Le marxisme libertaire est un concept créé par Daniel Guérin pour désigner un courant politique alliant le marxisme et l’anarchisme. Il explique dans son livre publié en 1969 (Pour un marxisme libertaire) que Daniel Guérin, Pour un marxisme libertaire, Coll. « Libertés », Paris, Robert Laffont, 1969, p. 8., celui-ci étant à la fois associé au réformisme parlementaire de l'Internationale ouvrière (dite deuxième Internationale), et au jacobinisme soviétiqueDaniel Guérin, Pour un marxisme libertaire, Coll. « Libertés », Paris, Robert Laffont, 1969, p. 23; Daniel Guérin, À la recherche d’un communisme libertaire, Coll. « Série B », Paris, Éditions Spartacus, 1984, p. 14.. Il fait donc appel à un renouveau du socialisme, un socialisme qui serait autogestionnaire. Cette philosophie se rapproche en cela du communisme libertaire.

Origine du concept

vignette|redresse|Daniel Guérin en 1925.

Daniel Guérin affirme que le marxisme libertaire passa de la théorie à la pratique lors des événements de Mai 68. Ce courant se présentait alors comme une synthèse dialectique, refusant à la fois le gaullisme et le stalinismeDaniel Guérin, À la recherche d’un communisme libertaire, Coll. « Série B », Paris, Éditions Spartacus, 1984, p. 17, 117-118, 121.. Guérin ne croit pas que la révolution russe fut une réalisation de la pensée de Marx. Il juge que Lénine, par sa théorie de l’avant-garde, était plutôt blanquiste que marxiste. La révolution socialiste pour être réellement socialiste se devrait d’être effectuée par les masses populaires, et non par un parti se substituant à la classe ouvrièreDaniel Guérin, À la recherche d’un communisme libertaire, Coll. « Série B », Paris, Éditions Spartacus, 1984, p. 83 et 87.. Il argue que la pensée de Marx fut instrumentalisée, et qu’on y puisa des justifications tout en l’infléchissant à volonté. Guérin estime que « L’anarchisme est inséparable du marxisme », et que les opposer consiste à « poser un faux problème »Daniel Guérin, À la recherche d’un communisme libertaire, Coll. « Série B », Paris, Éditions Spartacus, 1984, p. 18.. Il soutient que cette thèse est exemplifiée par La Guerre civile en France, pamphlet écrit par Karl Marx au nom de l’Association internationale des travailleurs, œuvre qu’il qualifie de « marxiste libertaire »Daniel Guérin, À la recherche d’un communisme libertaire, Coll. « Série B », Paris, Éditions Spartacus, 1984, p. 98..

Le marxisme libertaire chez Maximilien Rubel Quelques années après la publication du livre de Daniel Guérin, Maximilien Rubel défendit une position similaire en 1973 dans son essai Marx, théoricien de l’anarchisme. Il asserte que Marx fut « le premier à jeter les bases rationnelles de l’utopie anarchiste et à en définir un projet de réalisation »Maximilien Rubel, Marx théoricien de l'anarchisme, Coll. « Les cahiers », Genève, Éditions Entremonde, 2011, p. 7.. Selon lui, la pensée de Marx aurait également été instrumentalisée par les révolutionnaires russes. Il parle de la naissance d’une « mythologie marxiste », car lorsque le Parti bolchévique prit le pouvoir en 1917, les œuvres de Marx n’étaient pas encore complètement accessiblesMaximilien Rubel, Marx théoricien de l'anarchisme, Coll. « Les cahiers », Genève, Éditions Entremonde, 2011, p. 5 et 17.. Il précise toutefois que cette légende de Marx « apôtre de l’État » ne fut pas initiée par les bolcheviks, mais par Michel Bakounine, qui était membre tout comme Marx de la première Association internationale des travailleursMaximilien Rubel, Marx théoricien de l'anarchisme, Coll. « Les cahiers », Genève, Éditions Entremonde, 2011, p. 36, note de bas de page.

