Les janissaires (en , en , « nouvelle milice ») formaient un ordre militaire très puissant composé d'esclaves d'origine européenne et initialement de confession chrétienne avant leur conversion à l'islam, constituant l'élite de l'infanterie de l'armée ottomane à l'apogée de l'Empire.

Les janissaires appartenaient à la classe des « esclaves de la Sublime Porte », qui occupait les postes les plus influents dans l'administration et l'armée. Ils ont commencé en tant que corps d'élite d'esclaves, ils sont tout d'abord composés des prisonniers de guerre du système du pençyek (1/ du butin de guerre, dont les prisonniers, revient au sultan). Ce système a été très vite remplacé par le devchirmé. (jeunes garçons chrétiens des Balkans kidnappés), et sont devenus célèbres pour leur cohésion interne et leur discipline. Contrairement aux esclaves typiques, ils étaient régulièrement payés. Puisqu'il leur était interdit de se marier ou de s'engager dans le commerce, leur dévouement au Sultan devait être total. Au , en raison d'une augmentation spectaculaire de la taille de l'armée permanente ottomane, la politique de recrutement initialement stricte du corps a été assouplie. Par conséquent, le corps a progressivement perdu son caractère militaire, subissant un processus qui a été décrit comme « civilisationnel ». Le corps a été aboli par le sultan en 1826 lors du Vaka-i Hayriye : sur , ont été massacrés à Constantinople, dans tout le pays.

Histoire vignette|Devchirmé en Bulgarie, 1558. Les peuples turcs, originaires des steppes d'Asie centrale, sont d'excellents cavaliers, mais de moins bons fantassins. Aussi mettent-ils sur pied une armée composée exclusivement d'Européens. À partir du , les Turcs prélèvent ainsi régulièrement en pays conquis de jeunes enfants chrétiens âgés de . Le Devchirmé (tribut du sang) a lieu avec des intervalles de au , intervalle évoluant selon le besoin de l'Empire mais il est estimé que pour chaque passage, chrétiens sont enlevés puis emmenés à Constantinople où ils commencent leur noviciat qui les transforme en Turcs, musulmans, et experts de la guerre.

Le taux de mortalité des enfants esclaves était très important. Certains accèdent cependant aux plus hautes charges de l'administration impériale : entre 1453 et 1623, tous les vizirs (sauf cinq) sont issus du devchirmé.

Création La date exacte et les circonstances de la création du corps des janissaires font débat chez les historiens qui l'attribuent soit à Orhan, le deuxième sultan ottoman, soit à son fils MouradPatrick Kinross, The Ottoman Centuries: The Rise and Fall of the Turkish Empire 1977, Londres, Perennial, , pages 48-52., au cours du .

La légende veut qu'avant la création de l'ordre des janissaires, Orhan Gazi se rend à la confrérie de Haci Bektas Veli pour lui demander une bénédiction pour sa nouvelle armée. Haci Bektas Veli propose alors d'appeler ce corps armé la « Yeniçeri » ou « Nouvelle troupe »..

L'ordre des janissaires de confession sunnite depuis leur entrée au devchirmé est largement parrainé par le mouvement Bektachi. Cette confrérie religieuse influence alors grandement la vie spirituelle de l'élite ottomane, et joue un rôle majeur dans l'éducation des futurs janissaires : morale islamique et « esprit de corps ». L’Ağa des janissaires, chef suprême, est même membre à part entière des BektachiD’après ..

Progressivement, les janissaires forment l'épine dorsale de l'armée en se substituant aux autres types d'infanterie auparavant utilisés par l'armée ottomane. Ils prouvent leur valeur, notamment à la bataille de Nicopolis en 1396 contre la croisade hongroise, ou la bataille de Mohacs.

Les janissaires acquirent rapidement un rôle de « garde prétorienne », avec les implications politiques afférentes, notamment dans les crises de succession (notamment dans les qaghanats türks). Ils devinrent un pouvoir au sein de la cour du sultan, et les réformes décidées par celui-ci ne touchaient jamais leurs privilèges.

Décadence du corps des janissaires vignette|Un janissaire ottoman, par Taner Alakuş. vignette|Mort du vizir Müezzinzade Hafız Ahmet Paşa durant la révolte des janissaires en 1632. Vers la fin du , le recrutement des janissaires commence à s'effectuer parmi les Turcs eux-mêmes. Le devchirmé est pratiqué pour la dernière fois en 1751 selon Ahmet Cevdet Pacha.

Le statut de janissaire évolue. Désormais, ils sont autorisés à exercer un métier, à se marier et à avoir des enfants qui sont appelés kouloughlis (« fils d'esclave »). Ils deviennent une troupe de plus en plus indisciplinée, qui n'hésite pas à se révolter contre le sultan : ils renversent alors leur marmite sacrée en signe de rébellion. Ils se dressent contre en 1512, en 1595, en 1622, en 1648, en 1774, en 1807 et en 1808.

De même, les janissaires des garnisons provinciales, souvent liés aux corporations professionnelles, sont de plus intégrés à la vie sociale et aux luttes de factions locales, notamment dans le pachalik d'Alep où ils affrontent la faction rivale des chérifsRobert Mantran (dir.), Histoire de l'Empire ottoman, Fayard, 1989, p. 373 à 378. En 1817, les janissaires s'avancent vers Alger afin de chasser le dey, mais celui-ci, avec une armée de , turcs, et de kabyles écrase la milice : sont massacrés et, parmi les survivants, nombre implorent l'aman et regagnèrent la Turquie. Ce dernier coup d'éclat vit l'abaissement définitif de la milice.

