Irène Némirovsky (en , ) est une romancière russe d'expression française, née à Kiev le et morte le à Auschwitz. Auteur à succès dans la France des années 1930 mais oubliée après la Seconde Guerre mondiale, elle est le seul écrivain à qui le prix Renaudot ait été décerné à titre posthume, en 2004, pour son roman inachevé Suite française.

Issue d'une famille juive fortunée mais désunie et malheureuse, Irène Némirovsky reçoit une éducation bourgeoise, imprégnée de culture française. Lorsque ses parents, fuyant la révolution russe, s'installent à Paris, elle y mène une vie mondaine et insouciante, avant d'épouser Michel Epstein, émigré russe juif avec lequel elle a deux filles, Denise et Élisabeth. Sa vocation s'affirme précocement. Après le succès de David Golder en 1929, elle ne cesse plus d'écrire, tant par passion que par nécessité financière. Elle qui n'a pas la nationalité française tarde à se rendre compte que son amour pour la France et sa place dans le paysage littéraire ne la préserveront pas des lois antijuives du régime de Vichy et de l'occupant allemand : arrêtée en , elle meurt du typhus après quelques semaines de détention à Auschwitz ; son mari y est déporté et assassiné en novembre de la même année.

Leurs filles survivent à la Shoah mais ne trouvent que bien plus tard le courage de faire revivre l'œuvre d'Irène Némirovsky. En 1995, elles confient toutes ses archives à l'Institut Mémoires de l'édition contemporaine. La transcription du manuscrit de Suite française par Denise Epstein entraîne la redécouverte du reste de son œuvre.

Les nouvelles et romans assez courts d'Irène Némirovsky relèvent d'un réalisme volontiers mordant et satirique. Usant du point de vue interne comme de l'ironie, elle fait de la compréhension du psychisme des êtres sa priorité, autour de trois thèmes récurrents : le conflit mère-fille, sa propre mère lui inspirant des figures maternelles détestables ; la peinture, selon une vision de droite, des corruptions de l'entre-deux-guerres ; l'affairisme auquel sont poussés, par ambition voire atavisme, des personnages juifs plus ou moins stéréotypés .

La mémoire de la Shoah influence la relecture de son œuvre dans les années 2000. Partie des États-Unis, l'idée que ses récits trahiraient une forme de « haine de soi juive » crée une polémique qui occulte les autres aspects de son écriture. Cependant, les spécialistes d'Irène Némirovsky s'accordent sur le fait que ses rapports avec la communauté juive et le judaïsme étaient plus subtils que ce que peuvent laisser croire certains de ses textes.

Biographie : ainsi débute l'essai que Jonathan Weiss consacre en 2005 à la romancière. Peu de traces subsistent de son enfance en Russie. La suite est mieux connue, notamment grâce au « Fonds Némirovsky » de l'Imec qui, grossi des archives d'Albin Michel, est géré par Olivier Philipponnat, coauteur d'une biographie de référence : photographies, papiers familiaux et administratifs ; éditions originales des œuvres, manuscrits annotés par l'auteur, journaux de travail où elle dialogue avec elle-même et note toutes ses pensées ; correspondance avec ses proches, ses relations, ses éditeurs.

Une enfance russe (1903-1917) Irène Irma Némirovsky (Irma pour la synagogue) est la fille unique, née un an après leur mariage, de Leonid Borissovitch Némirovsky (1868-1932), d'Elisavetgrad dans le gouvernement de Kherson, qui fera plus tard fortune comme homme d'affaires, et d'Anna Margoulis (1875-1972), issue d'une famille juive aisée, russophone et yiddishophone, d'Odessa. Ce couple mal assorti vit principalement à Kiev jusqu'à la révolution d'.

Les carnets du Vin de solitude, roman le plus autobiographique d'Irène Némirovsky, les détails disséminés dans ses œuvres, ses interviews et divers témoignages ont ainsi permis d'identifier en Russie des descendants de la famille d'Irène Némirovsky et d'entrevoir sa vie jusqu'à son départ de Russie : enfance protégée dans un milieu détaché du judaïsme mais cerné par l'antisémitisme, éducation française en vogue dans la bourgeoisie russe, solitude aussi entre un père peu présent et une mère qui ne l'aime pas, la laissant aux soins de sa gouvernante.

