Le combat de la Shannon et de la Chesapeake, parfois appelé bataille de Boston Harbour, est une bataille navale livrée le , au large de Boston, pendant la guerre anglo-américaine de 1812. Durant ce bref affrontement, plus de sont tués. Il s'agit du seul affrontement de la guerre entre deux frégates de même taille.

La frégate américaine () commandée par le capitaine James Lawrence quitte le port de Boston pour aller affronter la frégate britannique () du capitaine Philip Broke, qui croise au large. La Chesapeake subit très vite de lourds dégâts : des boulets emportent sa barre et la drisse du hunier de misaine, la rendant impossible à manœuvrer. Le capitaine Lawrence est mortellement blessé et descendu au pont inférieur. L'équipage, malgré le dernier ordre de son capitaine () est submergé par l'abordage ennemi. La bataille est particulièrement intense mais de courte durée, durant de , pendant lesquelles sont tués ou blessés. Le capitaine de la Shannon est grièvement blessé durant l'abordage. La Chesapeake et son équipage sont remorqués à Halifax, en Nouvelle-Écosse, où les marins sont emprisonnés ; le navire est réparé et entre en service dans la Royal Navy. En 1819, il est revendu à Portsmouth, en Angleterre, puis démoli. Certaines de ses poutres sont utilisées pour construire le moulin à eau de Chesapeake Mill à Wickham, qui peut être visité de nos jours. La Shannon est quant à elle revendue pour démolition en 1859.

Prélude Philip Broke et l'artillerie

vignette|gauche|upright=0.6|alt=Gravue en noir et blanc d'un homme en costume d'officier de la marine|Le capitaine Philip Broke.

Durant sa longue période aux commandes de la Shannon, le capitaine Philip Broke de la Royal Navy apporte de nombreuses améliorations à ce qu'il appelle ses . Il fait poser des mires à l'avant de ses canons longs de qui améliorent substantiellement la visée en compensant la courbure extérieure du canon. Il utilise aussi un système de coins placés sous la culasse pour marquer les différents degrés de hausse afin de pouvoir tirer horizontalement malgré la gîte du navire. Les caronades subissent les mêmes modifications, les marques de hausse étant elles faites à la peinture. Les ponts des navires de l'époque étant concaves de l'avant vers l'arrière, Broke fait tailler les roues situées vers le haut de la pente afin que tous les affûts soient horizontaux. Il fait aussi graver sur le pont, à côté de chaque emplacement d'artillerie, différentes valeurs d'azimut afin que chaque peloton puisse tirer même s'il ne voit pas la cible. Cela permet aussi de concentrer le tir de tous les canons sur un même point.

Broke entraîne son équipage de manière intensive, le faisant tirer régulièrement sur des cibles telles que des tonneaux flottants. Ces entraînements se transforment souvent en compétitions entre pelotons, cherchant à atteindre la cible en premier. Il les entraîne même , les marins ayant les yeux bandés et n'ayant pour seule information que la hausse du canon, sans aucune vue sur la cible.

En plus de ces manœuvres, Broke aime préparer des scénarios fictifs afin de tester son équipage. Par exemple, après avoir appelé l'équipage à son poste de combat, il lui annonce une attaque fictive afin de voir comment il réagit pour défendre le navire. Bien que l'utilisation d'armes blanches à l'entraînement soit proscrite, l'habileté à l'épée est travaillée grâce à la pratique régulière du : un bâton de bois est utilisé en lieu et place d'une arme tranchante ; les coups, bien que douloureux, ne sont pas dangereux. De nombreux membres de l'équipage développent ainsi leurs réflexes et leur rapidité, devenant experts dans cet art.

James Lawrence

vignette|gauche|upright=0.6|alt=portrait d'un homme brun de trois-quarts portant un costume d'officier de marine|Le capitaine James Lawrence.

