La philosophie postmoderne désigne un ensemble de discours et de travaux apparus en majorité dans les années 1960, en particulier en France (notamment ceux que les Américains ont rangés sous le nom de « French Theory »Voir François Cusset, French theory. Foucault, Derrida, Deleuze & Cie et les mutations de la vie intellectuelle aux États-Unis, La Découverte, Paris, 2003. Voir aussi l'article La French theory, métisse transatlantique, Sciences Humaines, N° Spécial N° 3 - Mai -Juin 2005, Foucault, Derrida, Deleuze : Pensées.). Cette appellation, héritée surtout de la conception qu'une époque avait de sa condition (postmodernité), et popularisée notamment par le philosophe Jean-François LyotardLa réception du mot doit beaucoup, en France, au livre de Jean-François Lyotard : La condition postmoderne (1979)., regroupe des pensées qui développent une forte critique de la tradition et de la rationalité propres à la modernité occidentale, et qui proposent des manières nouvelles de questionner les textes et l'histoire, influencées notamment par le marxisme, la critique kierkegaardienne et nietzschéenne de la rationalité, la phénoménologie de Husserl, la psychanalyse de Freud et de Lacan, le structuralisme de Lévi-Strauss, mais aussi par la linguistique et la critique littéraireLes théoriciens structuralistes de la littérature et du langage Roland Barthes, Gérard Genette et Roman Jakobson ont influencé les philosophes postmodernes. Mais aussi les dissidents du surréalisme Georges Bataille (cf. par exemple Jacques Derrida, L'écriture et la différence, « De l'économie restreinte à l'économie générale », 1967 ; Mario Perniola, L'Instant éternel. Bataille et la pensée de la marginalité, Méridiens, 1982) ; et Antonin Artaud (cf. Jacques Derrida, Artaud le Moma, Galilée, 2002 ; Jean-Philippe Cazier, « Antonin Artaud », in Aux sources de la pensée de Gilles Deleuze, Sils Maria/Vrin, 2005), ainsi que les théoriciens de la littérature Walter Benjamin et Maurice Blanchot..
On inclut souvent derrière cette appellation les philosophies de Foucault, de Deleuze et de DerridaCf. Gilbert Hottois, De la Renaissance à la Postmodernité : Une histoire de la philosophie moderne et contemporaine, ch. 20 : « Trois philosophes français de la différence », éd. De Boeck Université, 2001, p. 422. « Foucault, Deleuze et Derrida ont explicitement pris leurs distances par rapport au structuralisme. L'évolution de Deleuze et de Derrida a progressivement accentué les caractères post-modernes de leur œuvre. », mais aussi de Althusser, Castoriadis, Lyotard, Baudrillard, Guattari, Irigaray, Nancy, Lacoue-Labarthe, Kristeva en France ; Feyerabend, Cavell, Rorty, Jameson, Butler, Ronell aux États-Unis ; Vattimo, Perniola, Agamben en Italie ; Kurt Röttgers, Sloterdijk en Allemagne ; Žižek en SlovénieAvec un bémol cependant : Žižek critique les cultural studies et se réclame plutôt du modernisme. Voir le chapitre cinq de Vous avez dit totalitarisme ?., et quelques autres, qui ont en commun une posture de critique et de méfiance, de liberté voire de rupture vis-à-vis des traditions idéologiques de la modernité en Occident (humanisme). L'unité de ces pensées, comme le nom sous lequel on les regroupe, soulève toutefois de nombreux désaccords. Ainsi Foucault refusait pour sa part l'appellation « postmoderne », se réclamant plutôt de la modernitéVoir dans l'article Michel Foucault, section « Philosophie », la sous-section « Affiliation philosophique »..
