La philosophie féministe est un mouvement philosophique, né politiquement au , puis élaboré théoriquement au . En dialogue avec de nombreuses disciplines, dont la littérature et la sociologie, il cherche à repenser la notion de féminité dans ses rapports avec les concepts classiques que sont l'existence, le genre sexuel, l'amour, le langage ou encore l'inconscient. La philosophie féministe est également une philosophie politique engagée qui critique le patriarcat et la domination masculine sous toutes ses formes.
Ayant longtemps été exclues des institutions universitaires et scientifiques, les femmes ont souvent dû développer leur pensée en marge de la sphère publique, dans ce que la philosophe américaine Nancy Fraser a nommé un « contre-public » féminin. Si le féminisme politique s'est d'abord constitué dans le cadre des revendications libérales du , il a aussi accompagné les réflexions du socialisme, du marxisme ou encore de l'écologie, et recouvre aujourd'hui une grande diversité d'expressions politiques, du séparatisme lesbien au féminisme libéral, en passant par le féminisme marxiste et l'écoféminisme.
C'est au que la philosophie féministe a pu s'élargir à tous les domaines d'études de la philosophie traditionnelle (épistémologie, métaphysique, éthique, esthétique, théologie), à la faveur d'un accès massif des femmes aux études supérieures. Malgré ses apports majeurs, le féminisme rencontre toujours des obstacles à sa diffusion dans le monde académique et on observe souvent une étanchéité entre ses travaux théoriques et ceux des autres courants philosophiques contemporains, majoritairement masculins. Rebecca Solnit a notamment théorisé ce phénomène de condescendance de genre, par lequel la parole des femmes expertes est minimisée ou délégitimée.
Quelques figures importantes de la philosophie féministe sont, en France, Simone de Beauvoir, Luce Irigaray, Christine Delphy ou encore Monique Wittig, aux États-Unis, Betty Friedan, Carol Gilligan, Judith Butler ou encore bell hooks, au Royaume-Uni, Mary Wollstonecraft, Harriet Taylor Mill ou encore Carole Pateman. La surreprésentation d'autrices européennes et américaines est cependant aujourd'hui sujette à débat, dans le cadre d'un féminisme mondialisé.
Histoire
Proto-féminisme Bien qu'il existe dès le Moyen Âge des autrices qui défendent la réputation des femmes, à l'instar de Christine de Pizan, il faut attendre le pour voir apparaître une réelle revendication des femmes à participer à la philosophie à la manière des sages antiques. vignette|Anne-Marie de Schurman, dont la dissertation en latin de 1641 sur l'accès des femmes aux études est largement diffusée dans la République des Lettres.|276x276px
En France, Marie de Gournay, qui s'était chargé de la publication posthume des Essais de Montaigne, publie en 1622 son Égalité des hommes et des femmes, œuvre dans laquelle elle défend la « dignité » et la « capacité des dames ». Elle est suivie à la fin du siècle par Gabrielle Suchon : dans son Traité de politique et de morale, celle-ci affirme que les femmes ont « une capacité naturelle » pour « la liberté, la science et l'autorité ».
Aux Provinces-Unies, Anne-Marie de Schurman est la première femme à intégrer l'université d'Utrecht en 1636 et elle acquiert rapidement une renommée qui dépasse les frontières. Sa dissertation en latin de 1641 sur l'accès des femmes aux études est diffusée dans toute l'Europe savante.
En Angleterre, Margaret Cavendish est la première femme à assister aux séances de la Royal Society en 1667. Quelques années plus tard, en 1673, Bathsua Makin publie An Essay to Revive the Ancient Education of Gentlewomen dans lequel elle milite pour l'éducation des femmes. Anne Conway discute des philosophies de Descartes, Hobbes et Spinoza dans ses Principles, publiés en 1692.
En Italie, Elena Cornaro Piscopia est en 1678 la première femme à recevoir un doctorat de philosophie à l'université de Padoue, mais il lui est impossible d'enseigner à cause de l'opposition des autorités ecclésiastiques.
