La république de Raguse, plus rarement appelée république de Dubrovnik, était une cité-État et une république maritime dont la ville centre était Raguse (ou, en croate, Dubrovnik). Elle fut créée à la suite du traité de Zara le et exista jusqu'à son annexion par le Premier Empire français le . Elle était gouvernée par un recteur, élu chaque mois. Celui-ci était logé au palais du recteur, où il ne recevait ni amis, ni famille, se consacrant entièrement à sa tâche.
Elle s'étendait sur un territoire englobant le Sud de la Dalmatie, dans l'actuelle Croatie. Le nom croate Dubrovnik provient du lieu-dit voisin de Dubrava (« chênaie »), toponyme désignant la grande forêt qui poussait alors aux alentours (et que les bûcherons croates déboisèrent pour la flotte ragusaine).
À l'origine, la république de Raguse comprenait uniquement les ports de Raguse (Dubrovnik) et de Vieux-Raguse (alors Ragusavecchia en italien, aujourd'hui Cavtat en croate) jusqu'en 1420, date à laquelle elle étendit son arrière-pays, jusque-là disputé entre la Rascie, la Hongrie et l'Empire ottoman. Ses frontières définitives furent fixées en 1426Peter F. Sugar (1983). Southeastern Europe Under Under Ottoman Rule, 1354-1804, University of Washington Press, .. Au maximum de son extension, la république de Raguse s’étendait le long d’une bande côtière de Neum à Sutorina (alors Sant'Irena) et comprenait les péninsules de Prevlaka (alors Vitaglina) et de Pelješac (alors Sabbioncello), les îles de Lastovo (Lagosta) et Mljet (Meleda), et quelques autres petites îles comme Koločep (Calamotta), Lopud (Media), et Šipan (Giuppana). Ce territoire correspondait à une grande partie de l'actuel comitat croate de Dubrovnik-Neretva.
Sa langue était, jusqu'au , le ragusain, un dialecte roman dalmate, puis, à partir du , le vénitien (autre langue romane) et à partir du le chtokavien (langue slave méridionale, aujourd'hui croate). La république connut son apogée aux . Elle comptait dont pour la population intra muros de la ville de RaguseDavid Rheubottom (2000). , Oxford University Press, .
Noms Initialement nommée Communitas Ragusina (signifiant « municipalité ragusienne » ou « communauté » en français), elle est renommée Respublica Ragusina (signifiant « république ragusienne) au . Le nom est mentionné pour la première fois en 1385. Malgré son nom, elle n'est pas une république puisque le recteur est nommé par Venise plutôt que par le conseil général de Raguse.
Le nom slave Dubrovnik dérive du mot dubrava, un bosquet de chênes, par l'étymologie populaire. La première mention du mot Dubrovnik pour désigner la ville date de la charte de Ban Kulin, en 1189.. Il commence à être utilisé conjointement avec Ragusa au .. Le nom latin, italien et dalmate Regusa dérivent potentiellement de Lausa (en grec ξαυ, signifiant « précipice ») ; il est plus-tard modifié en Rausium, Rhagesium, Ragesium ou Rausia (ainsi que Lavusa, Labusa, Raugia et Rachusa) puis en Ragusa. Une autre théorie est que le terme « Ragusa » dérive du proto-albanais Rāguša signifiant « baie ». La ville devient Dubrovnik après la Première Guerre mondiale, à la suite de son rattachement à la Yougoslavie.
Dans l'historiographie, elle est connue sous le nom de république de Raguse.
Géographie
Durant des siècles, Raguse a maintenu presque inchangées ses frontières terrestres. Le territoire de Raguse, d'une superficie d'un millier de kilomètres carrés, comprenait des îles et une étroite façade littorale, d'une largeur de 5 à et longue de , coincée entre la côte Adriatique et les Alpes dinariquesBoško Bojović (avril 2005) Raguse, une cité maritime et marchande au carrefour de trois mondes Revue Clio. Elle s’étendait le long de la Dalmatie du fleuve Neretva à la pointe d’Ostro près des bouches de Kotor au Monténégro. Au cours des siècles Raguse rattacha à son territoire l’archipel des îles Élaphites (1080), l’île de Meleda (1141), l’île de Lagosta (1216), la ville de Stagno (1333) et la totalité de la péninsule de Sabbioncello (1399).
