Cyrille de Jérusalem (v. 315 - 387) est un évêque de Jérusalem de 350 à 386 et un des Pères de l'Église. Il est révéré comme saint tant par l’ Église orthodoxe que par l’Église catholique romaine, et fêté le . En 1883, il est proclamé Docteur de l’Église par le pape .
Contexte historique : des persécutions aux querelles schismatiques
Parler de Cyrille de Jérusalem, comme de tout Père de l’Église, requiert de remonter à l’époque des premiers chrétiens et surtout des persécutions. Ces dernières, intermittentes et jusqu'ici locales, se font plus générales dès 250 avec les persécutions de l'empereur Dèce, où le pouvoir prend lui-même l'initiative de poursuites généralisées et de recherches systématiques. Malgré tout en ce , et grâce à la pause des persécutions durant la période dite de petite paix de l'Église, l’Église progresse dans toutes les provinces de l’Empire romain.
Très conservateur dans le domaine culturel et religieux, Dioclétien, quant à lui, s’en prend à toutes les religions ou doctrines qui pourraient porter atteinte aux antiques croyances de Rome, et donc particulièrement aux chrétiens : par quatre édits successifs (303-304), il interdit les assemblées chrétiennes, prévoit la destruction des églises et des livres saints, prive les chrétiens de leurs droits civiques et impose à tous l’obligation de sacrifier aux dieux païens. Jusqu’en 311, l’application de ces édits se fait de façon particulièrement violente, surtout en Orient.
Dès l’abdication de Dioclétien, en 305, alternent persécutions et tolérance, car le christianisme devient l’enjeu des luttes pour le pouvoir que se livrent les maîtres d’un empire divisé. Pour se ménager les chrétiens de plus en plus nombreux, les deux augustes (Occident) et Licinius (Orient) accordent la liberté religieuse dans l'empire : c'est ce qu’on appelle l’édit de Milan (). Le christianisme tend donc à devenir religion d’État.
Dans ce contexte de calme apparent, le christianisme est déchiré par de multiples querelles schismatiques, auxquelles des conciles successifs tentent en vain de mettre fin. Arius, en 321, divise le monde chrétien en subordonnant la nature divine du Christ à celle du Père, donnant naissance à l’arianisme. Cette nouvelle hétérodoxie s’étend peu à peu à tout l’Orient et trouve des appuis auprès des chrétiens et même des évêques. Constantin, soucieux de l’unité de son empire, convoque tous les évêques en concile œcuménique à Nicée en 325. Il y est déclaré que le Fils est « de même substance » que le Père ; Arius est condamné par 300 évêques sur 318.
Ces décisions conciliaires ne rallient pas tous les chrétiens et la suite des événements montre que le problème de l'arianisme était loin d'être résolu.
Biographie thumb|100px|Icône du représentant Cyrille de Jérusalem Les sources de la vie de Cyrille sont fournies par Jérôme de Stridon et l'historien Socrate le Scolastique, dont dépend en partie son jeune contemporain Sozomène. Deux notices chez Théodoret de Cyr et Épiphane de Salamine complètent le tableau.
Avant 360
Les parents de Cyrille de Jérusalem sont inconnus. De sa jeunesse, on peut dire qu'il a reçu une bonne formation littéraire car il connaît bien la Bible ; peut-être a-t-il fait vœu de pauvreté et de chasteté dans quelque église de la ville sainte, mais ce n'est dit nulle part de manière explicite. L'évêque de Jérusalem, Maxime, l'ordonne prêtre avant 348 et il est évêque en 351D'après sa Lettre à l'empereur Constance.. L'année 348 est donnée par Jérôme comme celle du retrait de Maxime, sur le point de mourir, à qui Cyrille succède, bien que, à cette époque, il ait été résolument anti-nicéen. C'est en effet Acace de Césarée et d'autres eusébiens qui l'ordonnent évêque, contre la volonté de Maxime qui aurait voulu un autre successeurChronique d'Eusèbe (Jérôme de Stridon), année 348.. Mais Socrate donne une autre version des faits : Maxime, à cause de sa foi nicéenne, fut déboulonné par Acace, qui ordonna Cyrille à sa place. Quoi qu'il en soit de la date de la mort de Maxime, ce qui est certain c'est que Cyrille était plutôt, au tout début de sa carrière, dans la ligne théologique dominante après la mort de Constantin, celle de l'arianisme, sans quoi Acace ne l'aurait pas consacré évêque.
