vignette|Armes de la Dalmatie.

La Dalmatie ( ; ; ) est une région historique littorale d'Europe du Sud-Est, le long de la mer Adriatique, aujourd'hui partagée entre la Croatie, qui en possède la plus grande part, le Monténégro et l'Herzégovine.

Géographie thumb|right|upright=0.9|Territoire du royaume de Dalmatie qui existait au sein de l'Autriche-Hongrie jusqu'en 1918, représenté dans les frontières actuelles. La Dalmatie s'étire sur sur la côte est de la mer Adriatique sur environ de large, et couvre pour (2001). Elle est traversée par les Alpes dinariques et comporte en outre de nombreuses îles, de l'île de Pag, au nord-ouest, jusqu'à Dubrovnik et à la baie de Kotor (Monténégro) au sud-est. Dubrovnik et l'ancien territoire de la république de Raguse ne faisaient pas partie de la Dalmatie historique qui était vénitienne, mais sont aujourd'hui considérés comme inclus dans la Dalmatie géographique.

L'historien Danijel Džino définit la Dalmatie comme un espace compris entre la rivière Sava (ou la rivière Drava) et la mer Adriatique..

La Dalmatie s'étend sur tout ou partie de quatre comitats croates : ceux de Zadar, de Šibenik-Knin, de Split et de Dubrovnik-Neretva.

Étymologie et linguistique vignette|Le territoire des Dalmates en Illyrie vers 40 av. J.-C. Le nom de Dalmatie provient de la tribu antique des Dalmates, apparentée aux Illyriens et aux Pannoniens., dont la cité principale était la ville de Delminium, à proximité de l'actuelle ville de Tomislavgrad, en Bosnie-Herzégovine. Toutefois, l'étymologie du nom est toujours discutée. Selon l'opinion des linguistes albanais, « Dalmatie » viendrait d'un mot illyrien que l'on retrouverait aujourd'hui dans l'albanais delmë, signifiant « mouton », en supposant que l'albanais soit effectivement issu des dialectes illyriens. D'autres linguistes affirment que la romanisation des Illyriens, pendant la domination romaine (qui dure ici près de mille ans, de -219 jusqu'au en comptant l'Empire romain d'Orient), a abouti à l'apparition du dalmate, une langue romane aujourd'hui disparue, tandis que l'albanais, lui, proviendrait du substrat thraco-dace, non romanisé et non illyrien, des langues paléo-balkaniquesEqrem Çabej, Eric Hamp, Georgiev, Kortlandt, Walter Porzig, Sergent et d'autres linguistes considèrent, dans une perspective paléolinguistique ou phylogénétique, que le proto-albanais s'est formé sur un fond thraco-illyrien vers le , à l'intérieur des terres, subissant un début de romanisation encore sensible dans la langue moderne, tandis que les emprunts les plus anciens de l'albanais aux langues romanes proviennent du diasystème roman oriental et non de l'illyro-roman qui était la langue romane anciennement parlée en Illyrie après la disparition de l'illyrien (pendant l'occupation romaine, l'illyro-roman a remplacé l'illyrien à la manière du gallo-roman remplaçant le celtique en Gaule). Comme les lieux albanais ayant conservé leur appellation antique ont évolué selon des lois phonétiques propres aux langues slaves et que l'albanais a emprunté tout son vocabulaire maritime au latin et au grec, ces auteurs pensent que les ancêtres des Albanais ont vécu à l'est de l'actuelle Albanie et que des régions côtières de ce pays (thème du Dyrrhacheion) étaient initialement gréco-latines. De nos jours, l'existence en albanais de mots empruntés au roman oriental balkanique et en roumain de mots de substrat apparentés à des mots albanais corrobore cette manière de voir..