Au point de vue administratif, la république de Raguse était organisée autour de trois capitales (Raguse, Iagnina et Sabbioncello) et six sestiers.
Histoire thumb|right|Carte historique, république de Raguse, « Storia di Raugia », 1678
Origine Comme de nombreuses villes de l’Adriatique telles que Venise, Grado, Zara ou Capodistria, Raguse fut fondée sur un îlot rocheux près des côtes, par des réfugiés venus de l'intérieur des terres, au moment des grandes invasions.
Plusieurs hypothèses ont été formulées par les historiens à ce sujet, les sources étant fragmentaires. Il semble acquis que Raguse ait été fondée par des réfugiés d’Épidaure (en croate : Cavtat, en italien : Ragusa Vecchia), une cité de l’Empire romain d'Orient située plus au sud-est. Selon la tradition locale, Raguse tirerait son nom de L’ausa (déformation de hãu en dalmate : « le précipice », du grec médiéval /haos, de même étymologie que le chaos savant) pour évoluer ensuite en Lavusa, Labusa, Raugia, Raguium, Rausia et Rachusa (Rausium en latin savant) pour finalement devenir Raguse.
L’une des théories formulées par les historiens avance qu’Épidauros aurait été pillée une première fois en 265 par les Goths et qu’il est fort probable que Raguse ait existé bien avant qu’Épidauros ne soit détruite. Ce sont les différents raids barbares, durant plus de trois siècles, qui seraient ainsi à l’origine de la constitution de ce lieu de refuge original. Une deuxième théorie place la fondation de Raguse et la destruction d’Épidauros par les Slaves et les Avars, en l’an 614. Une troisième théorie relie la fondation de Raguse au raid mené par les Croates en 656 contre Épidauros qui fut alors totalement détruite.
Quoi qu’il en soit, si le nouvel emplacement offrait une meilleure protection aux nouveaux habitants, les terres environnantes étaient moins fertiles, et ils durent négocier avec les Slaves le droit d’exploiter leurs anciennes terres. En échange ils furent dans l’obligation de leur rendre l’hommage de vassalité, tout en restant sous la protection de l’Empire romain d’Orient (dit, depuis le , « byzantin »).
Premiers siècles thumb|right|Statue de Saint Blaise patron de Dubrovnik thumb|right|Statue de Saint Blaise sous l'échauguette d'un rempart de Dubrovnik À partir du , en 866 et 867, Raguse est assiégée durant quinze mois par les Sarrasins. Le siège est levé grâce à l’intervention de la flotte de l’Empire romain d'Orient sous l’empereur Basile .
Peu après l’an mil, Venise s'émancipe progressivement de l’Empire byzantin et la protection de celui-ci (qui n’assure plus aussi bien sa fonction, face aux attaques des Hongrois et des Normands d’Italie), puis occupe la Dalmatie et tente de prendre en 948 le contrôle de Raguse, restée fidèle à l’Empire. La tentative de conquête vénitienne échoue et les Ragusains attribuent leur victoire à Saint Blaise qu’ils adoptent comme patron de leur Cité (en italien San Biagio, en croate Sveti Vlaho, nom qui évoque aussi celui donné, en slave, aux Dalmates et aux autres romans des Balkans).
En 1050, Raguse reprend aux Vénitiens le port de Gruž et prolonge ses frontières jusqu’à Zaton, à au nord de la ville, et en 1080 elle s'allie aux Normands d'Italie contre Venise. Au sein de l’Empire, Raguse bénéficie au d'une grande autonomie politique et commerciale, et sa noblesse de souche byzantine et dalmate prospère. Durant cette période, on assiste à la première augmentation notable de la population slave de Raguse, attirée par son activité commerçante. Le est une période mouvementée pour la cité, qui consacre l’essentiel de son temps à se défendre des attaques des Vénitiens, et des royaumes bosniaques et serbes qui cherchent à en prendre le contrôle.
