vignette|Assassinat de Jean sans Peur au pont de Montereau. Enguerrand de Monstrelet, Chroniques (abrégé). Maître de la Chronique d'Angleterre, vers 1470-1480. Paris, BnF, département des manuscrits, Français 2680, 288.
L'assassinat de Jean sans Peur, duc de Bourgogne, survient le lors d'une entrevue avec le dauphin, le futur , sur le pont de Montereau.
Cet acte fait suite à l'assassinat du duc , frère du roi , par Raoul d'Anquetonville sur ordre de Jean sans Peur douze ans plus tôt et qui a déclenché une guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons.
Si les chroniqueurs bourguignons désignent les auteurs de l'attentat, ni le lit de Justice du , ni le traité d'Arras du , ne désignent nommément, comme auteurs du crime, les conseillers du roi ayant participé à la rencontreEnguerrand de Monstrelet, chroniqueur bourguignon, attribue la responsabilité de l'assassinat de Jean sans Peur à deux conseillers du roi , Tanneguy du Chastel et Jean Louvet. Cependant, le président Hénau, dans son Abrégé Historique de l'Histoire de France, (1821, vol. I), indique que . Enfin, dans la Chronique de Douet d'Arcq, tome 5, , il est mentionné que les clauses du traité d'Arras du , mettant fin à la guerre civile entre les Armagnacs et les Bourguignons, font obligation au roi . Cette clause visant des auteurs non mentionnés ne fut jamais appliquée. (Bertrand Schnerb, Jean sans Peur, le prince meurtrier, Payot, Paris, 2005)..
Contexte historique
gauche|vignette|Meurtre du duc Louis d'Orléans, enluminure du Maître de la Chronique d'Angleterre, vers 1475, BnF. L'événement prend place pendant la guerre de Cent Ans, qui oppose alors la France et l'Angleterre. Le roi de France Charles VI étant atteint de démence depuis 1392, la reine Isabeau de Bavière est chargée d'assumer la présidence du conseil de régence par intermittence. En 1407, elle est assistée de deux antagonistes qui revendiquent chacun le pouvoir : d'une part, le duc Louis d'Orléans, frère cadet du roi, et d'autre part, le duc Jean de Bourgogne, dit « Jean sans Peur », son cousin apanagé du duché de Bourgogne. Profitant d'une absence momentanée de son cousin, le duc d'Orléans fait écarter les conseillers bourguignons du conseil de régenceL'ordonnance royale, inspirée par Louis d'Orléans, date du 28 avril 1407. L'ancien conseil est remplacé par un « Grand Conseil » composé des grands seigneurs de la cour, dont les anciens conseillers bourguignons ne font pas partie, à deux exceptions près.. À son retour à Paris, Jean sans Peur, sentant le pouvoir lui échapper, décide de le faire assassiner. Sur ordre de Jean sans Peur, Raoul d'Anquetonville assassine le duc d'Orléans le à ParisPaul Raymond, Enquête du Prévôt de Paris sur l'Assassinat de Louis, duc d'Orléans (1407), École des Chartes, 1865, vol. 26, : .. Charles d'Orléans, fils du duc assassiné, fait appel à son beau-père, le comte d'Armagnac, pour venger son père à la tête de partisans français qui seront désormais connus sous le nom d'« Armagnacs ». Cet événement entraîne dès 1410 la guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons. Les Anglais reprenant les hostilités en , Jean sans Peur louvoie pour les ménager, car les Flandres (qui lui appartiennent) sont dépendantes de l'approvisionnement en laine anglaise pour fournir les draperies. Il n'envoie donc que peu de troupes pour les combattre. Au contraire, il profite des désordres pour prendre le pouvoir à Paris, soutenu par les universitaires et les artisans. Cependant, les Anglais écrasent la chevalerie française à Azincourt le . Il devient alors nécessaire tant pour les Armagnacs que pour les Bourguignons de mettre un terme à leur rivalité afin de repousser l'envahisseur.
