Adrienne Monnier, née le à Paris (3e arrondissement), morte le à Paris (14e arrondissement), est une libraire, éditrice de livres, organisatrice de soirées et rencontres littéraires, écrivaine et poétesse française.
Sa librairie « La Maison des Amis des Livres » au 7 rue de l’Odéon est considérée comme « le foyer d'idées le plus attractif de l'époque » selon André Breton.
Elle participe avec sa compagne Sylvia Beach, fondatrice de la librairie « Shakespeare and Company », à la première édition en langue originale d’Ulysse de James Joyce et est responsable de sa première édition en langue française.
Biographie Premières années Origines Son père, Gustave Clovis Monnier, né en 1859 à Lect (département du Jura), mort en 1944, est employé des postes puis chef de brigade des postes. Il épouse en 1888 à Paris (3e arrondissement) Philiberte Solliet, née en 1873 à Lyon, morte en 1944 à Paris (14e arrondissement), originaire des Déserts en Savoie. Adrienne Monnier revendique cette origine savoyarde et se rend chaque été dans son village des Bauges. De leur union naît, outre Adrienne, Marie Monnier, illustratrice sur broderie.
Formation Adrienne Monnier reçoit avec sa sœur l'artiste Virginie Marie Jeanne Monnier une éducation soignée. Elle obtient son brevet supérieur.
En 1909, à l'âge de 17 ans, Adrienne Monnier découvre son homosexualité. La même année, elle suit sa camarade et amante Suzanne Bonnière à Londres afin d'apprendre l'anglais durant neuf mois. Elle tient alors des carnets de voyage.
Adrienne Monnier apprend la sténodactylographie et devient à partir de 1912 et pendant trois ans la secrétaire d'Yvonne Sarcey, directrice des Annales politiques et littéraires fondées par son beau-père Jules Brisson. Cette expérience professionnelle la met en contact avec le milieu littéraire de l'avant-guerre. Elle découvre la différence entre la rive droite et la rive gauche : les Annales, de la rive droite, s'adressent à un public de petite bourgeoisie provinciale intéressé par les auteurs à la mode. Dès cette époque, elle s'inscrit en opposition à cette politique éditoriale : .
Libraire à « La Maison des Amis des Livres » Les tragédies à l'origine de l'ouverture vignette|Gustave Clovis Monnier, père d'Adrienne Monnier, dans Le Petit Parisien du 6 novembre 1913.
Source Gallica / BnF.|306x306px Lors de la catastrophe ferroviaire de Melun du 4 novembre 1913, Gustave Clovis Monnier, alors chef de brigade aux postes de la ligne Lyon-Paris, est blessé : , . L'état de Clovis Monnier est moins désespéré que tel que décrit dans la presse, comme en informe Marie Monnier aux journalistes du Petit Parisien : . Gustave Clovis Monnier obtient une indemnité d'invalidité de 10 000 francs qu'il offre à sa fille aînée qui a besoin de fonds pour ouvrir sa propre librairie.
À la déclaration de guerre en , de nombreux libraires doivent vendre à un prix modique leur boutique pour partir au front. C'est également ce qui permet à Adrienne Monnier d'envisager de fonder sa propre enseigne.
Ouverture de la librairie vignette|508x508px|Adrienne Monnier dans l'arrière-boutique de sa librairie par Henri Manuel, vers 1925.
Source Ville de Paris / Bibliothèque Marguerite Durand.|centréLe Magazine littéraire , novembre 1991, ., à l'âge de 23 ans, Adrienne Monnier ouvre avec Suzanne Bonnière dans les locaux d'une ancienne boutique d'armoires normandes la librairie « A. Monnier, Librairie, Location de livres » au 7, rue de l'Odéon à Paris, c'est-à-dire dans le Quartier latin, rive gauche. Comme Adrienne Monnier le rappelle elle-même, la librairie est très bien située puisqu'elle est proche entre autres des grandes maisons d'édition, notamment du Mercure de France, rue de Condé : . La librairie est rebaptisée « La Maison des Amis des Livres » en 1918.
Adrienne Monnier vend des livres neufs et d'occasion. Elle achète les fonds du Mercure de France et de la Nouvelle Revue française, ainsi que des revues et plaquettes de petits éditeurs : elle achète par exemple le stock de la revue Vers et Prose à Paul Fort en 1916, soit 6 676 numéros pour 1 669 francs. Pierre Albert-Birot, Blaise Cendrars et Pierre Reverdy lui laissent également leurs publications ou revues en dépôt.
