Pendant la Première Guerre mondiale, la bataille navale du Jutland ( - ) oppose les flottes de la Royal Navy et de la Marine impériale allemande en mer du Nord. Le résultat n'étant pas à la mesure des espérances britanniques, une vive querelle surgit au Royaume-Uni entre les partisans de deux amiraux impliqués dans cette bataille : l'amiral Jellicoe, commandant de la Grand Fleet et l'amiral Beatty, chef d'escadre. Cette querelle est connue sous le nom de controverse du Jutland.

L'origine de la querelle

vignette|L'amiral John Jellicoe en 1917. vignette|Le vice-amiral David Beatty en 1916.

Elle est à rechercher dans la manière dont le monde apprit ce qui s'était passé, ainsi que dans la différence de tempérament entre Jellicoe et Beatty.

Les premières informations connues sont données par les Allemands, qui publient le communiqué suivant, dans l'après-midi du jeudi :

Ce communiqué triomphant suscite l'enthousiasme. Ainsi, le journal Tageszeitung ira jusqu'à déployer une banderole au-dessus de son porche d'entrée : « Un nouveau Trafalgar ! ».

Le communiqué allemand n'est pas retenu longtemps par la censure britannique et est diffusé au Royaume-Uni, le vendredi , entre et , avant même que l'Amirauté soit en mesure de fournir son propre communiqué.

Ce n'est que le lendemain, samedi , que la presse britannique peut enfin publier le communiqué suivant, laborieusement rédigé par l'AmirautéLe rapport officiel de Jellicoe ne leur parviendra que le 18 juin 1916 ; celui de Beatty le 19 juin. :

La prudence britannique face au ton triomphant allemand eut pour conséquence de faire naître l'idée que cette bataille s'est soldée par une défaite britannique que les autorités chercheraient à cacher. C'est en ce sens que réagit la presse. D'autant que Jellicoe était connu pour ses mauvaises relations avec les journalistes. Lesquels marquaient une préférence pour Beatty, plus mondain.

Cherchant probablement à contrer l'idée fausse d'une défaite qui se répandait, des articles vont paraître et mettre en valeur les courageux navires de l'impétueux Beatty affrontant les hordes germaniques. Mais s'il a soutenu, seul, le combat contre la flotte allemande cela revient aussi à dire que Jellicoe n'était pas à son poste...

Le développement de l'affrontement À partir de là, va se développer une longue polémique, qui va durer quasiment jusqu'au début de la Seconde Guerre mondiale, polémique attisée tant par les maladresses de l'Amirauté que par la fougue des partisans des deux camps.

L'Amirauté est consciente d'avoir perdu la première manche dans la guerre des communiqués. Elle diffusera plusieurs autres communiqués qui commenceront à faire apparaître la vantardise des services de propagande allemands. Mieux, elle a alors l'idée de demander un rapport à une personnalité indiscutable. Ce sera Winston Churchill (ancien Premier Lord de l'Amirauté) qui pourra consulter tous les documents et librement établir la réalité des faits. Winston Churchill ne compte pas au rang des supporteurs de Jellicoe. Mais son rapport est assez équilibré.

Mais il en faudrait plus pour ébranler les certitudes. Quand la presse se voit refuser la consultation des mêmes documents, pour contrôler la valeur du rapport qu'on lui offre, elle en déduit que ce rapport n'est pas sincère et donc que l'on cherche toujours à protéger Jellicoe.

La promotion de Lord Jellicoe au poste de Premier Lord de la MerL'Amirauté Britannique est dirigée par un membre du Cabinet qui porte le titre de Premier Lord de l'Amirauté. Il est assisté de 4 amiraux dont le premier porte le titre de Premier Lord de la Mer (First Sea Lord). sera interprétée comme une mise à l'écart et, par conséquent, comme un aveu de sa responsabilité dans la défaite supposée. D'autant que son successeur à la tête de la Grand Fleet n'est autre que Beatty.

Un nouveau rapport est alors demandé au vice-amiral J.E.T. Harper. Mais les circonstances politiques vont contrarier cette nouvelle tentative et à nouveau relancer la polémique. À la suite d'un changement de cabinet, c'est Beatty qui devient Premier Lord de la Mer, remplaçant Jellicoe. Et, avec la valse des titulaires qui accompagne le nouveau gouvernement, le rapport va être enterré discrètement.

Maintenant, c'est au tour des partisans de Lord Jellicoe de donner de la voix. À les en croire, si le rapport est enterré, c'est parce qu'il gêne Beatty et son clan. Par conséquent, cela veut dire que c'est lui le responsable de la non-victoire (on ne parle plus maintenant de défaite).

C'est à cette période que vont paraître de nombreux ouvrages et articles prenant parti pour l'un ou l'autre des amiraux avec, parfois, des arguments peu reluisants… comme comparer le nombre de mois passés en mer pour en déduire la compétence supérieure de l'un sur l'autre!… et des attaques personnelles, Sir R. Bacon, op. cit., ..

