vignette| Dar nimac denne mak andremo helfan uora demo muspille : dans ce poème du en vieux haut allemand, le mot muspille est un hapax. Bibliothèque d'État de la Bavière, Munich. Un hapaxAvec un « h » non aspiré (voir par exemple le Larousse 1973 ou le Robert 1997), donc « l'hapax », pas « le hapax ». ou apax est un mot qui n'a qu'une seule occurrence dans un corpus donné. Par analogie, un hapax peut être aussi un événement qui ne se produit qu'une fois (par exemple, dans la vie d'un individu) ou une personne unique (sans équivalent, dans un certain contexte).

Le terme hapax est un néologisme créé par en 1654 (dans ses Annotations upon the Old and New Testament) par ellipse du grec (« dit une seule fois »). L'expression complète hapax legomenon apparaît dans le Larousse pour tous de 1909 ; le substantif hapax y entre en 1922 (mais pas dans la version en deux volumes de la même année, qui donne seulement hapax legomenon).

Lexicologie Pendant longtemps, le terme « hapax » a qualifié les mots (ou expressions) que les traducteurs ne pouvaient traduire de façon certaine parce qu’il n'en existait qu'une seule occurrence dans la littérature (comme c'était le cas du mot gvina dans la Bible ou du mot panaorios dans l’Iliade d'Homère, arepo en latin dans le carré palindromique SATOR, qarabalanat en arabe, express en anglais dans le texte de TrappGadbois, Vital. – « Hapax ». In : Mounin, Georges. – Dictionnaire de la linguistique. – Paris, Presses universitaires de France, 1974.…) Par exemple, l’ensemble des textes composant la Bible en hébreu comporterait environ sur (pour ), ce qui rend difficile leur interprétationMireille Hadas-Lebel, L'Hébreu : d'histoire, Albin Michel, 1992, p. 34 . Le terme peut également s'appliquer aux glyphes ; environ 10 % de l'écriture maya reste difficile à déchiffrer parce qu’il est difficile de s'accorder sur le sens des hapax restants.

Un hapax est donc, en linguistique et en lexicologie, un lemme (ou une forme de ce lemme) qui n'est attesté que dans une seule source (corpus, état d'une langue, etc.) . En effet, les hapax peuvent être des mots rares mais aussi des erreurs (de copie, de grammaire…).

La notoriété d'un auteur chez lequel on trouve un hapax, ou les commentaires et études portant sur son œuvre, et, de nos jours, l'existence de nombreuses bases de données .

Prenons, par exemple, le cas de Rabelais, qui a produit plus d'un hapax ayant par la suite fait florès : dans le chapitre 16 (« Des meurs & conditions de Panurge ») de Pantagruel, il écrit qu'il y a  ; « antistrophe » est là un hapax, et celui-ci est ensuite entré dans la langue – on le retrouve en 1611 dans le dictionnaire de Cotgrave (ce mot fut finalement délaissé au profit de « contrepèterie »). La Bible comporte de nombreux hapax, tels que Sefarad, ou gvina (Job 10:10)La Bible. Job 10:10 (texte en ligne sur Wikisource). qui a bien ultérieurement désigné un fromage en hébreu moderne.

Avec le temps, le sens du mot hapax a évolué et a un peu perdu son aspect « sens inaccessible / intraduisible », pour se concentrer sur le fait qu'un hapax est un mot n'ayant eu qu'une seule (ou de rares) occurrence sur un long laps de temps. Par extension, le mot hapax peut donc s'appliquer à une tournure, une expression originale, voire, au sens figuré, à une chose ou une situation.

Exemples Dans la Bible Avant la découverte de la pierre de poids « pim » par les archéologues, les érudits ne savaient pas comment traduire le mot « pim » (פִ֗ים p̄îm) dans 1 Samuel 13:21. Avec l'aide de l'archéologie, une ancienne désignation de poids a été redécouverte qui semblait avoir été oubliée au fil du temps, et ainsi un hapax legomenon biblique a été clarifiéEberhard Bons, Jan Joosten, Regine Hunziker-Rodewald (2015), Biblical Lexicology: Hebrew and Greek: Semantics – Exegesis – Translation. Samuel and Althea Stroum lectures in Jewish studies. Maison d'édition: De Gruyter.

