Le khanat de Crimée (, , Krymskoïe khanstvo ; , Krymske khanstvo ; ; ) est un ancien État sous protectorat ottoman gouverné par les Tatars de Crimée de 1441 à 1783. Son nom originel était Qırım Yurtu (). Parmi les khanats turcs issus de l'éclatement de la Horde d'or, le khanat de Crimée est celui qui a duré le plus longtemps.
Le khanat s'étendait sur environ comprenant la Crimée (excepté la côte sud et les ports contrôlés par les Grecs et les Génois, puis par les Turcs) et une vaste portion, plus ou moins étendue selon les époques, de la steppe pontique héritée des Coumans, au nord et autour de la mer Méotide et des embouchures du Dniestr, du Boug méridional, du Dniepr, du Don et du Kouban.
Lorsque l'Empire turc prit le contrôle du pourtour de la mer Noire au , le khanat devint son allié et son vassal : les Ottomans prirent le contrôle direct d'Azaq, de la côte sud de la Crimée, du Boudjak (dit « Bessarabie » par les chrétiens) et du Yedisan, mais laissèrent au khanat le libre usage, sans taxes, de ces deux derniers territoires, intégrés comme rayas au paşalık d'Özi jusqu'en 1783. Initialement tengriste, le khanat est passé progressivement à l'islam sous l'influence turque, mais comptait quelques minorités chrétiennes (dont des Arméniens) et juives.
Lorsque l'Empire russe annexa le khanat de Crimée en 1783, seule la France émit une protestationG. L. Kesselbrenner — Crimée : histoires inédites, éd. SvR-Argus 1994, . Pour apaiser les Français, l'impératrice Catherine II offrit un cadeau d'une valeur de à l'ambassadeur de France à Constantinople et lui attribua une rente annuelle de . Lorsque le gouvernement ottoman consulta l'ambassadeur de France au sujet d'un appel conjoint aux États et aux peuples d'Europe, l'ambassadeur déclara : . Et l'appel n'eut pas lieuHalim Giray Gülbün-i hânân yahud Kırım tarihı : .
Histoire left|thumb|Le khanat de Crimée (vert clair) en 1500 (en bleu l'Empire ottoman).
Création du khanat Le khanat de Crimée fut fondé lors de la sédentarisation de plusieurs clans de la Horde d'or venus du Desht-i Kipchak (steppes « kiptchaques » de l'actuelle Ukraine et du sud de la Russie), qui firent de la Crimée leur yurt (« pays »), après avoir formé l'un des Ulu de la Horde d'Or depuis 1239. Sa capitale était située à Esqi Qirim.
Les Tatars locaux invitèrent un descendant de Gengis Khan compétiteur pour le trône de la Horde d'Or, Hacı Giray, à devenir leur khan. Hacı Giray accepta le trône et rentra de son exil en Lituanie. Il combattit contre la Horde d'Or de 1420 à 1441, et finit par obtenir l'indépendance. Il dut ensuite faire face à des guerres civiles avant de pouvoir monter sur le trône du khanat en 1449, après quoi il déplaça sa capitale à Qırq Yer (aujourd'hui située à Bakhtchyssaraï) The formation of the Crimean Khanate..
Ses descendants, d'origine mongole comme lui, régnèrent sur le khanat de Crimée jusqu'à son annexion par la Russie en 1783.
Établissement du protectorat ottoman La côte méridionale et les ports de Cembalo (Balaklava), Soldaia (Soudak) et Caffa (Théodosie) appartenaient au domaine de l'empire de Trébizonde depuis 1235 ; celui-ci les concéda durant le aux Génois. En 1362, ces régions sont organisées dans le thème de Théodoros (Mangoup pour les Tatars) que le basileus Jean V Paléologue confie à l'un de ses parents, le thémarque Demetrios Paleologue Gavras, dont les descendants constituèrent une principauté grecque quasi-indépendante.
