Heinrich Brüning , né le à Münster (province de Westphalie) et mort le à Norwich (États-Unis), est un homme d'État allemand.
Membre du Zentrum, il est chancelier du Reich entre 1930 et 1932.
Biographie Né à Münster en province de Westphalie, Heinrich Brüning poursuit ses études secondaires au lycée Saint-Paul de Münster, puis étudie la philosophie, l’histoire, le droit et l’économie avant d’exercer les fonctions d’agent d’affaires de la confédération syndicale chrétienne allemande (1921-1930). Originellement conservateur et monarchiste, il se rallie finalement, sans enthousiasme, à la République de Weimar de 1919. Malgré tout, l’espoir d’un retour à la royauté en Allemagne sur le long terme reste constant durant l’ensemble de sa carrière politique "Les irresponsables, qui a porté Hitler au pouvoir ?", Johann Chapoutot, chapitre "L'austérité au pouvoir : la saignée du docteur Brüning", pages 38 à 39, éditions Gallimard, 2024.
Vers 1900, il séjourne au pair en France, à Alizay. Il est député au Reichstag (1924-1933), et finalement président du groupe parlementaire centriste (1929-1930 et 1932-1933) jusqu'à sa dissolution par Adolf Hitler. Il exerce les fonctions de chancelier de 1930 à 1932. Il fait interdire, pendant son mandat, le corps franc des SA. Il fuit l'Allemagne en 1934 et s'installe aux États-Unis.
Chancelier du Reich
vignette|gauche|Heinrich Brüning en 1932. Brüning est pressenti pour devenir chancelier dès 1929, avant même la crise économique de la même année et la démission du social-démocrate Hermann Müller"Les irresponsables, qui a porté Hitler au pouvoir ?", Johann Chapoutot, chapitre "L'austérité au pouvoir : la saignée du docteur Brüning", pages 39 à 40, éditions Gallimard, 2024. Au printemps 1929, il est reçu par le général Kurt von Schleicher, ce dernier agissant à la demande du président Hindenburg. Durant cette entrevue, les deux hommes anticipent et prévoient les futures bases du gouvernement Brüning : mise à l’écart des sociaux démocrates, mise au pas du parlement par le gouvernement en recourrant à l’article 48 de la constitution. Durant cette entrevue, Brüning fait part de sa volonté, sur le long terme, de permettre un retour de la monarchie en Allemagne. Selon lui, la reprise en ordre politique et institutionnelle que devrait causer son gouvernement éventuel devrait permettre le retour d’un monarque comme chef de l’État, après la mort d’Hindenburg.
Le , Hindenburg, le président de la république de Weimar, le nomme chancelier. Brüning forme un gouvernement minoritaire soutenu par les partis du centre. Ses objectifs principaux sont le règlement de la question des réparations exigées par les vainqueurs de la Première Guerre mondiale au traité de Versailles, la résorption du chômage, et l’assainissement du budget de l’État par une politique déflationniste.
Relations avec le parlement et le camp présidentiel Dès son premier discours de politique générale début , le nouveau chancelier met sous pression les députés : il annonce son intention de constituer un gouvernement technique, indépendant de tout accord de coalition entre les partis au sein du Reichstag"Les irresponsables, qui a porté Hitler au pouvoir ?", Johann Chapoutot, chapitre "L'austérité au pouvoir : la saignée du docteur Brüning", pages 40 à 41, éditions Gallimard, 2024. Il avertit également que cette entrevue , et menace d’une dissolution en cas de réticences trop forte des parlementaires. Dans son discours, il attend du parlement .