Le capitaine James Lawrence de l'United States Navy revient quant à lui d'une croisière couronnée de succès, durant laquelle il a coulé le sloop . Il est promu capitaine pour cette victoire, et reçoit le commandement de l'USS Chesapeake. Lawrence est peu satisfait de cette affectation, ayant espéré commander une frégate plus importante comme l'. Il se rend alors à Boston pour prendre ses quartiers sur son navire, et découvre que la majorité de l'ancien équipage est parti à la suite d'une dispute sur les parts de prise et qu'il a été remplacé depuis ; son équipage est ainsi composé de bons marins, mais ils n'ont pas l'habitude de travailler ensemble, ce qui affecte grandement leur efficacité. De plus, sa récente expérience du combat lui donne de mauvais a priori sur la Royal Navy. En effet, lors de l'affrontement contre la Peacock, l'équipage se bat avec bravoure, mais l'artillerie britannique est catastrophique. Ces deux facteurs vont jouer lors de l'affrontement contre la Shannon.

Le défi Impatient d'en découdre avec l'une de ces frégates américaines qui ont vaincu tant de navires britanniques en combat singulier, Broke se prépare et recherche un tel affrontement. L' a déjà quitté le port sous couvert du brouillard et évité les Britanniques. La Constitution quant à elle subit de lourdes réparations et n'est pas prête à reprendre la mer dans un futur proche. La Chesapeake, prête à appareiller depuis Boston où elle a été radoubée, devient alors la cible idéale : Broke décide de la défier en combat singulier. Alors qu'elle patrouille au large, la Shannon intercepte et capture plusieurs navires américains qui essaient de rejoindre Boston. Après en avoir envoyé deux à Halifax avec un équipage de prise, Broke se rend compte que cela réduit dangereusement le nombre de marins à son bord. Il décide alors de brûler ses prises suivantes afin de garder son équipage au complet, anticipant un combat singulier avec la Chesapeake. Les chaloupes des navires brûlés sont ainsi envoyées à Boston, porteuses d'une invitation orale, destinée à Lawrence, à venir combattre le navire anglais. Broke éloigne alors la , pensant que cet équilibrage de la situation pousserait les Américains à sortir, mais en vain. Il décide finalement d'envoyer une missive, adoptant une idée qu'avait eue son adversaire plus tôt durant la guerre : Lawrence, alors capitaine de l', avait envoyé une invitation écrite au capitaine du sloop-of-war britannique HMS Bonne Citoyenne afin de le provoquer en combat singulier. Ce dernier avait décliné l'offre.

vignette|gauche|alt=Gravure en couleur représentant un vaisseau de guerre à l'ancre.|La Shannon en 1855.

En fait, le capitaine Lawrence ne reçoit pas la lettre de Broke, et selon l'historien Ian W. Toll, cela n'aurait pas changé grand-chose : Lawrence a l'intention de sortir la Chesapeake dès que le temps lui est favorable. Le fait qu'il ne soit pas dans l'intérêt de son pays de provoquer une frégate britannique à ce moment-là de la guerre n'altère pas son raisonnement. Lorsque l'USS President quitte le port, il aurait dû mener une mission de harcèlement du commerce ennemi, dans l'intérêt national. La moitié des officiers et jusqu'à un quart de l'équipage sont nouveaux sur le bateau. Durant le peu de temps durant lequel Lawrence est commandant de la Chesapeake, il a mené par deux fois des exercices d'artillerie, arpentant le pont et supervisant l'entraînement. Il met aussi en place un signal, un coup de clairon, afin de lancer son équipage à l'abordage d'un navire ennemi. Malheureusement pour les Américains, le seul membre d'équipage capable de produire un son de l'instrument est le jeune William Brown, assistant du chirurgien et quelque peu . Lawrence pense sortir vainqueur de l'affrontement et rédige deux petites notes, l'une au secrétaire à la Marine lui annonçant ses intentions, l'autre à son beau-frère lui demandant de prendre soin de sa femme et de ses enfants dans le cas où l'issue du combat lui serait fatale.