Jérôme écrit dans le De viris illustribus qu'il composa ses Catéchèses quand il était encore jeune (« catecheses... in adolescentia composuit »De viris ill. 112. Philipp Häuser, dans l'introduction à sa traduction allemande, comprend le terme adolescentia dans le sens large, avant 40 ans, mais alors qu'il était déjà évêque (v. http://www.unifr.ch/bkv/kapitel2724.htm#3).), et l'analyse interne des Catéchèses (v. plus loin Catéchèse 6, § 20, qui suggère la date de 348) confirme cette remarque, même si toutes les Catéchèses baptismales ne datent pas nécessairement de la même année (ni même alors qu'il était déjà évêque)L'affirmation qu'elles remontent toutes à la même année s'appuie sur une note marginale dans un manuscrit cité par Migne, disant que l'on doit la transcription des homélies à un auditeur sténographe (PG 33, col. 325).. Mais la remarque de Jérôme peut être simplement une façon de dire que les fameuses catéchèses de Cyrille ont été composées avant les tribulations que connut l'évêque à partir de 357.
Il ne mentionne pas l'homoousion mais dans les années 350, c'est le cas de la plupart des auteurs. D'autre part, les Catéchèses baptismales, sans se prononcer pour la foi nicéenne (la consubstantialité du Père et du Fils), affirment sans hésitation la divinité et la seigneurie du VerbePar exemple la Catéchèse 11 (v. ci-dessous), qui peut donc difficilement être contemporaine de la Catéchèse 6, datable de 348., ce qui est improbable dans la bouche d'un partisan d'Arius. Il semble donc avoir, dès le début de sa carrière d'évêque, incliné sa réflexion théologique dans un sens anti-arien ; c'est d'ailleurs ce qui provoque ultérieurement ses démêlés avec Acace. La remarque de Jérôme permet de tirer une autre conclusion, car c'est la seule source qui donne une idée de l'âge de Cyrille, et donc de sa date de naissance. S'il était déjà évêque pour prononcer ses catéchèses, ce qui est le plus probable, il aurait eu 40 ans entre 348 et 357. Il est donc né après 308.
En 351, d'après les sources, le ciel de Jérusalem s'illumine d'une staurophanie (apparition de la croix chrétienne). Cette apparition surnaturelle amène Cyrille à s'adresser à l'empereur pour lui indiquer, qu'à l'instar de son père Constantin qui a découvert la croix dans la terre hiérosolymitaine, cette croix dans le ciel lui était destinée et lui augurait une victoire militaire sur l'usurpateur Magnence. Les historiens interprètent cette lettre comme une volonté qu'avait Cyrille de vouloir attirer l'attention de l'empereur sur son siège épiscopal considéré comme apostolique, et d'espérer pouvoir être l'évêque qui pourra le baptiser.
Sozomène raconte que Cyrille, une fois devenu évêque, se rangea dans le camp anti-arien de Basile d'Ancyre, s'opposant dès lors à la ligne théologique de son métropolite Acace ; mais il indique dans le même temps que le motif premier de leur brouille tient au statut d'autonomie revendiqué par Jérusalem par rapport à CésaréeHistoire de l'Église, IV 25, § 2. Il ne semble pas que la primauté de Jérusalem sur Césarée remonte au concile de Nicée, comme on l'a dit plus tard, d'après les Actes du deuxième concile de Nicée.. Il n'en fallait pas plus à Acace pour réunir un synode, en 357, et déposer Cyrille, en prenant prétexte, selon Sozomène, d'une famine au cours de laquelle Cyrille aurait fait vendre des étoffes précieuses et d'autres objets appartenant à l'Église (et offerts par Constantin pour décorer le Martyrium ?)Cette histoire est colportée aussi par Théodoret de Cyr, Histoire ecclésiastique, II 27, § 2..
