L'affaire Simon de Trente se déroule au dans la ville de Trente, alors dépendante du duc du Tyrol (et située aujourd'hui en Italie). Un enfant de deux ans, Simon Unverdorben, disparaît dans des conditions mystérieuses aux alentours de la Pâque juive de 1475, ce qui donne lieu à l'un des procès les plus connus pour accusation de meurtre rituel contre les Juifs à la fin du Moyen Âge ainsi qu'à la persécution de la communauté juive de la ville et quinze exécutions.

Le culte de Simon est retiré du martyrologe romain en 1965.

Contexte

Antijudaïsme Une ancienne légende du attribuait aux Juifs la coutume de sacrifier des enfants chrétiens enlevés de force le jour de Pâques, afin de reconstituer la crucifixion du Christ et d’utiliser le sang de la victime à des fins rituelles et curatives. « Il s’agit du soi-disant meurtre rituel juif, une coutume qui n’a cependant jamais été historiquement vérifiée et qui a toujours été qualifiée par l’historiographie la plus avisée d’authentique invention antisémite, de mythe folklorique dépourvu de toute substance, de calomnie diffamatoire non étayée par une quelconque réalité ».

En 1475, la disparition de Simon Unverdorben (ou Simone Lomferdorm), connu également sous le nom de Siméon, Simonin ou Simonet, ou Simoninus et Simonino di Trento, déclenche une accusation fallacieuse de crime rituel.

Ces accusations contre les Juifs se multiplient à travers l'Europe pendant près de cinq siècles. En Italie, Jean de Capistrano dit « le Fléau des Hébreux » soulève les pauvres contre les Juifs. Peu de temps avant la disparition de l'enfant, Bernardin de Feltre, prêcheur franciscain itinérant qui parcourait l'Italie et le Tyrol en réclamant l'expulsion des Juifs, provoquant des soulèvements, des émeutes et un massacre, avait prononcé à Trente une série de sermons antisémitesBernard Lazare, L'Antisémitisme, son histoire et ses causes, 1894..

Faits Dans ce contexte, le , Jeudi saint, un enfant de deux ans, Simon, disparaît. Il est le fils du tanneur André et de son épouse, pauvres et catholiques, demeurant en un lieu appelé « le Fossé », en bordure de la ville de Trente. Immédiatement, la petite communauté juive de Trente est suspectéeGiovanni Miccoli, Contre-enquête sur les meurtres rituels des Juifs, L'Histoire n°334, septembre 2008, p. 11. L'après-midi même, le père de Simon signale à Giovanni de Salis, le podestat de la ville, une rumeur qui accuse les Juifs d'enlever et de tuer des enfants chrétiens. Selon lui, ils avaient vidé l'enfant de son sang pour l'utiliser dans la cuisson de leurs matzot de la Pâque, et pour des rituels occultes auxquels ils se livraient secrètement.

Le , jour de Pâques, le corps sans vie de l'enfant est retrouvé dans un fossé d'irrigation sous la maison du Juif Samuel de Nuremberg, prêteur de profession, qui se rend chez le podestat de Salis pour signaler cette découverte. Huit Juifs sont immédiatement arrêtés, 10 le lendemain.

Accusation de meurtre rituel

Les personnalités de la communauté juive sont arrêtées et soumises à la question, c'est-à-dire à la torture. Samuel, le prêteur sur gage, un des hommes les plus en vue de la petite communauté de Trente (environ 30 personnes), est particulièrement suspecté, car le canal où a été retrouvé le corps de jeune garçon passe sous sa maison. Il commence par protester de l'innocence de la communauté, en demandant à ses bourreaux : mais soumis à des formes toujours plus cruelles de torture, il finit par avouer tout ce qu'on lui demande de répéter. Ses aveux, empreints des préjugés chrétiens envers les Juifs, confirment pour les historiens d'aujourd'hui, la preuve de son innocence. Il raconte en effet que les sages de Babylone avaient autrefois délibéré que . Cette phrase qui fait l'analogie entre le sacrifice d'un jeune enfant et la passion du Christ semble tout à fait improbable dans la bouche d'un juif, qui reconnaîtrait ainsi le messianisme de Jésus et la véracité du christianisme. Bonaventura de Mohar, un des autres accusés juifs, commence par dire sous la torture avant de relater de manière fort détaillée, sous la torture toujours plus insistante, tout ce qu'on lui demande de direGiovanni Miccoli, p. 13. Brunetta, la femme de Samuel, meurt « vraisemblablement en prison des suites des tortures » infligées.

