La loi allemande des pleins pouvoirs de 1933, également connue sous le nom de loi d'habilitation ou sous sa dénomination officielle de (Loi du de réparation de la détresse du peuple et du Reich), est une loi allemande qui donna à Adolf Hitler le droit de gouverner par décret, c'est-à-dire de prendre des textes à portée législative sans aucune procédure parlementaire.

La loi des pleins pouvoirs fut adoptée, le , par le , par 444 votes pour et 94 votes contre. Tous les partis d'extrême droite, de droite et du centre ont voté pour. Seuls les socialistes ont voté contre ; les communistes, qui constituaient l'autre courant de gauche, n'ont pas pu voter en raison de la répression (ils avaient été contraints d'entrer dans la clandestinité ou étaient internés).

Promulguée le lendemain pour une période renouvelable de quatre ans, la loi resta en vigueur jusqu'à la chute du régime nazi, en . Après la (« décret sur l'incendie du Reichstag »), elle constitua la deuxième étape législative de la (« mise au pas »), qui déboucha sur l'instauration du système totalitaire nazi.

Contexte juridique left|vignette|redresse|alt=Photographie en noir en blanc du président de la république de Weimar, Friedrich Ebert, prise en 1923. Vêtu d'un costume sombre, portant une cravate maintenue par une épingle, Ebert est assis derrière un bureau sur lequel est posé un signataire, figurant dans le quart inférieur de l'image. De corpulence forte avec de larges épaules, Ebert a le visage assez épais et arbore une moustache. Regardant droit vers l'objectif, il tient un crayon dans sa main droite et une paire de lunettes dans la main gauche.|Friedrich Ebert en 1923.

La Constitution de Weimar ne prévoit pas la possibilité d'adopter des lois donnant les pleins pouvoirs à l'exécutif. Pourtant, entre 1919 et 1923, le a adopté des lois-cadres, limitées dans le temps et portant essentiellement sur les domaines économique et financier ; elles sont le plus souvent appliquées sous le contrôle de commissions parlementaires ou de commissions mixtes du et du .

En revanche, la Constitution prévoit, en son article 48, , la possibilité pour le président du Reich de prendre des décrets d'urgence (), ce qui fait du chef de l'État . Cette possibilité est largement utilisée par le président Friedrich Ebert qui signe 116 décrets d' à , puis par le président Paul von Hindenburg, surtout à partir de . Durant cette deuxième période, les décrets ne répondent plus à une logique d'urgence et ne sont plus centrés sur des mesures économiques et financières ; il s'agit pour le président et le gouvernement d'imposer des législations rejetées par le , progressivement dépouillé de ses fonctions. Amorcée par le chancelier Brüning, puis systématisée par Franz von Papen et Kurt von Schleicher, la promulgation de lois par décret reste dans le cadre constitutionnel et relève d'un consensus entre le président, le ministère et la majorité parlementaire.

Contexte politique thumb|alt=Photographie en noir et blanc prise à Potsdam le . À gauche de l'image, Adolf Hitler, vêtu d'une redingote, serre la main du président von Hindenburg, en s'inclinant vers lui. À droite, Hindenburg domine Hitler d'une bonne tête et se tient droit. Ganté, il porte le grand uniforme de maréchal prussien, arborant de nombreuses décorations dont la croix de fer, et un casque à pointe. Au centre et à l'arrière-plan, entre les deux hommes, un militaire avec le lourd casque de combat de l'armée allemande.|Adolf Hitler et Paul von Hindenburg, à Potsdam, le .

Lorsqu'il accepte le poste de chancelier du Reich, le , Adolf Hitler exige que de nouvelles élections législatives soient organisées, afin de renforcer le poids du parti nazi : celui-ci ne dispose que de deux ministres au sein du gouvernement (Wilhelm Frick à l'Intérieur et Hermann Göring, ministre sans portefeuille) et le résultat des élections législatives de novembre 1932 (33,1 % pour le NSDAP) a confirmé la chute du vote en faveur des nazis par rapport au deuxième tour de l'élection présidentielle du (36,8 %) ou aux élections législatives de juillet 1932 (37,3 %). Le , le président du Reich, Paul von Hindenburg signe le décret de dissolution des chambres, qui fixe la date des élections au .

La campagne électorale se déroule dans un climat d'intimidation. Utilisant les nouveaux pouvoirs dont il dispose en tant que chancelier, Hitler fait cesser la parution de journaux qui critiquent le gouvernement et les rassemblements publics sont prohibés dans plusieurs localités par les autorités ; les membres de la SA perturbent les réunions des adversaires politiques des nazis et passent à tabac nombre d'opposants. Cette « brutalisation » de la campagne électorale est favorisée par le « décret présidentiel pour la protection du peuple allemand » du qui donne pleins pouvoirs au gouvernement pour interdire réunions et publications, et qui est largement utilisé par Hitler contre les communistes, les socialistes et les membres du ; elle est également facilitée par la décision d'Hermann Göring, en tant que ministre de l'Intérieur de Prusse, de recruter de la SA, de la SS et du comme auxiliaires de police, ce qui leur assure une totale impunité.

Une intense campagne de propagande, soutenue par un apport de fonds considérable venant des milieux industriels, est orchestrée par Joseph Goebbels. Un de ses points culminants est le discours prononcé par Hitler au palais des sports de Berlin, le , devant une foule immense et enthousiaste, discours rediffusé à travers toute l'Allemagne par la radio.