En littérature Quelques exemples connus : chez Homère, le mot barbarophonoi qui donnera plus tard le mot barbare n'apparait qu'une unique fois, dans le Catalogue des vaisseaux pour désigner les Cariens. Il est fondé sur l'onomatopée bar-bar et désigne donc un peuple dont la langue n'est pas intelligible. ; chez Rabelais, l'expression hapaxique « la dive bouteille » (l'adjectif « dive » préexistait depuis au moins deux siècles et Rabelais l'emploie une vingtaine de fois dans ses Livres Tiers, Quart, CinquièmeFrançois Rabelais. Le Tiers Livre, Le Quart Livre, Le cinquième Livre (textes en ligne sur Wikisource).) ; chez Montaigne : allongeail, Anacréon, arrièreboutique, artialisent, branloire, brède, caveau, chatte, Chrysostome, classes moyennes, compassionne, consubstantiel, contrefinesse, contre-poil, Copernicus, criaillerie, culilingis, demoneries, descroire [décroire], dénéantise, démoneries, discordamment, discrépance [discordance], entregloser, Eros, escrivailleurs, exile [mince], fantastiquer, farcesques, fraternité, fricassée, gardoires, harde, humanistes, infrasquer [embrouiller], inobédient, insubstantielle, judicatoire, Laertius, limer, masturbation, méthode, nazarde, oreiller, passif, pénultime, pérégrin, philodoxes, Rabelays [Rabelais], rejance [régence], somelerie [sommellerie], théologalement, urinait. le mot « ptyx » dans un vers de Mallarmé « Sur les crédences, au salon vide : nul ptyx ». La correspondance de Mallarmé, qui mentionne cet hapax, nous apprend que Mallarmé recherchait un mot en « -ix » qui n'existerait dans aucune langue ; de nombreux exégètes, ignorant cette explication mallarméenne, ont longtemps cherché le sens de cet énigmatique « ptyx »Éveline Caduc, « Mallarmé, une expérience des limites : Étude des deux versions du « sonnet en yx » », 1999. ; chez Raoul Ponchon, le verbe « abracadabrer », « rendre abracadabrant » ; Proust a créé de nombreux néologismes (« jusqu'au-boutiste », « limogé »…), dont la plupart demeurent des hapaxÉtienne Brunet, Le Vocabulaire de Proust, Éditions Slatkine Champion, 1983. ; certains noms n'ayant pas de forme féminine ou masculine sont naturellement source de néologismes et Benjamin Constant, dans sa Correspondance, offre ainsi l'hapax « prédécessrice » ; dans la nouvelle "La Chambre" du recueil Le Mur de Jean-Paul Sartre : le « ziuthre » désigne un talisman constitué d'un assemblage de morceaux de carton prenant la forme d'une araignée que le personnage principal à la santé mentale fragile utilise pour se protéger des entités qu'il voit dans ses hallucinations. dans le roman Le Haut Mal de Pierre Léauté, l'auteur crée le verbe "néanbuler" qui désigne le fait d'errer sans but. Cet hapax plus négatif se distingue de la simple déambulation proche de la flânerie.

En politique Le mot « abracadabrantesque » employé par Jacques Chirac lors de son allocution télévisée« M. Jacques Chirac, président de la République, invité du 19/20 sur France 3, présenté par Élise Lucet », 21 septembre 2000., en réponse à une question sur l'affaire des HLM de Paris, n'était pas un hapax, non seulement parce qu'on retrouva le lendemain ce mot dans tous les journaux, mais surtout parce qu'il se trouvait dans plusieurs dictionnaires, qu'il fut par exemple employé par Antonin Artaud en 1921, et encore avant, en , dans le poème Le Cœur volé d'Arthur Rimbaud, ce mot étant d'ailleurs antérieur à son utilisation par Rimbaud (vraisemblablement créé entre 1834 et 1852). En l’occurrence, il s’agit d’un contre-exemple.

Sur Internet Il existe un jeu auquel s'adonnent certains internautes : le Google whack, c'est-à-dire la « pêche aux hapax » via le moteur de recherche Google ; il s'agit de trouver un mot ou une expression pour lequel Google renvoie une seule page.

En architecture On y parle d'hapax pour désigner des bâtiments qui n'ont aucun équivalent, tel le Panthéon de Rome avec son pronaos barlong et sa rotonde.