Malgré leurs mérites, ces personnalités restent en marge de l'espace des débats de leurs temps. C'est au qu'on voit se constituer ce que la philosophe américaine Nancy Fraser a appelé un « contre-public » des femmes, forçant les portes de l'espace public bourgeois en plein expansion. gauche|vignette|272x272px|Club des femmes patriotes dans une église, dessin de Chérieux, 1793, Paris, BNF. En France, outre l'importance des salonnières (Madame du Deffand, Julie de Lespinasse, Madame Geoffrin) dans la diffusion et la discussion des idées des Lumières, certaines femmes participent activement au progrès des sciences : Émilie du Châtelet traduit les Principia Mathematica de Newton, publie une dissertation sur la nature du feu ou encore discute la théorie des idées de John Locke. Mais les barrières institutionnelles restent en place : les femmes sont interdites d'accès à l'Académie des sciences de Paris, et les cafés parisiens dans lesquels circulent les théories nouvelles restent réservés à une clientèle masculine.
La Révolution française va être un tournant dans l'expression publique féminine : la liberté de la presse et les assemblées multiplient les prises de parole des femmes sur les questions politiques. Ainsi Louise de Keralio est la première femme à fonder un journal, le Journal d'État et du citoyen, en 1789. Si la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne d'Olympe de Gouges reste assez confidentielle, les revendications féministes acquièrent un poids plus conséquent avec la Société des républicaines révolutionnaires de Claire Lacombe et Pauline Léon, qui s'allient avec les Enragés pour faire valoir leurs droits. Néanmoins, la fenêtre de liberté est de courte durée et la Convention interdit aux femmes de se réunir en 1793. vignette|276x276px|Portrait de Mary Wollstonecraft, par le peintre John Opie En Angleterre, les effets de la Révolution se font aussi sentir, et Mary Wollstonecraft publie en 1792 A Vindication of the Rights of Woman, en réponse à un rapport misogyne de Talleyrand à l'Assemblée nationale constituante. Wollstonecraft affirme que les femmes doivent recevoir, au même titre que les hommes, une éducation fondée sur la raison, et elle rejette la sensibilité mièvre à laquelle on les cantonne (sa cible est notamment la théorie éducative de l'Émile ou De l'éducation de Jean-Jacques Rousseau). L'ouvrage est, selon l'historienne Barbara Taylor, un « succès instantané » et il est discuté par la presse littéraire anglaise. La Vindication est aujourd'hui considéré comme un texte fondateur du féminisme, premier écrit d'une certaine ampleur à pouvoir développer une argumentation exhaustive en faveur des femmes. Néanmoins, la philosophe reste encore conservatrice sur de nombreux points, à l'image de son temps : l'accent mis sur la vertu et l'importance de la différence sexuelle façonnent sa vision genrée de la société.
Féminisme libéral classique Les premières manifestations d'une philosophie proprement féministe s'inscrivent dans la tradition du libéralisme politique. Le féminisme libéral se concentre ainsi sur l'acquisition de droits dans le cadre démocratique, visant avant tout à l'égalité des sexes dans la représentation politique. Il naît dans le monde anglo-saxon dans le sillage de Mary Wollstonecraft et trouve une première expression à la fois en Angleterre, avec les époux Mill, et aux États-Unis, avec la Déclaration de sentiments rédigée par Elizabeth Cady Stanton à l'issue de la Convention de Seneca Falls. On a parlé à propos de ce mouvement de féminisme de la « première vague » (first wave feminism).