La philosophie postmoderne est parfois confondue à tort avec le postmodernisme en tant que mouvement artistique, surtout dans l'architecture, qui en est un précurseur« Comme on le sait, c’est l’architecture qui a offert à la philosophie le concept de postmodernité. Sa vocation au sein du champ architectural était, au départ du moins, tout à fait claire. Il avait l’ambition de sonner le glas de la modernité architecturale, et, en particulier, de ses dérives fonctionnalistes. Ce diagnostic a, je crois, été dramatisé avec le plus de force au début de l’ouvrage de Ch. Jencks Le langage de l’architecture post-moderne (paru en 1979) […] Toutefois, très rapidement, cette profession de foi a excédé le champ de l’analyse architecturale de sorte que la revendication postmoderniste s’est très vite présentée comme une critique radicale de la modernité, de ses soubassements et de ses présupposés, répondant d’ailleurs ainsi à l’ambition englobante assumée par le modernisme architectural dans ses diverses formes (Le Corbusier, Bauhaus,...). » Jean-Louis GENARD, « Modernité et post-modernité en architecture », Réseaux, revue interdisciplinaire de philosophie morale et politique, n° 88-89-90, 2000, " Modernité et postmodernité ", p. 95-110;.
Caractéristiques communes et différences Caractères communs Naissance et essor La philosophie postmoderne désigne un ensemble d'études critiques menées entre les années 1950 et les années 1970 voire 1980, qui rejettent en partie les tendances universalistes et rationalistes de la philosophie des temps modernes, ou cherchent à s'en distancer pour mieux les analyser. Elle s'applique à des travaux et à des mouvements qui héritent des grands penseurs du soupçonL'expression « maîtres du soupçon » est appliquée aux trois penseurs : Karl Marx, Friedrich Nietzsche, Sigmund Freud, par Paul Ricœur, dans De l'interprétation. Essai sur Sigmund Freud, Seuil, 1965. En outre, dans La métaphore vive (1975 : p.363), Ricœur rattache Martin Heidegger et Jacques Derrida à l'herméneutique du soupçon. de la fin du et du début du (MarxLes principaux héritiers postmodernes de Karl Marx, en marge du marxisme traditionnel, sont Louis Althusser (Pour Marx, 1965), Jacques Derrida (Spectres de Marx, 1993), Gilles Deleuze et Félix Guattari (Capitalisme et schizophrénie, tome 1 1972, tome 2 1980), Slavoj Žižek (Le spectre rôde toujours, 2002)., NietzscheNotamment La généalogie de la morale (1887), analysée par exemple par Michel Foucault dans Nietzsche, la généalogie, l'histoire (1971), et le faux La Volonté de puissance, qui était alors considéré comme authentique : cf. par exemple Gilles Deleuze, Nietzsche et la philosophie (1962)., FreudLe psychanalyste Jacques Lacan, influencé par Freud, est lui-même inclus la plupart du temps dans ce que les Américains appellent « French Theory ». Son influence sur Jacques Derrida, Félix Guattari notamment, est manifeste. Cf. René Major, Lacan avec Derrida, éd. Champs-Flammarion, 2001, et, du même auteur, l'article « Derrida, lecteur de Freud et de Lacan », Études françaises, vol. 38, n° 1-2, 2002, p. 165-178., puis HeideggerHeidegger inspira notamment la critique de l'hégémonie technologique, point commun aux différents philosophes postmodernes. Cf. Martin Heidegger, La question de la technique, 1954, dans Essais et conférences, Paris, 1958 : l'ensemble du monde est devenu l'objet d'une rationalisation technologique, appelée « arraisonnement » (das Gestell, traduit à présent par « dispositif » : cf. aussi Giorgio Agamben, Qu'est-ce qu'un dispositif ?, Rivages poche, 2007).), comme le post-structuralisme, la déconstruction, le multiculturalisme, et une partie de la théorie de la littérature, qui se montrent spécialement sceptiques face au déploiement traditionnel du discours dans la philosophie, la littérature, la politique, les sciences, etc.
Attitude critique et concepts Les travaux qualifiés de postmodernes rompent en général avec le règne du sujet et de la raison, et les traditions philosophiques et idéologiques européennes héritées du Siècle des Lumières, comme la quête d'un système rationnel universel qu'on trouve dans le kantisme ou l'hégélianisme. C'est dans ce sens que Jacques Derrida s'est proposéDans De la grammatologie, 1967. de déconstruire ce qu'il appelle le , c'est-à-dire le primat de la raison sur tout ce qui est , la raison s'arrogeant d'habitude le droit de définir ce qu'est l' et de la rejeterPar exemple dans l'écriture (cf. L'écriture et la différence, 1967).. Ce logocentrisme se double, toujours selon Derrida, d'un (primat non seulement de la raison, mais aussi de la raison ). Il devient par la suite Voir La carte postale, 1980 : le primat du logos devient primat du phallos (le masculin), et c'est le sexisme et le patriarcat qui s'instaurent alors sous toutes leurs formes (sociale, littéraire, psychanalytique). : le primat de la raison, du logos, est aussi le primat du masculin.
