thumb|right|285px| Langues romanes orientales. L’istro-roumain se situe le plus à l’ouest de toutes (près du "C" de Croatie, en Istrie).

L’istro-roumain, ou istrien, est une langue romane parlée par les Istro-Roumains, une population de quelques centaines de locuteurs en 2001 dans huit villages de la péninsule d’Istrie, en Croatie. C’est une langue romane orientale, à ne pas confondre avec l’istriote, une langue italo-romane.

Selon certains linguistesPar exemple , et Ion Coteanu, cf. ., c’est une langue à part entière, à égalité avec le roumain, l’aroumain et le mégléno-roumain. D’autres linguistesPar exemple Sextil Pușcariu, , Ovid Densușianu, Iosif Popovici, Alexandru Rosetti, cf. . considèrent l’ensemble des langues romanes orientales comme n’en formant qu’une seule, qu’ils nomment « roumain », dont les quatre variantes seraient des dialectes qu’ils appellent daco-roumain, istro-roumain, aroumain et mégléno-roumain. Radu FloraC’était un linguiste originaire de la minorité nationale roumaine de Voïvodine (Serbie). est d’un avis différent, affirmant qu’aroumain et mégléno-roumain sont les deux groupes de dialectes d’une même langue romane orientale du Sud, tandis qu’istro-roumain et daco-roumain sont les deux groupes de dialectes d’une même langue romane orientale du Nord..

Quoi qu’il en soit, de nos jours, l’istrien n’est plus parlé que dans huit villages d’Istrie : Žejane, au nord-est du massif montagneux d’Učka, Šušnjevica et six autres villages et hameaux au sud de ce massif. Il y a également des locuteurs éparpillés dans des villes de Croatie (notamment à Pula et Rijeka) et d’autres émigrés surtout en Europe occidentale, aux États-Unis, au Canada et en Australie.

Le terme « istrien » (istriano, istarski jezik) est un exonyme local, tandis qu’« istro-roumain » (limba istro-română) est une création académique des linguistes roumains. Ses locuteurs ne l’appellent pas d’une façon unitaire : ceux du sud du massif de l’Učka disent qu’ils parlent vlåšca limba « la langue valaque » ou vlåški « valaque » (adverbe), terme provenant de l’exonyme « Valaques » qu’ils se sont approprié et qui peut prêter à confusion, puisque les Grecs, les Bulgares et les Serbes l’utilisent pour les Aroumains et les Méglénites, et que les Bulgares et les Serbes l’emploient aussi pour leurs minorités roumaines (roumanophones de Serbie et de Bulgarie) ; ceux de Žejane affirment qu’ils parlent žei̯ånsca limba ou žei̯ånski (adverbe).

Les Istro-roumains subissant déjà, depuis leur établissement en Istrie, un processus d’assimilation, et leur langue n’étant pas utilisée sous forme écrite par ses locuteurs, celle-ci est fortement influencée par le croate. Par conséquent, l’UNESCO la considère en grand danger. Il existe à présent certaines actions visant à la sauvegarder, menées par des associations culturelles avec un certain appui de la part des autorités.

Nombre de locuteurs

Les locuteurs d’istro-roumain ont rarement figuré en tant que tels dans les statistiques ; c’est pourquoi leur nombre a toujours été plutôt estimé. Avant le , il aurait été de .. En 2001, on estimait que, dans leurs villages, il y avait encore 150 locuteurs performants en istro-roumain, qui l’avaient appris avec leurs parents. Il pourrait y en avoir deux ou trois fois autant éparpillés dans les villes et quelques centaines encore en dehors de la Croatie : Europe, États-UnisDans ce pays, il y a 200 locuteurs environ, selon Dianich 2015.. Tous ces gens sont d’âge moyen ou vieux. La transmission de la langue des parents aux enfants a pratiquement cessé chez les générations nées dans les années 1950-1960. Les locuteurs jeunes (âgés de 30 ans environ), peu nombreux, l’ont apprise avec leurs grands-parents comme une deuxième ou troisième langue étrangère.