Le , le dauphin Charles, âgé de quinze ans, résidant à l'hôtel Saint-Pol à Paris, est menacé dans sa vie par les tueurs bourguignons de Jean sans Peur, aux ordres de Capeluche, qui viennent d'envahir Paris. Ils massacrent le comte d'Armagnac et un grand nombre de partisans armagnacs du jeune dauphin. Entouré par des conseillers fidèles à la couronne de France, Charles se réfugie à Bourges, capitale de son duché de Berry, pour y organiser la résistance face aux Anglais et aux Bourguignons. Pourtant, il se retrouve rapidement contraint de traiter avec le duc de Bourgogne s'il veut défaire les Anglais. Jean sans Peur et le dauphin Charles se rencontrent une première fois le à Pouilly-le-Fort, puis à nouveau le , pour signer le traité de Pouilly-le-Fort, dit « la paix du Ponceau ». Le 19, un Te Deum célèbre à Paris leur prochaine réconciliation. Mais celle-ci est différée par une attaque des Anglais qui, progressant le long de la Seine, s'emparent de Poissy le et menacent Paris. Le duc de Bourgogne fait évacuer la famille royale à Troyes. Enfin, Jean et Charles conviennent de sceller leur alliance sur le pont qui traverse l'Yonne à Montereau, le . Les conseillers armagnacs du dauphin estiment que les négociations entamées par Jean sans Peur ont principalement pour objet de persister dans ses intrigues antérieures et sa fourberieJean Jouvenel des Ursins, dans son Histoire de Charles VI (page 437), donne un exemple précis de sa fourberie : Étant rassemblés pour faire la paix, … Trois jours après, le duc Louis d'Orléans était assassiné par les hommes de main que son cousin avait mandatés… en vue d'assumer le futur pouvoir du royaume de France, en réduisant le dauphin a quia. De plus, ils souhaitent venger l'assassinat de Louis d'Orléans, survenu douze ans plus tôt et toujours impuni en 1419. En effet, Jean sans Peur, après avoir commandité ce meurtre afin d'éliminer son concurrent du conseil du roi Charles VI, avait d'ailleurs proclamé haut et fort qu'il était l'instigateur de ce crime, qu'il justifiait par l'entremise du théologien Jean Petit, en le qualifiant d'un organisé pour le plus grand bien du royaume de FranceAlfred Coville, Le véritable texte de la justification du duc de Bourgogne par Jean Petit, Alf. Picard, Paris, 1911, T. 72.. Enfin, les Armagnacs redoutent que le duc de Bourgogne cherche à attenter à la vie du dauphin : le jeune Charles est le dernier fils du roi Charles VI, ses frères Louis et Jean étant morts subitement en 1415 et 1417. Les adversaires de Jean sans Peur n'hésitent pas à l'accuser d'aspirer au trône, d'autant que son rival Charles d'Orléans est à ce moment en captivité en Angleterre.
Le drame de Montereau vignette|gauche|Assassinat du duc de Bourgogne, Jean sans Peur, sur le pont de Montereau, en 1419, enluminure ornant les Chroniques de Monstrelet, manuscrit du , Paris, bibliothèque de l'Arsenal. vignette|Assassinat de Jean sans Peur, illustré dans le manuscrit de la Chronique d'Enguerrand de Monstrelet, vers 1500. Le , les deux armées arrivent vers sur les deux berges de l'YonneHistoire de France, Larousse, édition 2005., de part et d'autre du pont de Montereau. Jean sans Peur est informé que l'on veut attenter à sa vie, son entourage accentue sa surveillance afin de protéger le duc. Il en est de même pour le dauphin. Au milieu du pont, des charpentiers ont élevé un enclos avec une porte de chaque côté. Il est convenu que les deux rivaux entreront dans l'enclos avec chacun une escorte de dix personnes et que les portes seront fermées pendant toute la durée de l'entrevue. Chacun des dix hommes prête serment. Malgré les dispositions prises, le duc de Bourgogne réfléchit encore sur le bien-fondé de cette dangereuse rencontre. De chaque côté de l'Yonne, les deux princes s'épient. Enfin, à , le duc de Bourgogne se décide : il s'avance vers le pont de Montereau. Lorsque les conseillers du régent dauphin, dont Jean de Maissy, dit Jean Cadard, son médecin, voient apparaître sur le pont le duc de Bourgogne, ils s'avancent vers le duc et lui disent : . D'un geste, Tanneguy III du Chastel encourage le dauphin à pénétrer dans le sas destiné à la rencontre entre les deux cousins et il y accompagne Jean sans Peur. Ce dernier, rassuré, s'écrie : Valet de Viriville, Histoire de Charles VII, Éd.Jules Renouard. Paris, 1862.. Jean sans Peur, armé de son épée, se présente au rendez-vous du pont, accompagné d'une escorte de dix hommes armés, à laquelle se joint un onzième homme non prévu en la personne du secrétaire du duc.