Les philosophies postmodernes se méfient aussi des dichotomies (oppositions binaires) qui dominent la métaphysique et l’humanismePour une critique radicale et postmoderne de l'humanisme, cf. Peter Sloterdijk, Règles pour le parc humain, 1999. Sloterdijk s'inspire notamment de Nietzsche, Bachelard, Heidegger, Foucault et Derrida. occidentaux, telles que les oppositions entre vrai et faux, corps et esprit, société et individu, liberté et déterminisme, présence et absence, domination et soumission, masculin et fémininCf. par exemple Jacques Derrida, De la grammatologie, 1967..
L'idée d'une philosophie postmoderne a essentiellement pris corps grâce aux États-Unis, en particulier par la lecture d'un ensemble d'auteurs français, dont le corpus d'idées reste identifié sous le terme de Voir l'article La French theory, métisse transatlantique, Sciences Humaines, N° Spécial N° 3 - Mai -Juin 2005, Foucault, Derrida, Deleuze : Pensées..
« Une » philosophie de la différence Général Les premiers philosophes ayant influencé la philosophie postmoderne ont été Jean-François LyotardD'après Christian Delacampagne (Le Monde, 24 février 1984) : , Michel Foucault, Gilles Deleuze et Jacques Derrida. Car bien que ceux-ci ne s'en réclament pas, voire rejettent ce courantAinsi, bien que son œuvre soit parfois qualifiée de postmoderniste, Michel Foucault n'acceptait pas pour sa part cette appellation, se réclamant plutôt de la modernité (cf. Philosophie de Foucault)., ils auraient, selon Alex Callinicos, « contribué à créer l’atmosphère intellectuelle dans laquelle celle-ci pouvait s’épanouir »Alex Callinicos dans « Postmodernisme : un diagnostic critique »..
Gilles Deleuze : les différences
La différence deleuzienne provient essentiellement d'une réflexion à partir de l'éternel retour nietzschéen et de la multiplicité bergsonienneLe manifeste deleuzien de la différence est l'ouvrage Différence et répétition, PUF, 1968. Cf. aussi Nietzsche et la philosophie, PUF, 1962, et Le bergsonisme, PUF, 1966.. D'après Philippe Sergeant, « Deleuze avait pensé une "différence irréductible à l'opposition dialectique" ». Jacques Derrida : la différance
La différance derridienne s'inspire de deux sources majeures, qui ne sont pas les mêmes que pour Deleuze, et qui sont même celles auxquelles Deleuze s'oppose le plus : le texte Identité et différence de Heidegger (in Questions I et II, Gallimard, 1990), et la dialectique des opposés chez Hegel et SchellingLe manifeste derridien de la différence est L'écriture et la différence, Seuil, 1967. C'est dans ce livre (à la fin de « Cogito et histoire de la folie ») que le mot différance apparaît pour la première fois. Derrida reviendra précisément sur ce concept dans la conférence introductive à Marges – de la philosophie (Minuit, 1972), intitulée simplement La différance. Le concept de trace, quant à lui, sera longuement développé dans De la grammatologie (Minuit, 1967).. En effet, la tentative derridienne de penser le processus de la différance, c'est-à-dire à la fois de la différenciation qui engendre les différences, et du différer au sens temporel, s'inscrit dans la lignée des tentatives de Schelling, de Heidegger, puis de Bataille (concept de souveraineté), pour penser cette différence, cette négativité absolue qui dépasserait le système hégélien, non à l'extérieur de ou contre ce système (en dehors), mais à l'intérieur, en son dedans même. Hegel reste néanmoins, selon Derrida, le modèle de cette tentative et tentation de penser la différence au sein-même du logos philosophique :