de Haas, 2005.
Les paroles de l'hymne officiel de Bonaire, Tera di Solo y suave biento, sont en papiamento.
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