Nouveaux riches Origines familiales vignette|gauche|upright=0.8|Anna Margoulis-Némirovsky, photographiée ici avant 1914.|alt=Photographie sépia d'une femme en buste, cheveux en chignon 1900, épaules dénudées et collier de perles. Irène adulte s'interroge sur ce qui a pu rapprocher ses parents : Leonid devait être séduit par la personnalité d'Anna, qui de son côté attendait de lui la réalisation de ses ambitions sociales et matérielles. vignette|upright=0.8|alt=Dessiné sur fond gris, homme en buste de trois-quart face avec petite moustache, cheveux crantés et lorgnons, costume et nœud papillon|Leonid Némirovsky, dessin sans date (avant 1914). Leonid Némirovsky a perdu son propre père alors qu'il avait à peu près dix ans et a dû entretenir sa famille, très pauvre. Coursier, commis, gérant d'entrepôt, fabricant et négociant en produits divers, puis financier, il voyage de Moscou à Lodz ou Vladivostok. Il ne parle que russe et yiddish, et ses manières détonnent dans les milieux embourgeoisés que fréquente sa femme. C'est l'archétype du self-made-man plus ou moins caricaturé dans l'œuvre de sa fille : David Golder (héros éponyme du roman), Alfred Kampf (Le Bal), Boris Karol (Le Vin de solitude), Dario Asfar (Le Maître des âmes). Très attachée à son père, qui le lui rend bien mais s'absente souvent longtemps, Irène tient de lui un teint très mat et une grande bouche qu'elle n'aime pas. Il lui transmet sa gaieté, son orgueil, sa ténacité, et sa conviction que tout dans la vie est rapport de force : il incarne à ses yeux une hardiesse d'entreprendre caractéristique du « génie juif ».

Anna Margoulis, aussi autoritaire et vaniteuse que raffinée, passe pour être une belle femme : , malgré une petite taille dont hérite sa fille, en plus d'un . Les parents de sa mère, Rosa Chtchedrovitch dite Bella (1854-1932), douce et pieuse, étaient marchands de blé à Ekaterinoslav. Son père, Jonas Margoulis (1847-1931), est né dans une famille enrichie depuis plusieurs générations. Irène évoque un bel homme de grande culture : diplômé d'une prestigieuse école de commerce, féru de littérature et de musique, il parle couramment français et adore la Côte d'Azur. Plus encore que sa sœur Victoria née dix-huit ans après elle, Anna a reçu l'éducation bourgeoise parfaite : école supérieure de jeunes filles, cours de français, leçons de piano. Mais elle inspirera à sa fille maints portraits de parvenue égoïste et hautaine : Gloria Golder, Rosine Kampf, Bella Karol, Gladys Eysenach (Jézabel).

Anna tient à épouser, sans amour et malgré les siens, ce Leonid sorti du shtetl et dont les activités ont déjà ruiné la santé. Dans un pays qui s'ouvre au libéralisme économique, il a un don pour investir et spéculer. En dépit d'affaires parfois embrouillées, il est devenu, à la veille de la guerre, non seulement très riche mais encore Président de la Banque de commerce de Voronej, administrateur de la Banque de l'Union de Moscou, et de la Banque privée de commerce de Saint-Pétersbourg . En outre, alors que les Juifs sont exclus des plus grandes villes de la Zone de résidence, il a accédé à la « première guilde » des commerçants et financiers juifs autorisés à habiter Kiev et non ses faubourgs. Anna voit dans son obsession une garantie contre le spectre du ghetto.

Loin du ghetto et du judaïsme Anna nourrit une hantise profonde et irrationnelle des shtetlech de l'Empire, où sévit une misère que ravivent périodiquement épidémies, crises et pogroms.