Les époux Mill gauche|vignette|167x167px|Portrait de Harriet Taylor Mill Alors qu'elle était déjà intéressée par la cause féministe, Harriet Taylor Mill rencontre son second mari, John Stuart Mill, en 1830 et trouve en lui un collaborateur prolifique. Il lui prêta notamment son nom pour la publication de son essai « The Enfranchisement of Women », publié dans la Westminster Review en 1851.vignette|270x270px|John Stuart Mill et sa belle-fille, Helen Taylor.En 1869, John Stuart Mill publie De l'assujettissement des femmes ( en anglais), mais Mill reconnaît lui-même l'influence décisive de son épouse, alors défunte, dans la rédaction de l'ouvrage. Il y défend des positions libérales en demandant le libre accès des femmes à l'emploi, à l'éducation et surtout au pouvoir législatif : le droit de vote devient la revendication principale. Cette accession des femmes aux droits doit permettre une libre concurrence des individus non biaisée en faveur des hommes, et entraînera selon l'auteur la dissolution des préjugés historiques à l'encontre du sexe féminin.
Après la mort d'Harriet Taylor Mill, John Stuart Mill continua à collaborer avec sa belle-fille, Helen Taylor, pour l'accession des femmes à la représentation politique. Helen Taylor participe à la Kensington Society, groupe de discussion londonien de femmes suffragistes, et elle est élue au London School Board, conseil de l'enseignement primaire de Londres, mais surtout premier organisme anglais où les femmes étaient à la fois électrices et éligibles.
La Declaration of sentiments américaine vignette|294x294px|Liste des signataires de la « Declaration of sentiments » de 1848. Aux États-Unis aussi, l'influence de la philosophie libérale entraîne une agrégation des revendications féministes au cours du . La Convention de Seneca Falls, qui a lieu les 19 et à Seneca Falls dans l'État de New York, est la première convention pour les droits des femmes de l'histoire américaine. Elle réunit des figures marquantes du féminisme américain comme Elizabeth Cady Stanton ou Lucretia Mott et aboutit à la publication d'une « Déclaration de sentiments », modelée sur l'exemple de la Déclaration d'indépendance américaine. La déclaration, signée par et , affirme la nécessité d'une égalité complète des femmes avec les hommes devant la loi :
Le droit de vote n'est pas l'unique revendication des féministes américaines : Elizabeth Cady Stanton défend aussi bien la jouissance des biens et du salaire par l'épouse que le droit à l'héritage ou encore la libéralisation du divorce. Stanton va même plus loin que les positions classiques du féminisme libéral en s'attaquant directement à l'influence de la religion dans la structure sociale : athée, elle publie à la fin du siècle The Women's Bible, ouvrage dans lequel elle révèle les racines chrétiennes de la misogynie en Occident.
Simone de Beauvoir vignette|284x284px|Simone de Beauvoir L'œuvre de Simone de Beauvoir ouvre une nouvelle dimension dans la pensée féministe, qui dépasse l'universalisme abstrait du féminisme libéral. Alors que les féministes anglo-saxonnes restaient dans l'abstraction d'une citoyenneté humaine par-delà la différence des sexes, Beauvoir reproche notamment aux autrices américaines de ne pas penser la condition existentielle effective des femmes :
Contre cette abstraction, Beauvoir veut penser la « situation » des femmes, dans un sens existentialiste. Les femmes vivent dans un certain corps et dans un certain contexte social, qui façonnent leur rapport au monde, et l'enjeu premier est pour Beauvoir de distinguer ce qui dans ce rapport relève d'un « destin », autrement dit d'une forme de déterminisme, et de l'autre ce qui est l'œuvre d'une liberté en action. Dans le premier tome du Deuxième Sexe, elle énumère trois « destins » dans lesquels on enferme traditionnellement les femmes : le destin biologique, psychologique et économique. Elle déconstruit successivement ces trois déterminismes, en affirmant :
contre le réductionnisme biologique, que l'être humain n'est pas une « espèce naturelle », mais une « idée historique » (à la suite de Maurice Merleau-Ponty) ; contre la psychanalyse de Freud, que la femme n'a pas un développement psychologique incomplet et qu'elle peut elle aussi prétendre à une maturité psychologique ;