En 1938, elle déclare que la librairie lui fournit à peine de quoi vivre : 1 500 francs par mois en moyenne.
Une bibliothèque de prêt vignette|Adrienne Monier (sic) dans sa librairie « La Maison des Amis des Livres », photographie non datée, auteur inconnu, publiée dans le numéro 6802 de L'Oeuvre le 16 mai 1934, pour illustrer l'article « Les femmes au travail. La Librairie et l'Edition » d'Hélène Gosset.
Source Gallica / BnF. Adrienne Monnier constate qu'avec la hausse des prix du livre, les lecteurs se dirigent maintenant davantage vers les bibliothèques de prêt que vers les librairies, les contraignant à un choix limité d'ouvrages récents : , .
Elle décide donc de faire également de sa librairie une bibliothèque de prêt sur abonnements, puisqu. A propos des livres, elle confie à Eugène Marsan en 1920 : . Pour conserver les livres propres, ils sont recouverts d'un papier cristal changé à chaque emprunt.
La spécialisation dans les livres considérés modernes Adrienne Monnier décide de se spécialiser dans la vente et le prêt de livres « modernes » : .
Dès la fondation de sa librairie, Adrienne Monnier écrit à Jules Romains : . Elle raconte dans ses mémoires leur rencontre : .
En 1946, Adrienne Monnier juge un peu sévèrement la libraire qu'elle était dans sa jeunesse, et notamment ses choix et préférences : . Elle estime qu'elle jugeait à l'époque ceux qui se sont révélés les « vrais moderne[s] » comme « trop moderne[s] ».
En 1938, Maurice Saillet, 23 ans, devient assistant et associé d'Adrienne Monnier.
La distance avec les surréalistes et les dadaïstes vignette|Dessin d'Adrienne Monnier, publié dans le numéro 187 des Nouvelles littéraires le 15 mai 1925, pour illustrer l'article « Chez Adrienne Monnier : Pourquoi, Mademoiselle, vendez-vous vos livres ? » de Georges Charensol. Source Gallica / BnF. Adrienne Monnier refuse de diffuser les premiers numéros de Dada : . A Jean Paulhan qui lui en fait la demande, elle répond : .
Au début de l'année 1916, Louis Aragon s'abonne à la bibliothèque de prêt d'Adrienne Monnier : . André Breton fréquente également « La Maison des Amis des Livres » mais, contrairement à Louis Aragon, ne partage pas les goûts de la libraire : .
Adrienne Monnier accepte pourtant de prendre en dépôt la revue surréaliste Littérature parrainée par Paul Valéry et fondée en 1919 par Louis Aragon, André Breton et Philippe Soupault. La collaboration cesse au bout du cinquième numéro après que Paul Eluard s'est moqué de Paul Claudel lors du compte rendu de la séance de lecture consacrée à cet auteur et organisée par elle en mai de la même année : . Le 6 juillet 1946, dans le numéro 16 du Littéraire, Adrienne Monnier raconte succinctement et avec humour l'histoire de la revue Littérature dans son .
Un salon littéraire La Maison des Amis des Livres organise des séances de lectures publiques et des expositions, tenant d'après Paul Claudel . En mars 1917, Adrienne Monnier inaugure ces séances littéraires : elle y fait alors la lecture d'''Europe de Jules Romains. En mai 1919, elle fait la lecture de Cromedeyre-le-Vieil et en novembre 1920 du Voyage des amants du même auteur.
Le 21 janvier 1918, elle bénéficie de l'aide de l'industriel Pierre Haour (1880-1920), ami de Léon-Paul Fargue et de Maurice Ravel, pour créer une nouvelle structure. Elle y accueille de nombreux écrivains : Paul Fort, Paul Valéry, Gisèle Freund, Pascal Pia, Jules Romains, Djuna Barnes, James Joyce, Gertrude Stein, Louis Aragon, Ezra Pound, Marianne Moore, Charles Vildrac, Georges Duhamel, Ernest Hemingway, Jacques Lacan, Francis Scott Fitzgerald, Léon-Paul Fargue, André Gide, Walter Benjamin, Nathalie Sarraute, Valery Larbaud, André Breton, Simone de Beauvoir, Jacques Prévert, Jacques Benoist-Mechin, Maurice Saillet et des musiciens, notamment Francis Poulenc et Erik Satie.