Le dalmate comprenait plusieurs dialectes. Le dialecte ragusain de la région de Dubrovnik (anciennement Raguse qui, après avoir été vassale de Byzance, de Venise et du royaume de Hongrie, devint indépendante au ) a cessé d'être parlé au , la ville passant à l'italien vénitien, et la région au croate ; le dialecte végliote est celui qui a survécu le plus longtemps : il était encore parlé dans l'île de Veglia, aujourd'hui Krk, au et a disparu le , à la mort de Tuone Udaina, dernier locuteur du dalmateTuone Udaina était un berger auprès duquel le linguiste italien Mateo Bartoli avait relevé et étudié le dalmate végliote.. L'arrivée des Slaves à partir du a fait, petit à petit et par assimilation, décliner la langue romane dalmate, et l'adjectif « dalmate » peut aujourd'hui désigner, dans le langage courant, le serbo-croate (langue slave) parlé sur les rives de la mer Adriatique.

Histoire

Antiquité Royaumes illyriens et dalmates Au , les Grecs fondent des colonies en Illyrie, dont la Dalmatie faisait alors partie. La plus lointaine d'entre elles était Apsoris sur l'île de Chersos, dans le golfe Flanatique près de l'IstrieNatale Vadori, Italia Illyrica sive glossarium italicorum exonymorum Illyriae, Moesiae Traciaeque ovvero glossario degli esonimi italiani di Illiria, Mesia e Tracia, ed. Ellerani, San Vito al Tagliamento 2012, p. 472, ..

En -229 et -228, la flotte romaine combat les pirates illyriens qui s’abritent dans les multiples îles de cette région, et à partir de -219, les Romains prennent le contrôle de la côte dalmate pour garantir leur sécurité en mer Adriatique.

En -168, le consul romain Paul Émile le Macédonien bat le royaume de Macédoine et ses alliés les rois Illyriens. Les Romains prennent le contrôle de la Dalmatie, pour s’assurer une route terrestre permanente vers la Macédoine et la Grèce. En revanche, ils n’allèrent pas très profondément dans le territoire illyrien, et Jules César, proconsul des Gaules et de l’Illyrie à partir de -58, dirige ses légions vers la Gaule.

Période romaine Entre -13 et -9, les Romains commandés par Tibère font la conquête de l'Illyrie jusqu'au Danube. Tibère doit intervenir à nouveau entre les années 6 et 9 pour réduire une révolte des Illyriens au cours d’une guerre difficile, engageant pas moins de et autant d’auxiliaires, soit un effectif considérable compris entre . Après sa victoire, l’Illyrie est divisée en deux provinces : la Dalmatie et la Pannonie.

En raison de la présence de deux légions, l'ancienne province sénatoriale de Dalmatie est réorganisée en l’an 10 en une province impériale, avec comme capitale Salonae (Salone, aux importants vestiges archéologiques romains : puissants remparts, thermes, basilique). D'autres villes romaines furent prospères : Tarsatica (Trsat, au sud de Rijeka), Iader (Zadar, où sont encore visibles les vestiges du forum romain), Narona, Burnum. Les mines d’or et d’argent contribuent à la prospérité de la Dalmatie.

Même après le départ des légions vers les provinces frontalières du Danube, Pannonie et Mésie, la Dalmatie conserva son statut de province impériale confiée à un ancien consul. Par exemple, Lucius Plotius Pegasus est gouverneur de la province sous Vespasien. La Dalmatie conserve une garnison auxiliaire qui renforcée durant le règne de Marc Aurèle. Celle-ci semble avoir été touchée à cette époque par des phénomènes de brigandages. Didius Julianus, futur empereur et alors gouverneur, aurait mené des opérations contre les brigands vers 175–178. Son importance stratégique s'était aussi réaffirmée puisque les Barbares avaient traversé les provinces frontières pour parvenir en Italie. À partir du , l'urbanisation, la romanisation puis la christianisation des Illyres progressent, et la région devient une place importante de l'empire, constituant, avec la Rhétie et le Norique la liaison incontournable entre l'Italie et les frontières danubiennes. Des études archéologiques régionales montrent toutefois que ce processus de romanisation en Dalmatie ne s’est pas opéré de manière uniforme, mais a reposé sur des dynamiques locales complexes, combinant continuités des structures indigènes et adaptations progressives aux modèles politiques, économiques et spatiaux romains.