Les habitants de Boston et de la région prévoient quant à eux une issue favorable au combat mené par le célèbre Lawrence et son équipage. Les autorités locales réservent un emplacement sur les docks dans l'éventualité où celui-ci capture le navire ennemi ; un banquet est même prévu. Alors que la Chesapeake sort du port, les habitants rejoignent des points de vue afin de pouvoir suivre le combat ; les foules s'agglutinent sur les hauteurs, de Lynn à Malden et de Cohasset à Scituate. Les plus téméraires suivent le navire à bord de chaloupes ; un journal local rapporte même que la baie se couvre d'embarcations de tous types.

vignette|droite|alt=Peinture représentant un vaisseau de ligne faisant route toutes voiles dehors|La Chesapeake peinte par F. Muller. La HMS Shannon est au large de Boston depuis et commence à être à court de provisions alors que le séjour prolongé en mer a entamé la résistance du navire. La Chesapeake, quant à elle, sort du port après un radoub. Une chaloupe conduite par un prisonnier américain libéré est envoyée porter l'invitation ; elle n'a pas encore atteint la rive que la Chesapeake est déjà en route, sortant du port. Elle hisse trois pavillons américains et un grand drapeau blanc sur le mât de misaine sur lequel on peut voir écrit . La Shannon emporte alors un équipage de , marins et Marines, auxquels s'ajoutent huit marins recapturés et irlandais présents sur le navire depuis et dont seulement quatre parlent anglais ; on compte également et apprentis, parmi lesquels 13 ont moins de . Broke a entraîné ses pelotons d'artillerie à tirer des bordées précises sur la coque des navires ennemis, dans le but de tuer les pelotons adverses plutôt que d'endommager le navire en tirant sur les mâts et le gréement, bien qu'il s'agisse de la pratique alors standard dans la Royal Navy ; seule l'efficacité de Broke lui permet de s'en affranchir. Lawrence, de son côté, a confiance en son navire et dans le fait qu'il possède un équipage plus nombreux. Les victoires récentes de l'United States Navy sur la Royal Navy le confortent dans son opinion.

La Shannon et la Chesapeake

Les deux navires ont quasiment les mêmes caractéristiques de taille et de puissance de feu, malgré les disparités nationales de conception et d'armement de l'époque. L'USS Chesapeake (classée comme ) possède , exactement comme la Shannon ; toutes deux possèdent un pont de même longueur. La seule différence majeure réside dans la taille de l'équipage, de pour le navire américain contre 330 pour le navire britannique.

+Comparaison des deux navires (dimensions et armement)HMS ShannonUSS ChesapeakeLongueur (pont-batterie) Maître-bau Tonnage Équipage Armement

La bataille Duel d'artillerie

vignette|gauche|alt=Aquatinte montrant deux navires à voile se rapprochant l'un de l'autre.|La Chesapeake, à gauche, diminue la toile alors qu'elle fond sur la Shannon. Aquatinte de Robert Dodd, 1813.

Alors que le navire américain approche, Broke harangue son équipage, finissant par sa conception de l'artillerie : .

Les deux navires se rencontrent à , à l'est de Boston Light, entre le cap Ann et le cap Cod. La Shannon porte un Blue Ensign fatigué, et son aspect délabré après de longs mois de mer laissent présager une proie facile. Observant les nombreux pavillons de la Chesapeake, un marin interroge Broke : , ce à quoi Broke répond : . La Shannon refuse de tirer sur la Chesapeake alors qu'elle s'approche, et celle-ci ne prend pas non plus en enfilade le navire britannique malgré l'avantage du vent. Cette galanterie justifie des éloges qui vont lui être adressés plus tard par des officiers britanniques.

vignette|droite|upright=1.3|alt=Vue de bâbord arrière de deux navires, voilées ferlées, se tirent dessus à bout portant.|Début de l'action : les deux frégates échangent des tirs à bout portant. Lithographie de Louis Haghe, 1830.