« Marx autoritaire » : la querelle Marx-Bakounine dans la Première Internationale Bakounine rejoignit l’Association internationale des travailleurs en 1868 dont Marx était membre depuis la fondation en 1864. Il joignit cette organisation tout en demeurant dans un groupe secret (l’Alliance internationale de la démocratie socialiste), croyant que Marx faisait également partie d’un groupe secret. . En réalité, ce groupe secret (La Ligue des communistes) avait été dissous en 1852Mathieu Léonard, « Postface », in Karl Marx, La Guerre civile en France, p. 123-153, Genève-Paris, Éditions Entremonde, 2012, p. 130, note 5.. Quelques mois après son arrivée, Marx désirait expulser Bakounine, ce qu’il réussit finalement en 1872 lors du Congrès de La Haye. Il lui reprochait de vouloir « devenir le dictateur de l’Internationale » ainsi que son « abstentionnisme politique ». Quant à Bakounine, il reprochait aussi à Marx un certain autoritarisme, et une volonté de centraliser cette organisationJean-Christophe Angaut, « Le conflit Marx-Bakounine dans l'internationale : une confrontation des pratiques politiques », Actuel Marx, vol. 41, no 1, pp. 112-129 (2007), p. 118 et 120.. Cependant, « Marx n'était pas le dirigeant de l'Internationale et ne disposait pas de la mainmise sur le Conseil général »Mathieu Léonard, « Postface », in Karl Marx, La Guerre civile en France, p. 123-153, Genève-Paris, Éditions Entremonde, 2012, p. 132.. Bakounine crut probablement voir le geste de Marx dans l’adoption de résolutions permettant l’élargissement des pouvoirs du Conseil général lors du Congrès de Bâle en 1869Note des éditeurs, in Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt, Paris, Les Éditions sociales, 1972, p. 121., auxquelles les bakouninistes s’opposèrent. Cela est fort possible, puisque Marx souhaitait réellement une centralisation à Londres, estimant celle-ci comme la « métropole du capital »; étant la plus avancée industriellement, c’était là où révolution devait voir le jourJean-Christophe Angaut, « Le conflit Marx-Bakounine dans l'internationale : une confrontation des pratiques politiques », Actuel Marx, vol. 41, no 1, pp. 112-129 (2007), p. 121-122..

En sus de la centralisation, la question électorale divisa aussi l’Internationale. Bakounine, contrairement à Marx, prône l’abstentionnisme, bien qu’il ne s’oppose pas totalement au concept de représentation puisqu’il fut lui-même délégué auprès d’ouvriers lors du Congrès de BâleJean-Christophe Angaut, « Le conflit Marx-Bakounine dans l'internationale : une confrontation des pratiques politiques », Actuel Marx, vol. 41, no 1, pp. 112-129 (2007), p. 115.. Les partisans de Bakounine n’étaient cependant pas tous abstentionnistesDaniel Guérin, À la recherche d’un communisme libertaire, Coll. « Série B », Paris, Éditions Spartacus, 1984, p. 51.. Marx, lors de cette période, considérait les élections comme un moyen comme un autre pour l’émancipation de la classe ouvrière, et n’avait pas tourné le dos à la possibilité « des moyens violents »Karl Marx, « L'indifférentisme en matière politique » [Extrait] in Almanacco repubblicano, 1873, cité par Maximilien Rubel, Marx théoricien de l'anarchisme, Coll. « Les cahiers », Genève, Éditions Entremonde, 2011, p. 52.. Il disait quelques années plus tôt dans une lettre à Ferdinand Freiligrath (1860), qu’il donnait au terme « parti » un « sens éminemment historique », sans toutefois préciser ce que cela signifiait.

En somme, il n’est pas impossible que la querelle Marx/Bakounine ne fût qu’une querelle personnelle. Ce que firent remarquer certains auteurs d’un pamphlet anonyme de 1873, où ils demandaient qu’il n’y ait plus de « marxistes ou de Bakouninistes », et reprochaient à ces « bourgeois déclassés » d’avoir substitué leur orgueil et leur ambition aux « intérêts généraux de la masse »Daniel Guérin, À la recherche d’un communisme libertaire, Coll. « Série B », Paris, Éditions Spartacus, 1984, p. 54 et 57.. En effet, les doctrines de Marx et de Bakounine ne diffèrent pas totalement. Tout comme le premierKarl Marx, Le Capital, Paris, Garnier-Flammarion, 1969, p. 567., le second défendait la propriété collective des moyens de production. Néanmoins, il voulait conserver un droit de propriété privée pour les produits du travail, faisant de lui un collectiviste et non un communisteRudolf Rocker, Théorie et pratique de l’anarchosyndicalisme, Bruxelles : Éditions Aden, 2010, p. 39. (il reprochait à Marx d’être communisteJean-Christophe Angaut, « Le conflit Marx-Bakounine dans l'internationale : une confrontation des pratiques politiques », Actuel Marx, vol. 41, no 1, pp. 112-129 (2007), p. 118.). En revanche, Bakounine souhaitait supprimer l’État avant le capital selon le mot de Friedrich EngelsFriedrich Engels, Lettre à Cuno, in Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt, Paris, Éditions sociales, 1972, p. 120.. Il croit à l’instar de Marx que « le développement de la production capitaliste détermine l’apparition de l’État moderne », mais s’éloigne en ceci : l’État a fini « à son tour par valoir comme condition d’existence de ce mode de production »Jean-Christophe Angaut, « Le conflit Marx-Bakounine dans l'internationale : une confrontation des pratiques politiques », Actuel Marx, vol. 41, no 1, pp. 112-129 (2007), p. 125.. Chez Marx, conformément au matérialisme historique, cela est impensable : l’État n’est pas une « entité autonome »Karl Marx et Friedrich Engels, L’Idéologie allemande, Paris, Éditions sociales, 1976, p. 73 et 495. ; il a sa base matérielle (le mode de production) et ne pourrait subsister indépendamment. Par conséquent, supprimer le capital, c’est supprimer l’État.

L’anarchisme dans la pensée de Marx L’État en question