Les Istro-roumains et leur langue ne sont pas présents en tant que tels dans les données des recensements, mais ils pourraient se trouver parmi celles concernant la minorité nationale roumaine. Ainsi, en 2011, on a enregistré pour toute la Croatie 955 personnes de langue maternelle roumaine., mais on ne peut pas savoir combien de ces personnes sont des Boyash, dont la langue maternelle est le daco-roumain. Dans le comitat d'Istrie, 70 personnes se déclarent de langue maternelle roumaine et 6 de langue valaque. Dans le comitat de Primorje-Gorski Kotar, où se trouve Žejane, on enregistre 40 personnes de langue maternelle roumaine.

Le fait que les locuteurs d’istro-roumain étaient plus nombreux est prouvé par des toponymes. Toute une région du nord de l’Istrie, pour la plus grande partie en territoire croate et partiellement en Slovénie, s’appelle toujours Ćićarija, en italien Cicceria, de Ćići, l’un des ethnonymes donnés aux Istro-roumains par les Croates. Parmi les villages habités actuellement par des Istro-roumains, certains ont deux noms, l’un croate, l’autre istro-roumain, comme Jesenovik-Sukodru (cf. roumain sub codru « sous la forêt ») ; d’autres ont un seul nom mais en deux variantes comme Kostârčån, en croate Kostrčani. Il y en a bien davantage ayant de tels noms, mais dans lesquels on ne parle plus l’istro-roumain : Floričići (cf. roumain floricică « fleurette »), Jerbulišće (roum. iarbă « herbe »)., Katun, Kature (roum. cătun « hameau »), Fečori (roum. feciori « jeunes hommes »). ou Kerbune (roum. cărbune « charbon »).. Il y a d’autres toponymes istro-roumains sur l’île de Krk, où les locuteurs se sont assimilés dans la première moitié du : Fintira (cf. fântână « puits »), Sekara (cf. secară « seigle »), cité par ..

Histoire externe

Il est admis en général que l’istro-roumain est le dernier idiome à s’être séparé du proto-roumain, mais le lieu et la période où cela est arrivé ne sont pas documentés et sont donc l’objet d’hypothèses.

On distingue deux théories principales. Selon celle d’Ovid Densusianu, les Istro-roumains seraient originaires du sud-ouest de la Transylvanie et du Banat historique, d’où ils seraient partis au . Il fonde sa théorie sur des traits de langue, par exemple le rhotacisme de [n] intervocalique simple ([n] > [r]) dans les mots d’origine latine, comme dans le parler des Moți.. Cette hypothèse est soutenue par d’autres chercheurs aussi, , , , (les quatre derniers cités par )..

Sextil Pușcariu est d’un autre avis. Il affirme l’origine sud-danubienne des Istro-roumains et il situe le lieu de la séparation en Serbie actuelle, tout en admettant qu’ils étaient en contact avec les Roumains de la partie occidentale du territoire nord-danubien. Selon lui, ils se seraient séparés des autres Roumains au , cité par .. Avec des différences quant au lieu exact, la théorie de Pușcariu est elle aussi adoptée par plusieurs chercheurs, , , , , (tous cités par ), ..

Outre ces deux théories, il y en a une intermédiaire, celle d’Elena Scărlătoiu, selon laquelle les Istro-roumains proviendraient de plusieurs « noyaux » du centre, de l’ouest et du nord-ouest de la Transylvanie, ainsi que du sud du Danube, surtout de la vallée du Timok et de la région de Prizren, cité par ..

L’istro-roumain a toujours été une langue essentiellement orale. Ses attestations ont d’abord paru transcrites par des érudits qui se sont intéressés aux Istro-roumains, puis par des linguistes qui ont enregistré des prières, des textes de chansons, des contes et d’autres textes narratifs, des dictons et des proverbes.

La première attestation de l’istro-roumain paraît en 1698, dans une histoire de Trieste écrite par un moine de cette ville, Ireneo della Croce.. Celui-ci mentionne l’endonyme Rumeri, utilisé à l’époque par les Istro-roumains, et donne une liste de 13 noms seuls, 8 noms avec des déterminants et deux phrases simples dans leur langue, avec leur traduction en latin.

En 1819, Ivan Feretić, un prêtre catholique de l’île de Krk, transcrit deux prières en « roumain de Krk »Reprises par , cité par . Filipi appelle cet idiome Krkorumänisch en allemand et krkorumunjski en croate.. Ce sont les premiers textes considérés comme attestant l’istro-roumain.