Irène Némirovsky peint le Podol sous des couleurs effroyables : ruelles nauséabondes où grouillent des enfants dépenaillés, boutiques sordides, artisans miteux accrochés au yiddish et à la religion. C'est la vision qu'en ont sa mère et d'autres Juifs russifiés : un monde de parias dont il faut se couper. Mais les pogroms, qui ravagent en priorité les ghettos, atteignent parfois les quartiers chics. Ainsi le , alors que le régime affaibli par des mois de troubles cherche des dérivatifs au mécontentement populaire, des rues entières sont dévastées et des centaines de Juifs tués à Kiev et à Odessa. Certains ont trouvé de l'aide : Macha, la cuisinière des Némirovsky, passe une croix orthodoxe au cou de la petite fille et la cache derrière un lit en priant pour son salut.

vignette|upright=0.8|alt=Photographie en couleur d'un chemin bordé de pelouses, de buissons et d'arbres, avec au premier plan un arbuste en fleur|Le Jardin botanique, proche de la rue Pouchkine. La menace antisémite qui s'amplifie achève de détacher Anna et Leonid des traditions, notamment religieuses. : Némirovsky ne se sent tenu vis-à-vis de Dieu que de bien faire vivre sa famille. Sa fille note en marge du Vin de solitude : . Elle en tire l'idée que seuls les Juifs déjà intégrés peuvent assumer d'être pratiquants. vignette|gauche|upright=1.2|alt=Photographie en couleur d'un imposant immeuble avec des colonnes et des sculptures|Le rue Pouchkine aujourd'hui. Vers 1910 le couple emménage dans le Pétchersk, quartier huppé de Kiev : ils louent un grand appartement au 11 de la rue Pouchkine, arborée et paisible. Le mobilier est toutefois de seconde main, comme la vaisselle, les bibelots et les livres. Les parents d'Anna s'y installent aussi avec Victoria, élevée comme la grande sœur d'Irène. La romancière gardera une forte impression des beaux quartiers, des rues animées, des parcs ou terrasses de verdure et du printemps en fleur .

Au fil des ans et des ressources croissantes de son mari, Anna bannit le yiddish et la cuisine ashkénaze pour adopter le mode de vie de la bourgeoisie russe. Elle se fait appeler Jeanne ou Fanny, ne parle que français à sa fille, se met au piano pour chanter en français et fait venir de Paris ses toilettes et revues de mode. Les Némirovsky fréquentent les théâtres, les boutiques et salons de thé en vue ; quand ils ne passent pas l'été au bord de la mer Noire, c'est à Paris ou Biarritz ; ils vont prendre les eaux, et l'hiver, sur la Côte d'Azur, s'offrent des hôtels de plus en plus luxueux.

Par ailleurs avare, Anna semble n'avoir jamais assez pour surmonter son angoisse de « redevenir » une Juive du ghetto. Plus encore que son mari, concluent Philipponnat et Lienhardt, elle a tout des parvenus de la ville haute, tels que les raillera sa fille après Cholem Aleikhem, qui a connu Kiev à la Belle Époque.

Dissensions familiales Couple désuni vignette|upright=0.8|alt=Affiche illustrée avec bâtiment à droite illuminé de l'intérieur et devant des gens en tenue de soirée|Affiche de Louis Tauzin (1910). La famille fait toujours halte à Vichy sur la route du Midi.

D'une coquetterie maladive, Anna multiplie les liaisons : son époux s'en accommode, mais pas sa fille.

Névrotiquement effrayée à l'idée de vieillir et d'enlaidir, Anna passe son temps à prendre soin d'elle-même. Elle trompe sans retenue son mari qu'elle trouve rustre et choisit ses amants de préférence parmi les goys. Une passion pour un Russe la conduit au bord du divorce. Mais sa vénalité l'emporte sur ses sens : Leonid sait fermer les yeux sur ses aventures, peut-être parce qu'il aime plus les affaires que les femmes, et satisfait tous ses caprices, entretenant les amants, comme l'illustre Le Vin de solitude. La façon de vivre des Némirovsky permet d'espacer leurs disputes. Leonid disparaît durant de longs mois pour ses affaires, et les séjours d'Anna en France se prolongent .

Le plus important grief d'Irène est que, sans retenue, sa mère l'ait rendue témoin de ses infidélités, lui donnant une image dégradante de l'amour ; du moins la laissait-elle tranquille pendant ce temps-là.

Mère défaillante Anna conjugue au un qui génère chez sa fille une haine difficile à estomper.