Pour étayer leurs accusations, les juges de la ville interrogent un juif converti, Giovani da Feltre, alors emprisonné pour des raisons inconnues. Celui-ci, soucieux d'obtenir les bonnes grâces de ses juges, leur donne le récit détaillé d'un crime rituel auquel son père aurait participé 40 ans plus tôt en Bavière. Il raconte que les Juifs ont l'habitude d'utiliser du sang chrétien aussi bien lors de la Pâque que le lendemain, le mélangeant aussi à du vinGiovanni Miccoli, p. 14.

Parallèlement, le franciscain Bernardin de Feltre poursuit ses prédications incendiaires accusant la petite communauté juive de crime rituel.

Un premier procès se tient du au . Il aboutit aux premières condamnations à mort, prononcées entre le 21 et le puis à l'exécution de neuf juifs : sept sont brûlés sur le bûcher (Simon de Nuremberg, Angelo de Vérone, Tobias de Magdebourg, Victor de Samuel, Mohar de Würzburg) et deux décapités parce qu'ils se sont convertis in extremis au christianisme (Bonaventure de Samuel et Bonaventure de Mohar). Le second procès, entre et janvier 1476, mène à l'exécution de 5 autres Juifs. Le procès des « femmes de la communauté se termine par les aveux des quatre accusées, Anna, Bella, Sara et Bona ; les trois premières sont contraintes de se convertir et de promettre de rester dans la foi chrétienne (sous peine de mort pour apostasie), tandis qu’on est sans nouvelles de la dernière ». Les condamnations des Juifs sont assorties de la confiscation de leurs biens, ce qui fera accuser l'évêque Hinderbach d'enrichissement personnel.

Durant cette affaire, le prince-évêque Johannes Hinderbach (1418-1486) tient un rôle prépondérant. Instruit, pseudo humaniste, charismatique, intelligent et habile manœuvrier, « il fut l’un des premiers à comprendre le potentiel politique de la presse » et de l'iconographie, Hinderbach entreprend une action que l’historienne Daniela Rando définit comme « systématique et scientifique » (voir infra). Des chercheurs reprocheront à l'évêque Hinderbach d'avoir fomenté la dissidence dans son rapport aux Juifs pour la rancune qu'il aurait lui-même longtemps couvée envers eux. La communauté juive résidant à Trente à cette époque représentait un groupe de premier plan dans l'activité d'exercice du crédit et d'usure. Cette usure considérée comme un crime par l'Église, tout au long du Moyen Âge, « avait des conséquences oppressantes sur la population et comportait un préjudice économique d'une grande importance pour les caisses mêmes du diocèse, privées de monnaie en circulation au profit des groupes sociaux qui la pratiquaient. Hinderbach a donc été accusé d'avoir intenté le procès contre les Juifs également dans le but de s'emparer de leur important patrimoine et de les confisquer dans les caisses du diocèse. Une autre version est celle selon laquelle l'évêque aurait réalisé comment les faits se sont réellement déroulés, mais n'a pas jugé opportun, ou n'a pas eu le courage, de s'opposer seul à une opinion publique aussi fortement hostile à la présence des Juifs à Trente, également renforcée par le soutien des collaborateurs les plus proches et les plus zélés de l'évêque lui-même ».