Les critiques se focalisaient sur la décision de Jellicoe de . Scheer avait lancé ses croiseurs et ses destroyers en avant pour mener des attaques à la torpille et couvrir la retraite de ses gros bâtiments et Jellicoe choisit de mettre le cap au sud-est pour se mettre hors de portée des torpillesC'est la tactique de base britannique pour un navire de ligne attaqué à la torpille, le turn-away. C'est-à-dire qu'il présente l'arrière à la torpille, tant pour diminuer la cible que pour tenter de diminuer sa vitesse relative voire se mettre hors de portée. Que se serait-il passé s'il avait choisi l'autre option plus offensive qui est de présenter la proue ? Ses navires auraient-ils pu éviter les torpilles et anéantir la flotte allemande ? En tout état de cause, au lieu de s'éloigner de celle-ci, il lui aurait sans doute coupé la retraite en l'enveloppant et en lui barrant le T pour la troisième fois.

L'autre camp impute à l'amiral Beatty l'échec britannique à remporter une victoire totale. Tout le monde s'accorde sur le courage de Beatty, mais le combat qu'il a mené contre la a failli tourner au désastre. La majorité des pertes britanniques, en termes de tonnage, vient de l'escadre de Beatty. Les trois principaux navires coulés étaient sous les ordres de Beatty. Commandant sa « cavalerie » de croiseurs de bataille rapides, il les a utilisés d'une manière totalement inappropriée en les lançant dans une attaque frontale (des charges de cavalerie !) contre des croiseurs de bataille, plus puissants et mieux protégés, tactique aventureuse et, ce qui était prévisible, sanglante.

En outre, ses défaillances de commandement sont également mises en exergue. À plusieurs reprises, il a été incapable de fournir des informations précises à Jellicoe sur les positions de la flotte adverse mais également sur ses propres positions. Il n'a pas accordé assez d'attention au suivi de ses instructions, ne se préoccupant ainsi nullement de savoir si les de la en appui de ses croiseurs, avaient bien reçu ses ordres, et engageant en conséquence les navires de Hipper avec ses croiseurs de bataille seuls sans que les cuirassés soient en mesure de les appuyer. Au lieu de profiter de l'avantage de portée de tir dont disposait ses vaisseaux sur ceux des Allemands, il a livré un combat trop rapproché, permettant de surcroît à ses adversaires de profiter pleinement de leur meilleure science de l'artillerie, résultat d'un entraînement nettement supérieur à celui des Britanniques. La fameuse remarque : peut être interprétée comme une tentative de Beatty de refuser d'assumer les responsabilités du mauvais déroulement du combat. Et, nonobstant les médiocres qualités de commandement dont il fit preuve, il ne se priva pas de souligner par la suite le prétendu manque de mordant de Jellicoe, et cela alors même que lui-même et Arbuthnot s'étaient fait sérieusement étriller par Hipper pour avoir attaqué de manière quasi irréfléchie.

Les partisans de Jellicoe, parmi lesquels se range l'historien naval Julian Corbett Julian Corbett, Naval operations, tomes 1-3, Londres, 1923., soulignent la folie qu'il y a à risquer la défaite, lorsque l'on est d'ores et déjà assuré de la maîtrise de la mer. Dans une lettre adressée à l'Amirauté avant la bataille et dans laquelle il développait ses choix tactiques, Jellicoe précisait d'ailleurs que si d'aventure, il avait le sentiment que l'ennemi cherchait à l'entraîner sur un champ de mines ou au sein d'une meute de sous-marins, il préférerait rompre le combat (de par sa formation de « canonnier », il nourrissait une crainte peut-être exagérée et une répulsion certaine à l'égard de ces armes sournoises que sont les torpilles et les mines). Cette position avait alors été avalisée par l'Amirauté. Quoi que l'on puisse penser du résultat de la bataille, il est certain que les enjeux étaient très élevés et la pression sur Jellicoe immense. Sa prudence était compréhensible, et l'on peut admettre qu'il ait estimé ne pas vouloir mettre en péril l'Empire Britannique, même s'il avait peut-être 90 chances sur cent de remporter un triomphe. En tous cas, une personne, et non des moindres, ne lui reprochera pas de ne pas avoir tenté le pari : Winston Churchill, qui déclarera que Jellicoe Comme le note FE Brezet, op. cit., . Jellicoe savait exactement ce qu'il pouvait attendre de ses navires et les risques qu'ils encouraient, tout en manœuvrant de manière remarquable compte tenu de l'imprécision des informations et des conditions de visibilité médiocres et changeantes. Il n'est nullement certain que ce fut le cas de Beatty. Enfin les critiques adressées aux amiraux britanniques ne rendent pas justice à Scheer, qui était déterminé à sauver sa flotte coûte que coûte et qui a fait preuve d'une remarquable habileté et d'une certaine audace. Mais également au sacrifice de la flottille de Hipper et des torpilleurs allemands à qui il demanda de retarder le gros de la flotte anglaise pour lui permettre de se dérober.

Bibliographie Ouvrages en anglais

Ouvrages en français

Pour une étude récente de la bataille du Jutland, le lecteur pourra se reporter à :

Notes et références Notes

Références

Catégorie:Première Guerre mondiale