vignette|droite|Fétichisme de la marchandise : sur le marché l'échange social des différents travaux est masqué par l'achat des différentes marchandises au moyen de l'argent.|alt=Un étalage de marché, couvert de fruits et légumes.

Le concept du fétichisme de la marchandise, parfois précisé en fétichisme de la marchandise et de la monnaie, développé par Karl Marx dans le premier chapitre de son ouvrage Le Capital, décrit un phénomène fondamental propre au mode de production capitaliste. L'auteur souligne que, dans ce système, les marchandises sont erronément perçues comme ayant une valeur d'échange intrinsèque en elles-mêmes et autonome, comme si leur valeur n'avait rien à voir avec l'activité humaine réelle qui les a produites. Aussi, ce concept de fétichisme partage des similitudes avec les idées d'aliénation et d'idéologie dans la pensée de Marx, c'est-à-dire que le fétichisme est une structure engendrant une dépossession de soi-même (=aliénation) également combinée à une fausse conscience dominante (=idéologie) générée par le culte de la marchandise et de la monnaie.

Le fétichisme de la marchandise désigne ainsi la manière dont la valeur d'échange des produits finit par être attribuée seulement à leurs qualités, alors que selon la théorie marxiste, la valeur d'échange est une fonction du travail humain, et des rapports sociaux qui rendent l'échange possible. Ainsi, le contexte social dans lequel les échanges sont faits, et son influence sur la valeur des objets, est aussi occulté dans la perspective du fétichisme de la marchandise. Cette illusion conduirait à une transformation des relations entre les gens en simples rapports entre choses. Le monde des objets, devenu autonome, dominerait alors les hommes sous le capitalisme en tant que .

Dans cette perspective, l'argent devient ainsi une véritable puissance divine dont le pouvoir s'exerce sur l'ensemble des médiations sociales, des pensées et des actions humaines. Le sociologue et philosophe hongrois marxiste Georg Lukács parlera à ce propos de la des rapports sociaux. Selon Marx, la force de travail devient également une marchandise: le fétiche-marchandise ne concerne ainsi pas simplement des objets fixes, mais également des activités, elles aussi réifiées et chosifiées.

Ce concept repose donc sur l'analyse de la notion de valeur en économie (et la critique marxiste de cette dernière) ; il souligne la place qu'occupe la marchandise dans la vie quotidienne et comment ce fondement du système capitaliste se dérobe à notre compréhension. Selon l'économiste Isaak Roubine, la « théorie du fétichisme est, per se, la base de tout le système économique de Marx, et en particulier de sa théorie de la valeur ».

Marx met en parallèle ce concept avec les fétichismes religieux antérieurs au capitalisme : .

Le "Fétichisme", un concept précoce dans la pensée de Marx La réflexion philosophique de Karl Marx sur le concept de "fétichisme" émerge dès ses premiers écrits. Un article de sa plume, en 1842, intitulé Débats sur la loi relative au vol de bois (critiquant une proposition de loi souhaitant interdire aux pauvres de récolter du bois dans les forêts et d'y chasser des lièvres) conclut sur ceci :

Une illusion économico-sociale Le livre I du Capital comporte huit sections (ou sept, selon la traduction) qui examinent les divers aspects de la production dans la société capitaliste (monnaie, salaire, plus-value, etc.). Le chapitre I de la première section intitulée "La marchandise et la monnaie", commence par une analyse de la marchandise qui montre qu'elle n'est pas un objet simple : c'est un produit complexe qui possède à la fois une utilité ("valeur d'usage") et une valeur ("valeur d'échange"). C'est la théorie de la valeur de Marx qui établit que la valeur d'échange (qui se manifeste à nous sous la forme du prix de la marchandise) est créée et déterminée par le travail humain et mesurée par la durée du travail humain ("travail général moyen" ou "travail abstrait") qui a été nécessaire à sa productionKarl Marx. "Le Capital". Trad. J. Roy revue par l'auteur Éditeur M. Lachâtre, 1872 (lire en ligne). C'est à la fin de ce chapitre que Marx étudie "Le caractère fétiche de la marchandise et son secret". Dans cette dernière partie, il montre que la valeur d'échange n'apparaît pas pour ce qu'elle est, à savoir le résultat du travail social, mais qu'elle semble être une qualité propre à la chose elle-même. Cette réification qui masque la réalité du travail social est le résultat de l'échange économique[www.palim -psao Le fétichisme de la marchandise chez Marx par Benoit Bohy-bunel] "Les hommes occultent le fait que les produits du travail dérivent d'une activité proprement humaine, tout comme ils occultent que leur idée d'un Dieu fut d'abord conçue par eux".

La faculté du travail humain de créer de la valeur (et pas seulement de l'utilité) est un caractère social, puisqu'il est lié au mode de production marchand (mode de production qui n'a pas toujours existé comme le montre cette dernière partie du ch.I) ; mais le fait d'en prendre conscience " ne dissipe point la fantasmagorie qui fait apparaître le caractère social du travail comme un caractère des choses, des produits eux-mêmes"Capital 1 Le caractère fétiche de la marchandise et son secret in Le Capital, Livre 1 t 1 . Comme le dit Ali Bayar: "Les rapports de production entre les hommes prennent la forme de rapports entre les marchandises"Ali Bayar "La théorie de Marx et le mode de production partitique. Revue d'études comparatives Est-Ouest vol.23,1992,(texte en ligne).