Initialement il prend la direction du ministère des Finances. En , Brüning gouverne par décrets en vertu de l'article 48 de la constitution pour contourner le blocage parlementaire des partis d'opposition, sans y parvenir. Cet échec pousse Brüning à dissoudre le , espérant ainsi disposer d'une assise parlementaire plus large : il prévoit d'obtenir de la dissolution un déclin du SPD, un renforcement du Zentrum et un accord avec le DNVP, formation d'extrême droite, en espérant contenir la percée du parti nazi"Les irresponsables, qui a porté Hitler au pouvoir ?", Johann Chapoutot, chapitre "L'austérité au pouvoir : la saignée du docteur Brüning", pages 44 à 45, éditions Gallimard, 2024. Cette manœuvre est un échec : les élections du nouveau Parlement (), permettent au Parti nazi (NSDAP) passe de 14 à et au SPD de rester le premier parti d’Allemagne avec 24,5 % des voix, tandis que le Zentrum décline et que le DNVP voit son score se réduire de moitié. Brüning, qu'Hindenburg avait nommé afin d'écarter les sociaux-démocrates du pouvoir"Les irresponsables, qui a porté Hitler au pouvoir ?", Johann Chapoutot, chapitre "L'austérité au pouvoir : la saignée du docteur Brüning", page 45, éditions Gallimard, 2024, doit former un gouvernement minoritaire avec l'appui du parti social-démocrate. Brüning doit cependant toujours composer avec le soutien du président de la République pour la signature des décrets-lois.
À partir des élections anticipées de 1930, les relations entre Brüning et le président Hindenburg deviennent exécrables, ce dernier ne supportant pas les tractations entre son chancelier et les sociaux-démocrates, qu'il déteste"Les irresponsables, qui a porté Hitler au pouvoir ?", Johann Chapoutot, chapitre "L'austérité au pouvoir : la saignée du docteur Brüning", page 106, éditions Gallimard, 2024. Suite à la réélection d'Hindeburg en 1932, alors que Brüning, conformément aux usages, présente la démission de son gouvernement, le président lui annonce : « Oui, bon, voilà, c'est ce que je voulais entendre, c'est ce que j'attendais. Bon, on va écrire dans le communiqué que je n'ai pour l'instant pas accepté votre démission ». Une telle ambiguité, envers un gouvernement ni démissionnaire ni pleinement reconduit, discrédite Brüning et son cabinet"Les irresponsables, qui a porté Hitler au pouvoir ?", Johann Chapoutot, chapitre "L'austérité au pouvoir : la saignée du docteur Brüning", page 108, éditions Gallimard, 2024.
Politique économique Dans le contexte aggravé de la crise mondiale du crédit, ayant éclaté à Wall-Street un an plus tôt, Brüning tente d’imposer des mesures déflationnistes et un retour à l'agriculture. Ces mesures sont très impopulaires dans le cadre de la montée inexorable du parti nazi. Il instaure une politique d'austérité mêlant réduction des dépenses publiques et augmentation des impôts.
Selon l'analyse keynésienne, les politiques restrictives de Brüning dans un contexte de diminution de la demande (baisse de la part des chômeurs indemnisés de 52,9 % à 15,4 % entre et , baisse des loyers de 10 %, baisse du traitement des fonctionnaires de 20 %, hausses d'impôts, etc.), accrurent dramatiquement les effets de la crise. Ces baisses forcées des prix, des aides sociales, et des salaires qui se voulaient permettre une amélioration de la compétitivité, pousser les chômeurs à l'emploi pour des salaires plus faibles, et améliorer les conditions de l'offre, eurent un effet encore plus rapide de baisse du pouvoir d'achat. Et donc de baisse de la demande anticipée par les employeurs ainsi que de leur chiffre d'affaires. De là, de baisse de leur production et de la quantité de main d’œuvre qu'ils utilisaient.
