Paul Geheeb (né en 1870 en grand-duché de Saxe-Weimar-Eisenach et décédé en 1961 à Hasliberg-Goldern en Suisse), est un pédagogue réformateur. Fondateur de l’ et de l'École d'humanité, il compte parmi les membres les plus importants du mouvement d'« éducation nouvelle », ou mouvement des internats à la campagne.
Biographie
Enfance et adolescence (1870-1889) vignette|Maison natale de Geheeb à Geisa
Paul Geheeb est né le à Geisa, une petite bourgade dans l'ouest de la Thuringe. Il était le second des 5 enfants du pharmacien et botaniste spécialiste des mousses Adalbert Geheeb (1842-1909) et de sa femme Adolphine, née Calmberg (1841-1884). Son frère Reinhold Geheeb (1872-1939) est à partir de 1896 et pendant rédacteur et directeur de publication du journal satirique Simplicissimus publié par les éditions Albert Langen-Verlag de Munich. Sa sœur Anna Geheeb (1875-1960), qui a participé à la fondation de l' à la campagne, appartient à la première génération de femmes admises aux études de médecine en AllemagnePour ces indications, ainsi que pour les autres développements de cet article, voir, en l'absence d'autre indication de source, les deux ouvrages de Martin Näf , sur la vie et l'œuvre de Paul et Edith Geheeb..
Paul Geheeb alla au lycée à Fulda et à Eisenach. À 14 ans, il perdit sa mère – de façon très inattendue pour lui. À 90 ans il écrit à ce sujet : J'aurais cru possible la fin du monde, plutôt que le bon Père du Ciel que je priais tous les jours, fasse mourir ma mère (…). Aujourd'hui encore, il me faut considérer cette catastrophe comme la pire des nombreuses que j'ai eues à subir tout au long de ma vie. Pendant des années après, je suis tombé dans une dépression telle qu'aujourd'hui on m'enverrait dans un établissement psychiatrique, et j'ai eu maintes fois l'idée de mettre fin à mes jours. (…) Alors qu'avant la mort de ma mère, j'avais centré mes intérêts exclusivement sur des sujets scientifiques, surtout dans le domaine de la botanique, je me tournai alors vers les questions philosophiques et religieuses, et j'ai eu le premier contact avec la personnalité de Jésus de Nazareth, sous l'influence d'un remarquable professeur de religion au lycée d'Eisenach (il a depuis été nommé à l'université de Tokyo)Il parle ici d'Otto Schmiedel (1858-1926), qui est parti en automne 1887, envoyé pour 7 ans au Japon par l'association missionnaire générale évangélique-protestante, et qui est revenu enseigner au lycée d'Eisenach jusqu'en 1924. Voir à ce sujet la correspondance dans les archives Geheeb de l'École d'Humanité, ainsi que . De là date toute ma passion pour aider la pauvre humanité souffrante à s'améliorer et à trouver le bonheur.
Études et années d'apprentissage pédagogique et de voyages (1889-1909) En 1889 et 1890, Geheeb fait son service militaire comme aspirant à Giessen. Ensuite, il fait ses études aux universités de Berlin puis d'Iéna. Parmi ses professeurs, on compte notamment les théologiens Otto Pfleiderer, Richard Adelbert Lipsius et le jeune animateur de la théologie de gauche Otto Baumgarten.