Durant le , la Dalmatie semble être le cœur de l'Illyricum, ensemble s'étendant du Danube aux mers Adriatique, Ionienne, Égée et Noire, et concentrant d'importantes armées. De nombreux officiers originaires de ces régions jouèrent un rôle important dans la défense de l'empire lors de la crise du : l'importance politique de la Dalmatie grandissait. Sont originaires de Dalmatie l’empereur romain Carus (282-283), né à Narona selon certains auteurs, ses fils et successeurs Carin (283-285) et Numérien (283-284), et l’illustre Dioclétien, empereur de 284 à 305. Dioclétien se fit construire près de Salone un vaste palais fortifié sur la côte Dalmate, où il se retira en 305 après son abdication. Ce palais fut à l'origine de la ville de Split. Jérôme de Stridon, traducteur de la Vulgate, était également d'origine dalmate.

Le remodelage des provinces sous la tétrarchie conserva la Dalmatie en une seule province. Son contrôle est fréquemment disputé entre les empereurs régnant sur les parties occidentale et orientale de l’Empire Romain. Lors de l’ultime division de l’Empire romain en 395, la Dalmatie est rattachée à l’Empire romain d'Occident.

Lors des invasions germaniques du , la Dalmatie devient le refuge de ce qui reste de l’armée romaine d’Illyrie et le dernier lien terrestre entre l’empire d’Occident et l’Empire romain d’Orient. Elle voit le passage des candidats à l’empire d’Occident soutenus par Constantinople (, Anthémius, Julius Nepos), avant d'être annexée par Odoacre, vainqueur du comte Ovida en 481–482. Vers 490, la Dalmatie passe sous la domination des Ostrogoths.

Moyen Âge

Mouvements migratoires Depuis la fin du et jusqu'à la fin du , en Europe, prend place la période des « Grandes Invasions ». Elle se définit par de nombreux mouvements migratoires de populations se déplaçant de l’est vers l’ouest, et du nord vers le sud. En Dalmatie, et dans les régions limitrophes, cette période marque l’établissement successif des Lombards, des Avars, puis des Slaves.

Les Lombards, population germanique, s'installent au en Pannonie (la grande plaine pannonienne se situe autour de la Hongrie actuelle et englobe notamment le nord de la Croatie) en Italie. Puis les Avars, population nomade originaire de l’Altaï (en Russie actuelle) remplacent dès 568 les Lombards et s'installent en Pannonie. Enfin les Slaves, population originaire du nord de la mer Noire, arrivent en Dalmatie certainement au début du .

Ces différentes populations sont donc amenées à coexister avec les Dalmates, qui sont des populations locales dont les langages proviennent d'une latinisation progressive des dialectes illyriens. Les Dalmates, souvent appelés « Romains » dans les sources de l'époque (en raison de leur culture romanisée), vivent alors principalement dans les cités du bord de la mer Adriatique, et gardent des liens étroits avec l'Empire romain d'Orient..

Conflits entre populations locales (Dalmates) et étrangères (Avars) En 535, l’empereur byzantin envoie le général Bélisaire contre le royaume Ostrogoth d’Italie. Au passage, Bélisaire ramène la Dalmatie dans l’Empire romain d'Orient, pour quelques années.

vignette|Vue aérienne de la ville de Split. La ville s'est donc développée à l'intérieur des remparts du palais de Dioclétien.

Les Avars, qui progressivement dominent la plupart des villes de Dalmatie au début du , poussent les populations romanes (Dalmates) vers le littoral. En effet, la destruction de la cité dalmate de Salone (historiquement la capitale de la Dalmatie) par les Avars en 615 a contraint ses habitants à se réfugier à l'intérieur et autour du palais de Dioclétien .

D'autres réfugiés dalmates s'installent sur un îlot facile à défendre, contribuant à la fondation de Raguse (Dubrovnik). Quelques villes côtières comme Zara (Zadar) ou Traù (Trogir), ainsi que la plupart des îles, demeurent territoires de l'Empire romain d'Orient. Des bergers romanophones venus de l'intérieur (massifs de Romanija Planina, Stari Vlah et autres) s'y installent aussi , bientôt surnommés Morlaques (« Valaques de la mer »)..