Le pape Sixte IV est averti du procès par le duc du Tyrol, lui-même alerté par des notables juifs. Il envoie un commissaire apostolique, le dominicain Giovanni Battista dei Giudici (1428/29-1484), évêque de Vintimille, chargé d'enquêter sur la légitimité des procédures suivies. Ce dernier trouve à Trente une atmosphère si hostile parmi la population désireuse d'obtenir la béatification de l'enfant, qu'il « est contraint de consigner dans ses rapports des calomnies à son encontre, de travailler dans un climat de suspicion (la même suspicion qu’il nourrit à l’égard de Hinderbach, ayant deviné son rôle dans l’affaire : il était convaincu que les témoins du procès étaient conditionnés par sa position), de lutter contre le prince-évêque qui continuait à écrire à Rome en fournissant de nombreuses justifications pour souligner la régularité du procès, et qui continuait à soumettre Giudici à un contrôle strict » que, pour les besoins de son enquête, il est contraint de se déplacer à Rovereto, dans la république de Venise. Dei Giudici rédige alors un rapport accablant pour les juges de Trente, Apologia Iudaeorum et se prononce en faveur de la réouverture du procèsDiego Quaglioni (2001). "Giudici, Battista dei". Dizionario Biografico degli Italiani . Vol. 56.. Mais comme l'évêque de la ville, Hinderbach, a de nombreux appuis dans la curie romaine, le rapport n'est pas pris en compteGiovanni Miccoli, p. 11. Trois ans plus tard, le , une bulle papale, Facit nos pietas, déclare le procès régulier - sans se prononcer sur l'innocence ou la culpabilité des accusés - et met ainsi fin à l’affaire.

« Le récit dépouillé de la chronique judiciaire et d’une procédure entièrement fondée sur les stéréotypes les plus flagrants à l’encontre des juifs, alimentée par l’insurmontable différence doctrinale entre juifs et chrétiens et exacerbée par certaines lectures du Nouveau Testament... assurent “des stimuli pour radicaliser l’opposition entre les deux religions, avec pour résultat de transférer des interprétations de cette teneur dans les appareils illustratifs des Évangiles” ».

Outre les accusations, les bûchers, les pendaisons ou la confiscation des biens juifs, les conséquences de cette affaire sont que, l'attitude des Trentins à leur égard a pris des caractéristiques de plus en plus discriminatoires. Excepté Riva del Garda où la communauté juive a réussi à se mélanger avec le reste des citoyens, les Juifs de toute la principauté épiscopale ont continué à vivre dans des conditions sociales encore plus inconfortables, ne pouvant disposer d'une synagogue ou d'un cimetière. Leur traitement était tel que les autorités juives ont dû lancer une sorte d'excommunication sur la ville de Trente. Dans les années suivantes les Juifs sont expulsés de l'évêché, qui ne compte plus de communauté juive en son sein pendant 300 ans. De rares familles juives résistant au climat d'hostilité, continuent à être présentes à Trente, à Riva et à Pergine. Cependant, l'intolérance à leur égard grandit d'année en année, jusqu'en 1777, l'évêque Pietro Vigilio Thun décide de les expulser de la principauté.

Culte de Simon de Trente (1588-1965)

« En l'espace de quelques mois après le procès, la dévotion envers Simonino avait atteint une propagation impensable et s'était jointe au sentiment d'antisémitisme, risquant ainsi de causer de graves problèmes d'ordre public ».

Sans attendre les résultats du procès, les habitants de Trente se mettent en quête de preuves de la sainteté du petit Simon. Le premier miracle est enregistré le , preuve aux yeux des croyants locaux que l'enfant est bien un martyr, alors que les premiers aveux ne sont extorqués aux suppliciés qu'à partir du . Plus de cent miracles furent directement attribués au « petit saint Simon » dans l’année qui suivit sa disparition. Le jeune Simon est ainsi « élu saint par acclamation populaire ».