De à , Geheeb a été membre des fraternités étudiantes Arminia de Giessen et Neogermania de Berlin. Dans une brochure parue en 1891, il critique sous le pseudonyme de « Paul Freimut » la stupidité de l'usage des duels, de la surconsommation d'alcool, ainsi que la camaraderie vide des fraternités, et - particulièrement en son temps - le comportement irrespectueux de la jeunesse universitaire vis-à-vis des femmes. Il ne serait pas simplement désolant, mais encore ce serait un signe de grand danger de voir « les fils allemands des Muses considérer la femme comme la plus misérable et la plus malheureuse des créatures, décrire le sexe féminin comme purement passif, et se rallier de plus en plus à la notion que la femme n'a pas de vocation plus haute que d'apaiser les désirs charnels de l'homme et de servir de machine pour la reproduction humaine . »
En , Geheeb passe son premier examen théologique devant l'autorité ecclésiastique de Saxe-Weimar. À cette occasion, son interprétation libérale de la guérison de l'aveugle par Jésus est critiquée par quelques examinateurs. Cette expérience renforce ses doutes sur le sens de la carrière qu'il avait entreprise, si bien qu'il se tourne par la suite de plus en plus vers les disciplines médicales, psychologiques, pédagogiques et philologiques. Au bout de 12 semestres supplémentaires, entre Iéna et Berlin, il finit ses études de théologie en , et non par le deuxième examen ecclésiastique, mais par l'examen de professeurPour les rapports de Geheeb avec l'Église et la religion, voir spécialement , outre les passages adéquats de et .
Comme la situation financière de sa famille ne permettait pas à Geheeb de vivre comme « étudiant à temps plein », il travaille d' à comme professeur et éducateur dans l'établissement de pour enfants psychopathes à Iéna. Ensuite, il soigne pendant un semestre un jeune épileptique de famille bourgeoise d'Iéna. Pour ces activités, il entre en contact avec le directeur de la clinique psychiatrique universitaire d'Iéna, Otto Binswanger et avec son médecin-chef Theodor Ziehen, dont Friedrich Nietzsche fut alors un patient.
Pendant toute sa vie d'étudiant, Geheeb a lutté contre l'abus des boissons alcoolisées ; il était membre des (association internationale antialcoolique ), fréquentait la « Société allemande pour la culture éthique », et le cercle de Moritz von Egidy. Pour un homme de sa génération, il est particulièrement remarquable de voir l'intérêt qu'il portait aux souhaits du mouvement féministe, avec lequel il entretenait dès les années 1890 des liens étroits, notamment par son amitié avec Minna Cauer, Anita Augspurg ou Lily Braun.
En 1892, Geheeb se lie d'amitié avec Hermann Lietz (1868-1919). Ce dernier, après une profonde formation pédagogique chez à Iéna, et quelques pratiques en école (notamment un an à la New School of Abbotsholme fondée en 1889 par Cecil Reddie), avait fondé le premier internat à la campagne à Ilsenburg dans le Harz. Geheeb écrit en 1930, au sujet de cette rencontre, centrale pour son développement ultérieur : Entre Lietz et moi naquit bien vite une amitié intérieure et incomparablement fructueuse ; nous approfondissions ensemble la philosophie de Fichte, et développions nos idées pédagogiques. Nous avions beaucoup vécu en ville, passé une partie de notre temps d'études à Berlin, où la misère sociale de la grande ville nous avait rempli d'horreur ; et pénétrés par la conviction que le monde serait plus ou moins pourri avant cent ans, nous étions des disciples enthousiastes de Fichte, avec un sentiment aigu de l'antagonisme entre la vraie humanité et les maux de la civilisation. En fait, nous ne nous occupions pas seulement des questions qui circulaient en fleuve sur la réforme de l'école (…) Nous nous intéressions plus en l'homme dans sa globalité ; nous suivions le mouvement social-démocrate, alors toujours plus puissant, en contact avec Bebel et d'autres dirigeants socialistes. Mais surtout, c'était leur agitation politique partisane inextinguible qui nous empêchait de nous joindre à eux. Pour nous, il s'agissait du problème de construire l'ensemble de la vie des gens sur une base plus saine, entièrement nouvelle, et ceci au moyen d'une éducation nouvelle, comme Fichte l'avait prôné dans ses Discours à la nation allemande
Bien que Lietz eût bien volontiers accueilli son ami Geheeb à Ilsenburg, ce dernier prit d'abord en 1899 une place comme professeur dans le sanatorium nouvellement ouvert par le Dr. Carl Gmelin à Wyk auf Föhr (Schleswig-Holstein). En 1902, il suivit les vœux de son ami Lietz, et alla enseigner à Haubinda, la deuxième école fondée par Lietz en 1901. Après la fondation d'un troisième internat à la campagne au château de Bieberstein près de Fulda, Geheeb prit la direction de Haubinda en 1904, mais la quitta en 1906, à la suite d'un désaccord avec Lietz. En septembre de la même année, il ouvrit, avec Gustav Wyneken, Martin Luserke et quelques anciens collaborateurs ou élèves de Haubinda, la communauté libre scolaire de Wickersdorf, dans le voisinage de Saalfeld, en Thuringe.