Au nord de la Crimée, les fils de Haci Giray luttèrent les uns contre les autres pour lui succéder. Les Ottomans intervinrent et installèrent l'un d'eux, Meñli Giray, sur le trône. En 1475, les forces ottomanes, dirigées par Gedik Ahmed Pacha, conquirent la principauté grecque de Théodoros et les colonies génoises de Cembalo, Soldaia, et Caffa (Kefe en turc). Ils emprisonnèrent Mengli Giray pendant trois ans pour avoir résisté à l'invasion. Après son retour de captivité de Constantinople, ce dernier accepta la suzeraineté de la Sublime Porte ; dès lors, le khanat se maintint en tant que protectorat ottoman. Le sultan ottoman, respectueux de l'ascendance gengiskhanide du Khan reconnut la souveraineté de celui-ci sur les steppes du nord, tout en disposant d'un droit de veto lors du choix des nouveaux khans de Crimée.
La Porte annexa les ports du sud de la péninsule avec l'ancien thème de Théodoros et mit en place le sandjak de Caffa, partie du beylerbeylik de Roumélie, avant d'être érigés en province distincte, le pachalik de Kefe, en 1568.
L'annexion ottomane provoqua l'exode de milliers de chrétiens dont les Arméniens tcherkessogaïs et les Grecs pontiques.
Relations entre le khanat et la Porte Les sultans ottomans traitèrent les khans plus comme des alliés que comme des sujets. Les khans maintenaient une politique étrangère indépendante des Ottomans dans les steppes de Petite Tartarie. Ils continuèrent de battre monnaie et de voir leur nom utilisé lors de la prière du vendredi, deux signes importants de souveraineté. Ils ne payaient pas systématiquement tribut à l'Empire ottoman et, parfois les Ottomans les rémunéraient pour leurs services lorsqu'ils fournissaient des éclaireurs expérimentés et de la cavalerie pour leurs campagnes<ref>Alexandre Bennigsen, Le Khanat de Crimée dans ls archives du Musée du palais de Topkapi, éd. Walter de Gruyter 1978.</ref>.
À la suite de la crise dynastique de 1523, le khanat de Crimée perdit une partie de son autonomie sous le règne du successeur de Mengli Giray, Mehmed Giray. Il mourut cette année-là et depuis la nomination de son successeur en 1524, les khans de Crimée furent systématiquement choisis par le sultan.
L'alliance des Tatars de Crimée et des Ottomans était comparable à l'Union polono-lituanienne pour son importance et sa durée. La cavalerie du khanat devint vite indispensable aux Ottomans pour leurs campagnes en Europe (Pologne-Lituanie, Transylvanie, Moldavie, Valachie) et en Asie (Perse).
Victoire sur la Horde d'Or thumb|Carte de l'Europe en 1648 lors du soulèvement de Khmelnytsky.
En 1502, Mengli Giray défit le dernier khan de la Horde d'or, qui cessa de revendiquer la souveraineté sur la Crimée. Le khanat choisit initialement comme capitale Salaçıq près de la forteresse de Qırq Yer. Plus tard la capitale fut déplacée à Bakhtchyssaraï, fondée en 1532 par Sahib Giray. Du à la fin de la dynastie des Giray, les khans de Crimée résidèrent à l'Hansaray, le palais des khans dans la ville de Bakhtchyssaraï. Salaçıq et la forteresse de Qırq Yer font aujourd'hui partie de la conurbation de Bakhtchyssaraï.