Fin des janissaires

Au , les révoltes des janissaires se font plus nombreuses car ils refusent toute modernisation de leur corps. Cette situation conduit le sultan à se débarrasser définitivement de ce corps de plus en plus encombrant. Le , il donne le signal en faisant déployer l’étendard sacré du prophète de l'islam Mahomet. La masse populaire, préparée par les oulémas, se précipite en renfort de l’armée. Les janissaires sont massacrés à coups de canon, brûlés vifs dans leurs casernes (plus de ) et égorgés dans les rues. Les jours suivants, des commissions militaires passent les rescapés par les armes, à Constantinople et dans les provinces. Sur un effectif de , sont bannis, les autres étant, en majorité, massacrés ou exécutés ().Kinross, .. Seuls quelques-uns survivent et s’enfuient à Alger, alors province autonome de l'empire ottoman, où ils affrontèrent les troupes françaises en 1830 lors de la colonisation du pays. En 1830, les armées françaises remarquent, lors du débarquement, des troupes de janissaires défendant Alger, même si leur ordre militaire avait été dissous quatre ans auparavant. Il est considéré que ce furent les derniers janissaires de l'Empire ottoman..

Le corps des janissaires dans l'armée ottomane Recrutement thumb|Jeunes janissaires grecs à la mosquée, par Jean-Léon Gérôme, peinture de 1865. Le corps des janissaires était exclusivement composé d'enfants chrétiens réduits en esclavage, les deux principaux modes de recrutement étant la capture à l'occasion de guerres ou de raids, ou la réquisition selon le système du devchirmé (« cueillette » en turc), à raison d'un fils pour quarante foyers, s.v. Devs̲h̲irme in Encyclopaedia of Islam, Second Edition, vol 2, 1991, . Initialement, les janissaires pouvaient donc être issus de toutes les populations chrétiennes de l'Empire (sauf les Arméniens dans un premier temps) ainsi que des Bosniaques convertis à l'islam (qui n'auraient pas été versés dans l'armée). Ce recrutement permettait à l'Empire ottoman de renforcer son armée tout en affaiblissant ses sujets chrétiens potentiellement insoumis.

Si la charia interdit la réduction en esclavage d'enfants et d'hommes musulmans, un esclave qui se convertit à l'Islam n'a pas à être libéré. Les esclaves chrétiens, capturés très jeunes, formés et islamisés contournent donc ce dogme. Les janissaires ont donc le statut d'esclaves malgré l'interdiction religieuse. Principalement destiné à former les corps de troupes d'élite de l'armée ottomane, le corps des janissaires fournissait également les hauts fonctionnaires de l'Empire et certains de ses membres pouvaient être promus au rang de sipahi de la porte comme cavaliers d'élite.

Le recrutement évolue ensuite et comprend des éléments indigènes, notamment dans les provinces périphériques, dans des proportions variables selon les cas : il est ainsi prédominant dans les provinces arabes au .

Structure L’odjak (corps) des janissaires fait partie des Kapı Kulları (esclaves de la Porte), c’est-à-dire de l’armée impériale directement placée sous les ordres du sultan. L’odjak est placé sous le commandement de l’aga des janissaires (l’un des personnages les plus importants de l’Empire). Il est composé de trois « régiments » ou « sections » : le ceemat (assemblée), le bölük (division) et le segmen (dresseurs de chiens) qui contiennent un nombre disparate de compagnies (ortas) dont certaines sont totalement dévouées à l'administration de l'Empire et ne comptent aucun combattant.

Les ortas de janissaires sont initialement de petites unités de quelques dizaines de soldats. En fait, aucune règle ne régit leur composition qui varie énormément d'une orta à l'autre et d'une époque à l'autreLe nombre de janissaires au sein d'une orta ayant tendance à augmenter au cours de l'histoire de l'Empire ottoman. Certaines d’entre elles sont spécialisées (escorte du train, maîtres-chiens, veneurs…) mais la majorité d’entre elles sont des unités combattantes assurant de plus en plus souvent le rôle de garnisons dans les provinces reculées de l’Empire.

Armement et équipement vignette|Uniforme de janissaire. Le janissaire est habillé d’un grand caftan qui ne correspond pas à l’idée qu’on peut se faire d’un uniforme ; sa couleur pouvait varier au sein d’une unité (on trouve principalement le rouge, bien que le bleu et parfois le vert soient également courants, mais le jaune est réservé aux troupes de la garde). Le couvre-chef caractéristique (la fameuse couronne de cuivre dotée d’un vaste bonnet blanc retombant sur la nuque) tend à se raréfier vers les au profit d’une simple toque de laine lors des actions militaires ; le but principal du couvre-chef était de pavoiser et d’arborer les grandes plumes offertes par les supérieurs en récompense d’une action d’éclat ou pour avoir rapporté un certain nombre de têtes coupées adverses.

vignette|left|Mousquet janissaire du , musée national de Cracovie. Le janissaire remplace peu à peu l'arc composite hérité des armées turques traditionnelles par un mousquet long et lourd adapté au tir de précision plutôt qu’au tir de salve. La cadence est lente et l’efficacité en bataille repose sur un feu précis appuyé par des défenses légères comme des levées de terres ou des armes d’hast (hallebardes, pertuisanes, lances) plantées dans le sol. Il porte généralement un sabre plutôt qu’une épée pour les combats au corps à corps ; les armes longues comme la lance et les pertuisanes tendent à se raréfier. Le pistolet fait son apparition au sein de l’armée ottomane à partir de la campagne de 1664, mais n'est jamais devenu d’un usage courantsauf chez les cavaliers. Les sipahis, les cavaliers du sultan, sont censés les suivre à la bataille afin de les protéger de l’action des cavaleries adverses, car les janissaires ne portent pas de piques contrairement aux soldats occidentaux.

Tactique militaire thumb|Janissaires et sipahi ottomans (Manesson Mallet, 1683).