vignette|Poème El Regalo Campestre. Le vers (du latin versus, « le sillon, la ligne d'écriture », puis « le vers », historiquement « ce qui retourne à la ligne ») est un énoncé linguistique soumis à des contraintes formelles d'ordre métrique. Du respect de telles contraintes, qui peuvent être implicites ou explicites, dépendra, dans une culture donnée et à une époque donnée, la reconnaissance d'un énoncé en tant que vers.

En poésie littéraire imprimée, le vers est souvent repérable grâce à un retour à la ligne indépendant de la bordure de la page. Le vers est souvent associé à la poésie, mais toute poésie n'est pas forcément versifiée, de même que toute forme versifiée n'est pas nécessairement poétique. L'énoncé qui constitue un vers ne se confond pas nécessairement avec une phrase : une phrase peut s'étendre sur plusieurs vers et, inversement, un seul vers peut toucher à plusieurs phrases. Le rejet et le contre-rejet sont des cas où l'organisation des vers s'écarte de la structure syntaxique.

Le vers français se décompose en plusieurs unités appelées « syllabes » (de préférence à pieds, terme réservé à la métrique latine ou grecque). En fonction de ces syllabes, on peut mesurer les différents vers et les grouper ; il suffit, pour cela, de compter les syllabes.

Une notion difficile à définir Il n'existe pas de propriété intrinsèque qui permette de distinguer, infailliblement et pour toutes les cultures, le vers du « non-vers ». Lorsque Maurice GrammontMaurice Grammont, Petit traité de versification française, Armand Colin, Paris, 1965 (les premières éditions remontent au début du ). tente de le définir comme : « un élément linguistique comptant un nombre déterminé de syllabes, dont certaines sont obligatoirement accentuées et dont la dernière assone [ou rime] avec la syllabe correspondante d'un ou de plusieurs autres vers. » on comprend bien que, non content de limiter sa définition au vers français, il en exclut par la même occasion le vers « blanc » (non rimé), ou le célèbre « Chantre », de Guillaume Apollinaire, dont l'unique vers serait bien en peine de rimer à quoi que ce soit :

Et l'unique cordeau des trompettes marines.

Cette définition exclut de même le « vers libre », dont le nombre de syllabes peut ne connaître aucune régularité.

À défaut de mieux, il faudra bien se contenter du jugement social (est réputé vers tout ce qui est, plus ou moins consensuellement, reconnu comme tel) tout en s'appliquant à expliciter, pour chaque culture, chaque période et chaque style, les contraintes métriques spécifiques qui servent de base à une telle reconnaissance. Plus ces contraintes métriques sont fortes, plus elles auront tendance à agir à leur tour sur l'énoncé linguistique sous-jacent : inversions, curiosités syntaxiques ou lexicales, archaïsmes, licences orthographiques sont autant d'éléments qui aideront à identifier un vers comme tel.

Vers et prose La prose se caractérise par l'absence des contraintes métriques qui font le vers : tout énoncé qui n'est pas en vers est en prose, mais il est toujours possible d'oublier qu'un vers est un vers et, partant, de le lire comme de la prose.

Par écrit, la prose s'organise en paragraphes. Chaque vers est en principe suivi d'un retour à la ligne. La cohérence graphique du vers est telle qu'on en marque souvent la première lettre par une majuscule, même si le mot la portant n'est pas le premier d'une phrase. De même, si, par manque de place, on ne peut écrire un vers en entier sur une ligne, on le signale :

Je me tiens sur le seuil de la vie et de la mort les yeux baissés [les mains vides (Louis Aragon, fragment d'« Épilogue », in Les Poètes)

La partie rejetée à la ligne suivante, ne constituant pas un nouveau vers, est précédée d'un crochet gauche et alignée à droite (ou fortement décalée).

Groupement des vers On tend à grouper les vers : dans la chanson de geste, une suite, de longueur variable, de vers partageant la même assonance s'appelle une laisse. Dans les genres lyriques, on appellera strophe un bloc de vers. Souvent de longueur fixe, la strophe peut se caractériser par un arrangement particulier de ses rimes. Traditionnellement, on groupe les vers du sonnet en deux quatrains et deux tercets.