Cette occultation de la réalité (ce n'est pas le travail qui donne de la valeur aux choses mais ce sont les choses qui auraient une valeur en elles-mêmes) ressemble à ce qui se passe dans la religion "où les produits du cerveau humain ont l'aspect d'êtres indépendants doués de corps particuliers en communication avec les hommes et entre eux". Ce sont les hommes qui créent les dieux mais ils ne s'en rendent pas compte. C'est pourquoi Marx parle de fétichisme, forme de religion animiste dans laquelle on attribue un caractère sacré à certains objets. Cette notion de fétichisme permet de comprendre selon Antoine Artous que "les rapports sociaux capitalistes ne se donnent pas pour ce qu'ils sont - à savoir des rapports d'exploitation"; il y a là une "opacité spécifique" qui consiste "à chosifier un rapport social"Guillaume Collinet, "Antoine Artous, Le fétichisme chez Marx, le marxisme comme théorie critique", Variations[en ligne]8|2006,mis en ligne le 27 décembre 2012, consulté le 03 juin 2019.URL :http://journals.openedition.org/variations/525 (lire en ligne).

Anselm Jappe, penseur marxien de la Critique de la valeur, émet ainsi cette conclusion sur le rapport entre le phénomène fétichiste religieux et marchand :Le produit ne devient marchandise que parce qu'une relation sociale s'y représente - et cette relation sociale est tout aussi "fantasmagorique" (au sens où elle ne fait pas partie de la nature des choses) qu'un fait religieux.

Naturellement, la marchandise n'occupe pas exactement la même place dans la vie sociale que Dieu. Mais Marx suggère - c'est pourquoi on peut parler d'une continuité conceptuelle entre les notions d'aliénation et de fétichisme chez Marx - que le fétichisme de la marchandise est la continuation d'autres formes de fétichisme social, telle que le fétichisme religieux. Le "désenchantement du monde" ou la "sécularisation" n'ont pas vraiment eu lieu : la métaphysique n'a pas disparu avec les Lumières, mais est descendue du Ciel et s'est mêlée à la réalité terrestre. C'est ce que dit Marx lorsqu'il appelle la marchandise un "être sensible-suprasensible."Le fétichisme de la marchandise est révélateur d'un phénomène social plus profond par lequel, dans la production capitaliste, la production économique échappe au contrôle des producteurs : elle suit ses propres lois qu'on appelle les lois du marché. Ces lois imposent leurs conséquences indépendamment de notre volonté : recherche permanente d'une rentabilité accrue du capital ; inégalité de répartition des richesses et crises économiques périodiques : "Les humains regardent les marchandises qu'ils ont créées et leurs interactions (les prix, le marché, les crises, etc.) comme des divinités qui les gouvernent"Anselm Jappe "Les aventures de la marchandise, pour une nouvelle critique de la valeur", Éditions Denoël 2003.

Le mécanisme de l'illusion Dans la société capitaliste, la production se fait en vue de l'échange, mais dans des unités de production séparées et en concurrence les unes contre les autres. La production est dirigée directement par les producteurs marchands isolés, et non par la société. La société ne règle pas directement l’activité de travail de ses membres, elle ne prescrit pas ce qui doit être produit et en quelle quantité. Les liens sociaux entre les unités de production se font uniquement par l'intermédiaire de la marchandise, lorsque celle-ci est mise sur le marché. Ce n'est qu'une fois qu'ils ont mis leurs marchandises sur le marché que les producteurs privés peuvent savoir si leur produit correspond aux exigences sociales, et si leur mode de production particulier correspond au mode de production social. Le marché opère donc une régulation de la production sociale, mais exclusivement par l'échange des marchandisesIsaac Roubine, Essais sur la théorie de la valeur de Marx .

Les rapports de production sont fondamentalement sociaux, mais cet aspect social paraît n'être qu'une relation entre des objets, entre des marchandises. Il en résulte que la marchandise devient le support de ce rapport de production déterminé, la production marchande. La marchandise est l'objet fétiche ayant pour fonction d'assurer la coordination de la production de toute la société, et elle le fait en voilant le caractère social de la production. Les relations sociales sont remplacées par le marché d'échange des marchandises, qui semble décider de lui-même qui fait quoi, et pour qui. Les relations sociales deviennent ainsi confondues avec la marchandise, qui semble alors empreinte des pouvoirs humains, et qui devient le fétiche de ces pouvoirs. Les hommes, privés de la conscience sociale, deviennent aliénés par leur propre travail. Une conséquence directe est que le fétichisme de la marchandise jette un voile sur les questions politiques mises en jeu dans les relations sociales. Ni l'exploiteur, ni l'exploité (termes qu'emploie Marx) ne sont pleinement conscients de la position politique qu'ils occupent dans la société.

Le fétichisme de la marchandise se traduit par un double mouvement : réification des rapports sociaux et personnification des choses (notamment le capital).