L'atmosphère est tendue. Le duc s'agenouille avec respect devant le dauphin, qui lui reproche d'avoir préservé sa neutralité, sinon son alliance avec les Anglais, malgré la convention du PonceauLe traité de Pouilly, connu sous le nom de , passé entre le dauphin Charles et le duc de Bourgogne, Jean sans Peur, a été ratifié par la reine et par le conseil du roi le 19 juillet 1419. Ce traité porte entre autres clauses, amnistie générale, promesse de gouverner ensemble, et engagement de réunir leurs forces pour chasser les Anglais. (Galerie Historique de Versailles, Histoire de France, par Fain et Thunot, Gavard, Paris, 1811, vol. 1 à 2).. Le duc lui répond . Le ton monte, et, suivant l'historien Auguste Vallet de VirivilleVarlet de Viriville, Histoire de Charles VII, ibid., deux versions contradictoires s'opposent entre les partisans du dauphin et ceux du duc de Bourgogne. Les chroniqueurs bourguignons prétendent que Jean sans Peur s'est fait agresser immédiatement, sans avoir entamé de discussion. Les partisans du dauphin prétendent de leur côté que ce dernier se serait montré arrogant et qu'il aurait signifié au dauphin qu'il restait tributaire du roi son père et donc dans l'incapacité de traiter en son nom. Il lui aurait donc demandé de rentrer à Paris et de faire acte de soumission. Le sire de Navailles aurait appuyé cet argument en insistant sur la subordination du jeune dauphin au roi Charles VI. Il aurait fait le geste de tirer son épée du fourreau, ce qui aurait déclenché la réaction immédiate de la garde armée du dauphin. Il devait périr lui aussi en défendant Jean sans Peur. Suivant la version bourguignonne, Tanneguy du Chastel porte un coup de hache au visage du duc en criant . Cependant que le dauphin est écarté de la scène, les hommes d'armes de chaque parti brandissent leurs épées et c'est alors la curée. Tel est le récit qu'en fera plus tard Jean Séguinat, secrétaire du duc, à la commission d'enquête nommée par les BourguignonsEnguerrand de Monstrelet, Chroniques, Paris, Renouard, réédition New-York, 1966..
Le cadavre du duc de Bourgogne a la main droite sectionnée, à l'instar de ce qu'avaient fait les séides de Jean sans Peur quelques années auparavant, après l'assassinat de Louis d’OrléansConstat du prévôt de Paris, archives de l'Empire, rég. du Parlement. Année 1407. novembre. fol.13.. Pour les Bourguignons, le dauphin est considéré comme le principal instigateur de l'assassinat du duc de Bourgogne, malgré ses dénégationsDans une lettre adressée à la cour du roi Charles VI, le dauphin écrit : . (Histoire des ducs de Bourgogne, Barante ; vol. 4, p. 443-444)..
Il est aujourd'hui difficile d'arbitrer entre ces deux versions qui restent historiquement contradictoires, sauf, qu'à l'évidence, le duc de Bourgogne, Jean sans Peur, était défendu sur le pont de Montereau par dix chevaliers armés et qu'il est mort, l'épée à la main, alors que sa victime, le duc est mort sans défense, rue vieille du Temple à Paris, en pleine nuit, assassiné par les spadassins du duc de Bourgogne Jean sans Peur.
Conséquences
vignette|Plaque installée sur le pont de Montereau et rappelant l'assassinat de Jean sans Peur.