Dans les éditions modernes, on sépare les strophes par une ligne blanche, ce qui n'a pas toujours été le cas. Il n'est pas rare que la strophe coïncide avec une unité syntaxique, ou ait une cohérence sémantique.

Le mètre Le vers traditionnel ou classique se définit donc surtout par son mètre, c'est-à-dire par un ensemble de contraintes formelles auxquelles il se soumet.

On connaît trois grandes familles de mètres : les mètres syllabiques qui, insensibles à leurs propriétés prosodiques, se bornent à dénombrer les syllabes ; les mètres quantitatifs, qui s'appuient sur la quantité ou durée des syllabes constituant des pieds ; les mètres accentuels, qui s'appuient sur l'accent tonique,

Les longs vers sont presque invariablement divisés par une césure, contrainte qui est l'une des rares à être communes à toutes les familles de mètres. Cette universalité pourrait bien être due à l'incapacité de l'esprit humain à appréhender globalement des longues suites de syllabes.

La rime est une contrainte métrique fréquente, qu'on s'attend à trouver avant tout en métrique syllabique, souvent aussi en métrique accentuelle. Elle est généralement absente des métriques quantitatives.

La notion de pied, présente en métrique quantitative comme en métrique accentuelle, n'a aucun sens en métrique syllabique puisque les syllabes n'y sont pas hiérarchisées.

Mètre syllabique Prédominant dans la poésie des langues romanes, le vers à mètre syllabique est déterminé par son nombre de syllabes. La poésie française y a recours de manière prépondérante, ce qui ne l'empêche pas de frayer à l'occasion avec les mètres quantitatifs voire accentuels (cf. par exemple hexamètre dactylique et strophe sapphique).

Vers français

Mètres Le mètre des vers français est caractérisé par le nombre de ses syllabes (ou de ses voyelles), à l'exclusion des syllabes féminines surnuméraires pouvant survenir en fin de vers (vers féminins) ou, dans certains cas, à la césure (césure « épique »). Certains mètres sont plus courants que d'autres (bien que, dans la poésie contemporaine — et, pour les vers chantés, déjà à la période classique — règne une grande liberté). Ils sont signalés ici par la mise en gras. De manière générale, les vers pairs sont plus fréquents que les vers impairs : une syllabe : monosyllabe deux syllabes : dissyllabe trois syllabes : trisyllabe quatre syllabes : tétrasyllabe ou quadrisyllabe cinq syllabes : pentasyllabe six syllabes : hexasyllabe sept syllabes : heptasyllabe huit syllabes : octosyllabe neuf syllabes : ennéasyllabe dix syllabes : décasyllabe onze syllabes : hendécasyllabe douze syllabes : alexandrin ou dodécasyllabe.

En poésie française traditionnelle, les vers sont rimés. De plus, les décasyllabes et les alexandrins comportent une césure tombant toujours entre deux mots. Cette césure est le plus souvent à la quatrième position pour les premiers (4 // 6) et à la sixième (6 // 6, ou césure à l'hémistiche) pour les seconds. On décrit aussi des décasyllabes avec césure sixième (6 // 4) ou cinquième (5 // 5, appelé alors taratantaraAlain Chevrier, Le Décasyllabe à césure médiane. Histoire du taratantara, Paris, Classiques Garnier .), mais ils sont tout à fait exceptionnels. On rencontre aussi occasionnellement, moins souvent toutefois que la césure à l'hémistiche, des alexandrins avec double césure (4 // 4 // 4).

Quand un poème, ou une strophe, ne sont composés que de vers identiques, on les qualifie d'« isométriques ». Dans le cas contraire, ils sont dits « hétérométriques ».

Comment dire les vers français ? Dire les vers est un art pour lequel il n'existe aucune règle absolue, valable indépendamment de la position esthétique adoptée. Les uns veulent « casser le vers » et s'ingénient à faire oublier ses régularités métriques, comme s'ils voulaient qu'on n'entende que de la prose. D'autresJean-Claude Milner et François Regnault, Dire le vers, Seuil, Paris, 1987. défendent un jeu restreint de règles de diction. D'autres encoreOlivier Bettens, Chantez-vous français ?, https://virga.org/cvf/. proposent d'asseoir la diction poétique sur une étude de son histoire et de lui appliquer, en somme, l'approche « historiquement informée » qu'ont largement adoptée les interprètes de la musique ancienne. On est donc aujourd'hui très loin des dogmes véhiculés par les traités de déclamation du .