En 1171, une brève mais dure et significative occupation vénitienne met en lumière la faiblesse de Raguse et de ses suzerains de Constantinople face à la puissance montante de la « Sérénissime » et face aux Serbes, faiblesse qui oblige les Ragusains à s'allier tantôt au roi de Sicile, aux Normands ou aux Hongrois... selon les époques. Entre 1180 et 1190, le grand-prince de Rascie Stefan Nemanja essaie à deux reprises de s'emparer de la république de Raguse, sans succès.
Pourtant, cette faiblesse et les différentes tentatives de conquêtes et agressions n’entravent en rien le développement économique de la ville. De nombreux traités maritimes sont établis entre Raguse et des villes italiennes (comme en 1203 par exemple avec la ville de Termoli qui est le port de la région de Molise). Néanmoins, la cité dalmate ne peut rivaliser avec la « Sérénissime République » et sa formidable puissance maritime. Aussi la politique commerciale ragusaine abandonnera-t-elle progressivement le commerce maritime pour se tourner, en profitant de sa situation géographique stratégique, vers le commerce avec l'intérieur des Balkans. En effet, des privilèges ont été obtenus avec les royaumes de Serbie (traité de 1186) et de Bosnie (traité de 1189). Le traité signé avec le souverain bosniaque Ban Kulin est d’ailleurs le premier document officiel où la ville est nominativement citée par son nom slave de Dubrovnik.
En 1191, l’empereur byzantin Isaac II Ange confirme aux marchands de la ville le privilège de commercer librement dans l'Empire, mais Venise est désormais si puissante, qu'elle peut s'attaquer non seulement à Raguse, mais à l'Empire lui-même. Elle utilise pour ce faire sa flotte qu'elle met au service de la quatrième croisade, et sa diplomatie par laquelle elle détourne cette croisade vers Constantinople (ville chrétienne pourtant), prise et mise à sac en 1204, pour la première fois depuis sa fondation. Venise profite largement de la chute de Byzance pour s'emparer de ses routes commerciales ainsi que de la plupart des îles grecques ; les trésors de Byzance passent à Venise. Dans ce contexte, Raguse, désormais sans protecteur, mais remerciant Saint Blaise que la flotte vénitienne soit passée devant elle sans s'arrêter, accepte dès l'année suivante la tutelle vénitienne, mais réussit à négocier son autonomie.
La période vénitienne (1205-1358)
La domination de Venise dure de 1205 jusqu'en 1358, mais permet à Raguse/Dubrovnik d'entrer dans une nouvelle ère de son développement économique. Venise ne cherche pas à écraser son ex-rivale et lui accorde les mêmes patentes que Byzance auparavant : ainsi, les exportations de la ville sont exemptées de droits de douane à Venise. La ville est protégée des menaces des puissances voisines. En échange, Raguse/Dubrovnik constitue une base navale vénitienne dans le sud de la mer Adriatique. La ville constitue une formidable source de revenus pour Venise grâce aux ressources et aux routes commerciales qu’elle maîtrise (peaux, cire, argent et autres métaux).
Raguse préserve une certaine autonomie, néanmoins limitée par des règles restrictives. Ces dernières concernent essentiellement le commerce maritime : ainsi, contrairement à Zara/Zadar, il y a peu de conflits entre Raguse et Venise, car la ville ne la concurrence plus dans les échanges commerciaux entre l’Est et l’Ouest. Raguse profite en revanche du développement des gisements miniers de Serbie et de Bosnie, et les marchands ragusains établissent des rapports commerciaux étroits à travers les Balkans et au-delà, jusqu'en Transylvanie d'où la ville importe de l'or et du sel, et jusqu'en Pologne d'où elle importe de l'ambre.
En raison du développement économique et pour mieux se défendre des agresseurs, le chenal qui sépare la ville de la côte est comblé au cours du et Raguse fusionne avec le faubourg slave de Dubrava (« chênaie ») situé sur la rive opposée, formant ainsi une forteresse défendue par un puissant rempart nord. L’ancien chenal est aujourd’hui la rue principale de la ville, nommée Stradun (actuelle Placa ; Stradun vient de l'italien strada, Placa de piazza).