Les attestations suivantes sont une anecdote et une variante de la fable La cigale et la fourmi, enregistrées par l’érudit istrien Antonio Covaz et publiées en 1846 avec leur traduction en latin et en italien..

Trois prières en istro-roumain sont publiées en 1856, parmi lesquelles le Notre PèreNotre Père (consulté le 7 mars 2023)., dans une revue de SlovéniePar Fr. J. Sajovec, dans Novice gospodarske, obertnijske i narodske, , Ljubljana, 1856, ..

Ce sont des chercheurs qui transcrivent et publient le plus de textes oraux, sur lesquels les linguistes travaillent pour décrire la langue, Iosif Popovici, Sextil Pușcariu, Leca Morariu, Traian Cantemir, August Kovačec, etc..

Le premier ouvrage littéraire cultivé paraît en 1905., restant aussi le seul jusqu’à quelques autres qui paraîtront dans les années 1990 et après 2000Voir, par exemple, Očuvęj vlåška ši žejånska limba – Literary corner (Coin littéraire)..

N’étant pas écrit, l’istro-roumain n’a pu être une langue d’enseignement. Les années 1921-1925 ont été la seule période où il a été utilisé dans ce but, en parallèle avec le roumain standard, dans une école fondée par Andrei Glavina, un Istro-roumain qui avait fait des études en Roumanie.

Situation actuelle

L’istro-roumain est en voie de disparition, ce qui est reflété par sa présence dans l’Atlas UNESCO des langues en danger dans le monde..

À partir des années 1990, on a entrepris certaines actions pour sauvegarder cette langue. Étant signataire en 1997 de la Charte européenne des langues régionales ou minoritairesStates Parties to the European Charter for Regional or Minority Languages and their regional or minority languages (consulté le 7 mars 2023)., la Croatie est invitée par le Conseil de l’Europe à prendre des mesures pour la protection de l’istro-roumain10.3 Charte européenne des langues régionales ou minoritaires – a. Troisième rapport du Comité d'experts concernant la Croatie, du 12 mars 2008; Assemblée Parlamentaire du Conseil de l’Europe, Rapport | Doc. 12422 | 21 octobre 2010 (consultés le 7 mars 2023).. Dans le cadre des relations bilatérales avec le gouvernement croate, le gouvernement roumain œuvre aussi dans une certaine mesure, dans ce sensCf. Declarații comune de presă susținute de prim-ministrul Emil Boc și președintele Guvernului Republicii Croația, Jadranka Kosor – partea II. (Déclarations communes de presse soutenues par le premier ministre Emil Boc et la présidente du Gouvernement de la République de Croatie Jadranka Kosor – ) (consulté le 7 mars 2023)..

En effet, en Croatie, on prend certaines mesures. Au niveau central, l’istro-roumain est inscrit sur la Liste des biens culturels immatériels protégés de la Croatie, faisant partie du Registre des biens culturels, en vertu de la Loi sur la protection et la conservation des biens culturels Lista zaštićenih nematerijalnih kulturnih dobara (consulté le 7 mars 2023).. Au niveau local, dans le Statut du comitat d’Istrie, adopté en 2009, il est inscrit que le comitat œuvre pour la sauvegarde des dialectes locaux, parmi lesquels l’istro-roumain STATUT ISTARSKE ŽUPANIJE, article 18. (consulté le 7 mars 2023).. En tant que mesure concernant l’enseignement, le Conseil du comitat d’Istrie confie à l’école élémentaire et collège Ivan-Goran-Kovačić de Čepić le soin de promouvoir l’istro-roumain, raison pour laquelle elle bénéficie d’un régime spécial qui lui permet de ne pas appliquer la règle concernant le nombre minimal d’élèves inscrits Décision du Conseil du comitat d’Istrie concernant le réseau des écoles et collèges, (consulté le 7 mars 2023).. En vertu de cette décision, son programme scolaire pour l’année 2022-2023 prévoit 70 heures par an, deux par mois, d’istrorumunjski jezik « langue istro-roumaine » et d’autres activités liées aux traditions istro-roumaines, avec deux enseignantsŠkolski kurikul za školsku godinu 2022/2023, (consulté le 7 mars 2023)..