Une diction « neutre » du vers français est-elle possible ? Peut-être, mais à condition de renoncer au préalable à toute prétention esthétique et à tout souci d'exactitude historique. Ce qu'on peut proposer alors, c'est une diction « scolaire » des vers syllabiques français, qui se borne à en rendre perceptibles les régularités métriques, à l'image de ce qu'il est convenu d'appeler la scansion pour les vers gréco-latins. Sans aucune valeur artistique, elle peut constituer un point de départ dans l'apprentissage de la déclamation, quitte à être modifiée et adaptée en fonction de la position esthétique choisie.

Une telle diction devrait au minimum se conformer aux règles suivantes : Faire entendre de manière distincte toutes les syllabes numéraires du vers, quitte à s'écarter de l'usage courant, en élidant tous les e féminins finaux devant voyelle initiale, en prononçant tous les e féminins non élidés, en respectant la pratique du poète en termes de diérèse ([lijɔ̃] pour lion) et de synérèse ([sɑ̃glje]pour sanglier). en faisant des liaisons qui seraient « interdites » en prose, chaque fois qu'une voyelle initiale succède à une consonne finale, Distinguer les vers féminins des vers masculins en faisant entendre légèrement leur syllabe féminine surnuméraire. Marquer un repos à la césure et en fin de vers (même en cas d'enjambement ou de rejet).

On peut illustrer ces règles « scolaires » minimales par la transcription approximative (en API) des vers suivants extraits du poème LIII « L'Invitation au voyage » de Charles Baudelaire (Les Fleurs du Mal, « Spleen et Idéal ») :   — Les soleils couchants   Revêtent les champs Les canaux, la ville entièr(e),   D'hyacinthe et d'or ;   Le monde s'endort Dans une chaude lumière. Là tout n'est qu'ordre et beauté, Luxe, calme et volupté. [le sɔlɛj kuʃɑ̃] [ʁəvɛtə le ʃɑ̃] [le kano la vil ɑ̃tjɛʁ] [d‿ijasɛ̃t e d‿ɔʁ] [lə mɔ̃də s‿ɑ̃dɔʁ] [dɑ̃z‿ynə ʃodə lymjɛʁ] [la tu n‿ɛ k‿ɔʁdʁ e bote] [lyksə kalm e volypte] 5 syll. 5 syll. 7 syll. fém. 5 syll. (diérèse sur hy-acinthe) 5 syll. 7 syll. fém. 7 syll. 7 syll.

Vers espagnol Extrait du poème « Romance Sonámbulo » de Federico García Lorca (avec la prononciation européenne académique)

— Verde que te quiero verde. Verde viento. Verdes ramas. El barco sobre la mar y el caballo en la montaña. Con la sombra en la cintura ella sueña en su baranda, verde carne, pelo verde, con ojos de fría plata. Verde que te quiero verde. Bajo la luna gitana, las cosas la están mirando y ella no puede mirarlas. [ˈberðe ke te ˈkjeɾo ˈβerðe] [ˈberðe ˈβjento ˈberðes ˈramas] [el ˈbarko ˈsoβre la ˈmar] [ʝ el kaˈβaʎo en la mon ˈtaɲa] [kon la ˈsomβra en la θinˈtuɾa] [eλa ˈsweɲa en su βaˈɾanda] [ˈberðe ˈkarne ˈpelo ˈβerðe] [kon ˈoxos ðe ˈfria ˈplata] [berðe ke te kjeɾo ˈβerðe]) [ˈbaxo la ˈluna xiˈtana] [las ˈkosas la esˈtan miˈɾanðo] [ʝ eλa no ˈpweðe miˈrarlas] 8 syll. 8 syll. 8 syll. 8 syll. 8 syll. 8 syll. 8 syll. 8 syll. 8 syll. 8 syll. 8 syll. 8 syll.

L'accent, dans la versification espagnole, modifie notamment le rythme du vers. La versification espagnole se soucie plutôt de maintenir le rythme, le nombre de syllabes étant à ce propos modifié. La structure rythmique exige que l'accent porte sur la pénultième (avant-dernière) syllabe : (_)(´)(_).