Le nombre de chômeurs passa de courant 1930 à un an et demi après. Dans le même temps, la production industrielle se contracta de plus d'un tiers par rapport à son volume de 1930. Et Gabriel Ardant et Pierre Mendès France de commenter : « Ces six millions de chômeurs, la crainte de ceux qui travaillaient encore et celle des chefs d'entreprise furent une des causes de la prise de pouvoir par Hitler. Rarement l'application d'un système scientifique erroné [la théorie néoclassique du chômage] eut de plus vastes et de plus désastreuses conséquences ! »
Dans un article de 2017, quatre économistes des universités d'Oxford (Royaume-Uni) Bocconi (Milan, Italie), de Californie (Davis, États-Unis) et de Londres ont quantifié cette conséquence de la politique de rigueur imposée par le chancelier Brüning. Si les plus pauvres ont au contraire plutôt voté communiste lors des élections de 1930 et 1932, la bourgeoisie et une partie des classes moyennes se sont portées vers les nazis : « Selon la façon dont nous mesurons l'austérité et selon les élections analysées, chaque écart-type de 1 % en termes d'augmentation de l'austérité est associé à une augmentation de 2 % à 5 % de la part de vote pour les nazis ».
Rôle devant la montée du nazisme Le , Brüning, dans l’espoir de constituer une nouvelle coalition, s’entretient avec Hitler. Brüning propose au chef du parti nazi de le soutenir en « collaborant loyalement, de manière secrète, puis ouvertement » en vue d’un un programme de gouvernement basé sur l’austérité économique et budgétaire et sur la lutte contre les réparations imposées par le traité de Versailles"Les irresponsables, qui a porté Hitler au pouvoir ?", Johann Chapoutot, chapitre "L'austérité au pouvoir : la saignée du docteur Brüning", pages 49 à 53, éditions Gallimard, 2024. Dans ses mémoires, Brüning déclare avoir renoncé à un accord avec Hitler en raison de ses réticences sur l’austérité budgétaire, et en raison des volontés répressives et bellicistes du leader nazi. Toutefois, durant l’entretien, le chancelier ouvre la porte à des coalitions au niveau local : « Pour ne pas trancher les fils déjà tissés (…), je me déclarais disposé à faire en sorte que le NSDAP et le Zentrum puissent former des gouvernements communs dans les Parlements des Länder, partout où cela serait arithmétiquement possible, et ce dès cette première phase de rapprochement entre nous. Cela fit manifestement sur Hitler bien plus d’impression que tout ce que j’avais pu dire auparavant. Pour lui, le principe directeur était : d’abord le pouvoir, ensuite la politique ». Ce début d’entente permet au parti nazi, à l’été 1932, de participer au gouvernement au côté du Zentrum dans cinq lander, et d’en diriger trois.
Ainsi, pour l'historien Johann Chapoutot, l’attitude de Brüning envers le parti nazi joue un rôle essentiel dans sa progression et son arrivée au pouvoir. L’ouverture à des accords, loin de canaliser les progrès électoraux nazis, rende aux yeux de certains partis de droite le mouvement nazi plus respectable, plus crédible. De plus, ces accords n’empêchent pas le parti nazi de maintenir une opposition frontale contre le gouvernement Brüning.
Chute du gouvernemennt Au cours de l'année 1932, les relations entre le président du Reich et le chancelier sont de plus en plus tendues : Brüning est considéré comme incapable de permettre un tournant conservateur au régime, et Hindenburg a discrédité son gouvernement en refusant sa démission après sa réélection.
Qui plus est, Hindenburg voit d'un très mauvais oeil le projet de réforme agraire, qui menacerait selon lui les intérêts des grands propriétaires agrariens de l'Est, dont il est issu : le projet de Brüning est de nationaliser les terres grevées de dettes pour les confier à d'anciens chômeurs devenus colons en Prusse-Orientale. Les représentants des grands propriétaires terriens écrivent de nombreuses lettres à Hindenburg pour exiger la démission du gouvernement, qualifiant la réforme de « bolchévisme agraire » .
Enfin, Brüning ne peut plus s'opposer efficacement à l’extrême droite (NSDAP) et à sa propagande nationaliste ou endiguer la radicalisation des combats avec l’extrême gauche (KPD). Dans une dernière tentative de rétablir l'ordre social, il prononce la dissolution des S.A. et S.S., ces corps paramilitaires allemands créés par Hitler en 1921 et crédités entretemps de .