Malgré le succès de la nouvelle école, Geheeb - secoué nerveusement par l'année de frictions auprès de Lietz et par un premier mariage malheureux - quitta Wickersdorf en , car ne pouvait pas s'en sortir avec son codirecteur Wynecken, intellectuellement beaucoup plus fortSur le conflit avec Wynecken, voir , et également et .
À la recherche d'un site convenable pour établir sa propre école, Geheeb négocia notamment avec Wolf Dohrn, le directeur de la cité-jardin de Hellerau au sujet de la reprise de l'école qui y était planifiée ; il considéra brièvement avec Ludwig Gurlitt (1855-1931) la fondation en commun d'un internat à la campagne ; il demanda sans succès une concession en Bavière pour la direction d'un internat privéVoir .
Fondation de l'Odenwaldschule – renommée nationale et internationale (1910-1934)
Après son divorce d'avec sa première femme Helene Merck, Geheeb épousa en (1885-1982), qu'il avait connue comme stagiaire à Wickersdorf. En , ils ouvrirent l’, à Oberhambach près de Heppenheim, qui existe toujours.
L’ souleva immédiatement un intérêt considérable de la part des personnes engagées en pédagogie : par la coéducation – ou mixité – des garçons et filles, que l'on y pratiquait, par l'organisation de l'enseignement dans le cadre d'un système flexible de parcours, par la mise en pratique de la cogestion par les élèves
À l'époque de la république de Weimar, l'école appartenait aux écoles nouvelles les mieux renommées sur le plan international. Il faut dire qu'elle avait été très largement financée par le beau-père de Geheeb, l'industriel et politicien municipal de Charlottenbourg Max Cassirer. Dès 1911/12, l'école pouvait s'agrandir de quatre nouvelles maisons dessinées par l'architecte Heinrich Metzendorf. Les maisons portaient les noms des « héros » de l'école : Goethe, Fichte, Herder, Humboldt et Schiller. Ces noms situent simultanément les racines spirituelles de Geheeb.
La première Guerre mondiale et les premières années de la république de Weimar ont été des temps difficiles également pour l’. Contrairement à la majorité des intellectuels allemands, Geheeb s'opposa à la guerre dès le début. Il refusa de fêter les victoires allemandes ou l'anniversaire de l'empereur ; par contre on fêta les anniversaires des héros de l'école et d'autres personnages importants. Cette indifférence à l'égard du symbole de la puissance allemande, et ce manque public d'enthousiasme national conduisit régulièrement à des frictions avec les autorités et avec ses amis d'inclination patriotique. Au début de 1918 plana brièvement une menace de fermeture de l'école. Quoique Geheeb eût pu regretter la disparition des principautés allemandes autonomes de l'avant-guerre, avec leurs caractères propres et parfois leur grand rayonnement culturel, et qu'il ne se retrouvât pas dans les temps nouveaux, il se réconcilia bientôt avec la république de Weimar.
vignette|droite|upright=1.5|Ovide Decroly, Pierre Bovet, Beatrice Ensor, Edouard Claparède, Paul Geheeb et Adolphe Ferrière, lors d'une conférence de la Ligue internationale pour l'éducation nouvelle