Par ailleurs, Adrienne Monnier et Sylvia Beach fréquentent le salon littéraire de Natalie Clifford Barney, particulièrement durant les années 1930, où elles retrouvent Margaret Caroline Anderson, Djuna Barnes et Janet Flanner.
Les potassons Léon-Paul Fargue surnomme les habitués de la librairie les , qu'il définit en ces termes : . Les potassons créent le mouvement (d'après le titre de l'ouvrage de Raymonde Linossier du bibisme). Pour répondre à la demande croissante d'adhésions, ils créent également la catégorie intermédiaire d'.
En 1919, Erik Satie compose la Marche de Cocagne pour l'almanach de cocagne des Éditions de La Sirène, qui devient l'hymne des « Potassons ».
La librairie et la guerre Au printemps 1918, « La Maison des Amis des Livres » reste ouverte malgré les bombardements.
Directrice de la revue Le Navire d'Argent La participation à d'autres revues Adrienne Monnier encourage Pierre-André May, un habitué de sa librairie âgé de seulement 20 ans, dans la fondation de sa revue Intentions dont le premier numéro sort le 1er janvier 1922. Pour le premier numéro spécial de la revue, consacré à Valery Larbaud, Adrienne Monnier signe avec Léon-Paul Fargue en novembre de la même année une poésie humoristique signée .
En 1924, Adrienne Monnier s'occupe du premier numéro de la revue Commerce - dont le titre provient du vers d'Anabase - mais démissionne immédiatement en raison, selon elle, du rythme de travail noctambule de Léon-Paul Fargue. C'est dans ce numéro qu'apparaissent les premiers extraits dUlysse de James Joyce.
Une revue destinée à la promotion des jeunes et des modernes De juin 1925 à mai 1926, Adrienne Monnier dirige et administre la revue Le Navire d'ArgentLe Navire d'argent (lire en ligne sur Gallica).. Elle souhaite continuer de diffuser ses auteurs favoris mais également encourager les jeunes auteurs - jeunes par l'âge ou par la reconnaissance. Conformément à cette politique éditoriale, elle choisit Jean Prévost comme secrétaire de rédaction : il n'a alors que 24 ans et n'a publié que deux textes et des comptes rendus de lecture pour La Nouvelle Revue française.
La revue se présente comme , adressé à un : En tête du premier numéro, Valery Larbaud file la métaphore dans le texte « Paris de France » : Paris est ce navire prêt à un nouveau départ aux lendemains de la Première guerre mondiale.
Dans chaque numéro de la revue est publié ou deux textes d'auteurs reconnus (Valery Larbaud, Jules Romains, Jules Supervielle, Marcel Arland, Paul Claudel, Georges Duhamel, Jean Schlumberger, etc.) en plus des textes de jeunes auteurs présentés comme s'inscrivant dans leur lignée. Adrienne Monnier publie par exemple le premier texte d'Antoine de Saint-Exupéry.
La diffusion de la littérature étrangère Parmi les abonnés de la revue, on compte des bibliothèques et universités étrangères, des personnalités françaises (Marie Laurencin, Marie Dormoy, Jacques Doucet, etc.) et des étrangers à Paris (Ernest Hemingway, Natalie Clifford Barney, etc.). Les étrangers représentent 1/3 des abonnements. La revue se veut parisienne, dans le sens que donne Valery Larbaud de la parisianité : , ce qui implique qu'on peut être , voire .
Les numéros contiennent des bibliographies de littérature anglo-saxonne et allemande traduites en français et accompagnées de traductions souvent inédites de Henry Fielding, William Butler Yeats, Rainer Maria Rilke, William Blake, T. S. Eliot, etc. Le numéro 4 est consacré à William Blake. Un épisode de Finnegans Wake de James Joyce est imprimé en anglais pour la première fois dans une revue française sous le titre « From Work in Progress ». Le numéro 9 est consacré à Italo Svevo. Le numéro 10 est consacré à Walt Whitman avec les premières traductions françaises de E. E. Commings et Ernest Hemingway entre autres.
Contributrice de revues : les Gazettes