Considération générale Il est peu usuel de croiser un mot rare donné (a fortiori un hapax donné), mais il n'est pas rare de rencontrer des mots rares. Cette abondance des hapax (a fortiori des mots rares) dans la plupart des textes, des langues, est un phénomène cohérent avec la loi empirique des fréquences des mots, la loi de Zipf, et donc un paradoxe qui n'est qu'apparent.

Hapax existentiel La notion d'hapax existentiel fut introduite par Vladimir Jankélévitch, qui explique que « toute vraie occasion est un hapax, c'est-à-dire qu'elle ne comporte ni précédent, ni réédition, ni avant-goût ni arrière-goût ; elle ne s'annonce pas par des signes précurseurs et ne connaît pas de « seconde fois »Vladimir Jankélévitch, Le Je-ne-sais-quoi et le presque-rien, Paris, , 1957, 216 p. (). Ainsi de la perte d'un enfant, pour sa mère : « Mais l'enfant qu'elle a perdu, qui le lui rendra ? Or c'est celui-là justement qu'elle aimait… Hélas, aucune force ici-bas ne peut faire revivre ce précieux, cet incomparable hapax littéralement unique dans toute l'histoire du monde. »Vladimir Jankélévitch, La Mort, Paris, Flammarion, 426 p. (1977 pour la et en 1966).

Il s'agit donc d'un événement unique dans ses aspects constituants (haeccéité, temps) et qui fait naître brusquement et nécessairement un cheminement de vie et de pensée original et personnel.

Ce concept fut repris, transformé et développé par Michel Onfray.

Le concept d'hapax existentiel permet de montrer que toute pensée naît d'un corps : « Un hapax existentiel est ainsi préparé, mûri, fabriqué par le corps puis révélé dans les enthousiasmes qu'on peut ensuite constater. »

C'est dans L'Art de jouir que Michel Onfray développe le plus longuement ce concept, dont il donne beaucoup d'exemples : « Nombre de philosophes ont connu ce que nous pourrions appeler des hapax existentiels, des expériences radicales et fondatrices au cours desquelles du corps surgissent des illuminations, des extases, des visions qui génèrent révélations et conversions qui prennent forme dans des conceptions du monde cohérentes et structurées. »

Ainsi l'hapax existentiel est-il une expérience déterminante capable de pousser un homme à devenir un philosophe (c'est-à-dire, pour Michel Onfray, l'inventeur d'un système).

Parmi les philosophes dont Onfray cherche à saisir l'hapax existentiel, on trouve au premier chef saint Augustin. Pour Onfray, l'hapax existentiel est toujours précédé d'un « état de tension » du corps, car les malaises existentiels produisent des symptômes physiques. Hédoniste et même débauché, Augustin se livre à tous les plaisirs et culpabilise de plus en plus. À mesure que la tension du désir satisfait et du sentiment de la faute s'accroît en lui, Augustin ressent de plus en plus profondément un malaise, jusqu'à sa résolution dans la crise qui mènera à sa conversion : assis dans le jardin, le futur Père de l'Église sent un beau jour « monter en lui une grande tempête » ; il entend alors une voix qui l'engage à lire la Bible, que le vent ouvre soudain sur une page condamnant les orgies, la paresse et la dispute (Augustin, à cette époque, est professeur de rhétorique). Il renonce alors aux plaisirs et à sa carrière de rhéteur… « Le nouveau corps du philosophe sera celui d'un Docteur de l'Église, Évêque d'Hippone . »

Descartes connaît lui aussi (à une époque où il est tourmenté par le doute quant au chemin à suivre dans ses recherches et dans la vie) un hapax existentiel, sur le mode d'une série de trois rêves, la même nuit. Au réveil, Descartes analyse ses rêves et supplie Dieu de le guider dans sa recherche de la vérité. De cet hapax nocturne « découlent la totalité des méditations, des réflexions, des écritures, des conversations, des efforts à venir », bref, la totalité de son œuvre : ainsi Descartes « devait l'intuition de son système à trois songes faits dans un poêle… » (ce qui ne signifie évidemment pas qu'il ait eu, dès ce soir-là, toutes ses idées à venir : simplement le point de départ de ses méditations).