À la suite de l'incendie du Reichstag dans la nuit du , incendie présenté de façon mensongère par les nazis comme le résultat d'un « complot communiste », Hitler obtient l'accord des membres du gouvernement pour soumettre un décret d'urgence au président Hindenburg, qui signe le texte dans la journée du . Basé sur l', de la Constitution, le (décret de l'incendie du Reichstag) permet de restreindre en dépassant les normes légales normalement applicables, la liberté individuelle, la liberté d'expression, notamment la liberté de la presse, du droit de réunion et d'association.

qui fait la preuve de son efficacité. Dans toute l'Allemagne, la SA fait déferler ; les locaux du Parti communiste sont systématiquement saccagés et ses membres sont arrêtés par milliers. De manière plus générale, les nazis mettent en place . thumb|upright=1.5|alt=Graphique en couleur, en forme de demi-cercle orienté vers le haut, représentant la répartition des du parlement allemand après l'élection du . À la droite du graphique, un grand secteur de couleur brun foncé figure les du parti nazi. À gauche, deux aires, de couleur rouge foncé et rouge clair, illustrent les du parti communiste et du parti social-démocrate. Entre ces deux grands blocs, au centre de l'image, , variant du bleu foncé au gris clair, pour les autres partis|Répartition des du Reichstag après l'élection de 1933.

À l'issue des élections, le parti nazi remporte 43,9 % des voix, le parti social-démocrate (SPD) 18,3 %, le parti communiste (KPD) 12,3 %, le 11,2 % et le parti national du peuple allemand (DNVP) 8 %, le reste des voix se dispersant entre divers petits partis.

En sièges, le parti nazi (288 élus) et le DNVP (52 élus), disposent d'une majorité simple, avec sur 647 ; à gauche, le SPD a 120 élus et le KPD 81 ; le vaste éventail des partis du centre et de la droite conservatrice réunit , dont 74 appartiennent au . Si les nazis et le DNVP disposent d'une majorité de , .

L'ouverture de la session du nouveau parlement est organisée dans l'église de la garnison de Potsdam, site symbolique de la monarchie prussienne, le , date anniversaire de la première réunion du Reichstag après la fondation du Reich allemand par Bismarck. Devant Hindenburg, en tenue de maréchal prussien, Hitler, en redingote, prononce un discours qui se distingue par son ton modéré. Ce . .

Préparation et vote du projet de loi

right|thumb|alt=Photographie en noir et blanc prise lors du discours d’Adolf Hitler devant les membres du le . La moitié supérieure de l’image est dominée par une immense bannière verticale à l’emblème de la croix gammée. Dans la moitié inférieure de l’image, à gauche et à droite, trois rangées de bancs dont les occupants ne sont pas visuellement identifiables. Au centre, de bas en haut, le bureau des sténographes, la tribune, et le siège du président du Reichstag, occupé par Hermann Göring. À la tribune, Adolf Hitler est revêtu de l’uniforme brun des SA ; on distingue à peine le baudrier qui lui barre la poitrine et le brassard à croix gammée à sa manche gauche. Hitler est debout, très légèrement penché vers l’avant ; il a les bras écartés et saisit des deux mains les bords du pupitre.|Le discours d'Adolf Hitler au Reichstag le qui annonce la loi des pleins pouvoirs.

L'ambiance diffère radicalement lors de la première séance du , qui s'ouvre à l'opéra Kroll, le , vers . Revêtu, comme tous les députés nazis, de l'uniforme brun de la , Adolf Hitler prend la parole sous une énorme bannière arborant la croix gammée. Le chancelier adopte un ton conciliant et commence son discours en affirmant que la loi des pleins pouvoirs qu'il soumet au vote ne sera utilisée que dans un nombre de cas limité et préserve les pouvoirs du , du et du président, l'existence des États de la fédération et les droits des Églises. Il prend ensuite un ton menaçant : . Le discours est accueilli par des ovations .

L'acceptation d'une telle disposition, qui modifie radicalement la Constitution et , est loin d'être acquise. En vertu de l'article 76 de la Constitution, deux tiers des députés, soit 432, doivent être présents et la proposition doit recueillir deux tiers de votes favorables. Le parti nazi et son allié, le DNVP, disposant de , ne peuvent passer en force : le vote est donc précédé de manœuvres et de tractations.

thumb|left|alt=Photographie en noir et blanc des membres du cabinet d'Adolf Hitler, prise le . Au premier plan, de gauche à droite, Hermann Göring, Adolf Hitler et Franz von Papen sont assis sur des fauteuils. Les jambes croisées, les mains sur le genou, Göring, d'assez forte corpulence, a le visage souriant, tourné vers Adolf Hitler. À sa droite, au centre de l'image, Hitler est immédiatement reconnaissable, avec la mèche de cheveux qui lui barre le front et sa petite moustache en brosse ; il a la main droite posée sur son genou et tient des documents de la main gauche. À droite de l'image, Franz von Papen, dressé sur son siège, regarde vers les deux hommes. Tous les membres du cabinet sont en civil et vêtus d'un costume sombre, à l'exception de von Krosig (debout, troisième en partant de la gauche de l'image) qui porte un costume plus clair. Sur le revers gauche du veston de Göring et Hitler, on distingue l'insigne du Parti nazi|Le cabinet Hitler, le : assis, de gauche à droite, Hermann Göring, Adolf Hitler et Franz von Papen.