Au milieu du , le khanat de Crimée revendiqua la succession de la Horde d'or, afin d'assoir juridiquement le droit de diriger les khanats tatars de la région de la Volga, en particulier les Kazan et le Astrakhan. Ces revendications le poussèrent contre la Moscovie pour la domination dans cette région. En 1511, le khanat fournit au futur sultan ottoman Selim , gouverneur de la province d'Özi, des troupes pour étendre l'Empire ottoman en Podolie. En 1569, le khanat attaqua Astrakhan, passée sous le contrôle de la Russie. Deux ans plus tard, les Tatars, sous les ordres du khan Devlet Giray, lancèrent un raid contre Moscou, l'incendiant et faisant environ . L'année suivante cependant, le khanat perdit définitivement tout accès à la Volga à la suite de sa catastrophique défaite de Molodi. Les terres intérieures au nord du khanat étaient convoitées par la Moscovie pour leur productivité agricole, ayant des saisons de croissance plus longues que les siennes. À l'intérieur même de la Moscovie, l'état de guerre permanent à la frontière et la croissance des armées des nobles russes (boyards) provoqua une intense exploitation de la paysannerie.
Apogée
thumb|Le Khanat à son apogée vers 1600. thumb|Tatar de Crimée combattant un cosaque de l'union polono-lituanienne. La frontière nord de la steppe pontique, en état permanent de guerre jusqu'au , était le domaine mouvant des akıncis tatars de Crimée se livrant à la traite orientale, des pillards haïdamaques, des cosaques zaporogues et de leurs sitches. thumb|Tatars de Crimée en visite à la cour du Roi Jean II Casimir Vasa. Détail d'un portrait du de l'Agha Dedeç avec sa famille.
Le khanat de Crimée fut l'un des États les plus puissants d'Europe orientale jusqu'au . Devenus musulmans, les Tatars de Crimée jouèrent un rôle dans l'extension des frontières de l'islam et surtout dans l'approvisionnement en esclaves. Selon Darius Kolyodzieïtchouk, le nombre d'esclaves capturés par les Tatars de Crimée parmi les paysans et les citadins chrétiens de l'Union polono-lituanienne, des principautés danubiennes et la Moscovie lors de leurs raids, s'élevait à environ par an, soit deux millions d'individus environ pour la période comprise entre 1500 et 1700. Ils faisaient en outre des prisonniers parmi les soldats ennemis, et pour chaque prisonnier libéré contre rançon, le khan recevait une prime (savğa) de 10 à 20 % du montant de la transaction ; si la rançon n'était pas versée, le prisonnier était vendu comme esclave Mikhail Kizilov (Merton College, Oxford), « Slaves, Money Lenders, and Prisoner Guards: The Jews and the Trade in Slaves and Captives in the Crimean Khanate », Journal of jewish studies, vol. LVIII, no. 2, autumn 2007..
Les campagnes du Khanat peuvent être classées en sefers, opérations militaires officiellement déclarées et dirigées par le Khan lui-même, et çapuls, raids entrepris à titre privé par des groupes de nobles tatars, contrevenant souvent aux traités signés par le khan avec les États voisins et donc illégaux. Les principaux acheteurs d'esclaves et de produits du pillage furent les Vénitiens, les Génois puis des Ottomans : Caffa était un des marchés les plus importants et les plus connus, où les jeunes femmes slaves au teint clair étaient très prisées par les acheteurs de l'Empire ottoman et du Moyen-Orient ; ce trafic se maintint jusqu'au .. Certaines esclaves, comme Roxelane, sont passées à la postérité.J. de Hammer, Histoire de l'Empire ottoman depuis son origine jusqu’à nos jours, vol. 5, Paris, 1836, p. 487. même si ce personnage est peut-être une création littéraire ultérieureGalina Yarmolenko, « Roxolana in Europe » dans Roxolana in European Literature, History and Culture, 2010, p. 49..
Il arrivait que le khanat de Crimée passe des alliances avec l'Union polono-lituanienne, les Cosaques zaporogues et la Moscovie. Des Tatars se louaient aussi comme mercenaires à des souverains chrétiens : en 1497 par exemple, ils aidèrent Étienne le Grand, le voïvode de Moldavie, à repousser les troupes polonaises venues exiger sa soumission à la PologneTadeusz Grabarczyk, « La bataille de la forêt de Cosmin », in Encyclopédie de la guerre médiévale et la technologie militaire, vol. 1, éd. Clifford J. Rogers, Oxford University Press 2010, ..