Un autre évêque, Eutychius, semble alors avoir été mis en place par Acace, d'après une liste des évêques de Jérusalem donnée par JérômeChronicon, a. 348.. Cyrille quitte d'ailleurs Jérusalem en 357Théodoret de Cyr dit qu'il se rendit alors à Tarse (Histoire ecclésiastique, II 26, § 7) et aussi à Antioche (ibid. III 14, 10)., mais c'était pour en appeler à l'empereur Constance, qui lui accorda une révision de son procès. Cela eut lieu lors du concile de Séleucie en 359, qui fut pour lui l'occasion de se ranger définitivement aux côtés des homoiousiens, alors que les acaciens, mis en minorité devant le parti emmené par Basile d'Ancyre, quittent le concile avant sa finSocrate, Histoire ecclésiastique, II 40, § 39-40 ; Sozomène, Hist. eccl., IV 22, § 25; IV 25, 2-4.. Il est probable que Cyrille retourna alors à Jérusalem, mais on ne sait pas trop s'il parvint à récupérer son autorité et détrôner l'évêque mis en place pendant son absence.
Après 360 vignette|Homélies de saint Grégoire de Nazianze (BnF MS grec 510), folio 355. Premier concile de Constantinople. À Séleucie, Acace se retire mais ne s'avoue pas vaincu ; il se rend à Constantinople où il obtient de l'empereur Constance la réunion d'un synode qui invalide les décisions de Séleucie et condamne les homéousiens (ou homoiousiens)Socrate, Hist. eccl., II 42 § 6 et Sozomène, Hist. eccl., IV 25 § 1.. Les sources se contredisent sur la suite des événements. Pour Jérôme, Cyrille, de retour à Jérusalem après Séleucie, est de nouveau déposé en 360 et remplacé par un certain Irénée, puis, profitant d’une décision de l'empereur Julien, est de nouveau réinstallé à partir de 362Épiphane va dans le même sens (Panarion, LXVI 20 § 3).. Enfin, cinq ans plus tard, sous Valens, empereur soutenant l'arianisme, il aurait été déposé pour la troisième fois et remplacé par un certain Hilaire, jusqu'à l'avènement de , onze ans plus tard, en 379. Il connut encore le concile de Constantinople, où il se rangea définitivement dans le camp des partisans du symbole de Nicée, et mourut le 387 et non 386, voir P. Nautin, « La date du de viris illustribus de Jérôme, de la mort de Cyrille de Jérusalem, et de celle de Grégoire de Nazianze », Rev. d'Hist. eccl. 56 (1961), 33-35..
Cette présentation classique, toutefois, se heurte à une tradition rapportée par les historiens Socrate et Sozomène, selon laquelle Cyrille, après sa déposition en 357, ne réoccupa son siège qu'après trois évêques ariensSocrate, Hist. eccl. II 45, § 18., sous Théodose Sozomène, Hist. eccl., IV 30 § 3.. Cette tradition entre en conflit avec d'autres indications de ces historiens, relatives au règne de Cyrille à Jérusalem sous Julien et Valens P. Van Nuffelen, « The Career of Cyril of Jerusalem », Jour. Theol. St., 58 (2007), 134-146, 140-141 fait remonter ces indications à l'Histoire ecclésiastique de Rufin d'Aquilée., mais il faut la prendre au sérieux, en ce sens que, dans la situation confuse à Jérusalem, entre 360 et 379, il n'y a aucune source disant que Cyrille ne se trouvait pas à Jérusalem.
Jérôme ne parle pas à proprement parler d'exil, ce qui serait une mesure prise par l'empereur, mais simplement de dépositions successives. En fait tout porte à croire que les chrétiens de la ville avaient à choisir entre deux partis, celui des homéousiens emmenés par Cyrille et celui des homéens dont les sources conservent trois noms d'évêques successifs. Durant cette période, ce sont ces derniers qui, soutenus par le pouvoir impérial (Constance II et Valens) de tendance arienne, ont le plus souvent occupé les principales églises, mais Cyrille a pu faire valoir son autorité morale pour les en déloger dans des moments opportuns, comme sous le règne de Julien ou l'interrègne de deux évêques ariens.
C'est durant cette époque qu'Acace finit lui-même par se ranger dans le parti des homéousiensSocrate, Hist. eccl., III 25, § 18. et que Cyrille put placer son neveu Gélase sur le siège de sa métropole, ce qui en dit long sur l'autorité dont il jouissait encore à cette époque en Palestine.