Un coup d'État militaire se produit en Turquie le . Les Forces armées turques, dirigées par leur chef d'état-major Kenan Evren, s'emparent du pouvoir et mettent en place un régime autoritaire.
Ce troisième putsch en prend place dans un contexte économique difficile, une ambiance sécuritaire dégradée et une situation politique instable, symbolisée par l'incapacité du Parlement à élire un nouveau président de la République en remplacement de Fahri Korutürk, dont le mandat a pris fin cinq mois plus tôt.
Les autorités militaires organisent une importante répression et font adopter une nouvelle Constitution, avant d'autoriser de nouveau une certaine vie démocratique à partir de . Le général Evren est investi en chef de l'État pour un mandat de sept ans.
Contexte avant le coup d'État Ce coup d’État fait suite à un contexte économique et sociopolitique très lourd.
Contexte économique La Turquie connaît depuis le début des années 1970 de graves difficultés économiques. L'armée avait poussé le Premier ministre Demirel à la démission le 12 mars 1971 en raison de l'incapacité du gouvernement à gérer le ralentissement économique que connaissait le pays. Les militaires prennent alors des mesures d'urgence qui renforcent la grande bourgeoisie industrielle et commerciale, mais au détriment de la petite bourgeoisie de province et surtout des classes populaires. D’importants crédits publics sont octroyés aux grandes entreprises et aux grands groupes commerciaux et financiers, détenus par les grands bourgeois. La loi martiale instaurée par le gouvernement militaire interdit les grèves, gèle les salaires et surtout dissout les organisations syndicales opposées à ces mesures d’austérité. Aucune mesure n'est cependant prise vis-à-vis de la petite bourgeoisie (qui subit la concurrence des grands groupes et la hausse de la fiscalité) et de la population (pas de réforme agraire ou d'aides sociales aux plus démunis)..
En dépit de ces mesures et du retrait de l'armée de la vie politique un an plus tard, la situation du pays ne s'améliore pas.
Au début de l'année 1980, la Turquie connaît une situation économique très grave.
Les grands groupes industriels (soutenus massivement lors du coup d'État de 1971) sont très dépendants des échanges commerciaux avec l'Europe et les États-Unis. Mais la crise économique que connaît l'Occident depuis le choc pétrolier de 1974 provoque un ralentissement considérable des exportations turques. Le déficit extérieur se dégrade avec le creusement de la balance commerciale et de celle des paiements.
Les grands groupes industriels ne peuvent compenser les pertes à l'export avec la demande intérieure turque de par le manque de développement à l'intérieur du pays (peu de petites entreprises ou d'artisanat) et la faiblesse de la classe moyenne. Ils licencient en masse, la population active au chômage dépasse les 20 %. Le recours fréquent à la dévaluation de la monnaie (la en 9 ans) provoque une hyperinflation qui ruine la population et les épargnants avec des taux de 100 % en 1980, année pendant laquelle le taux de croissance devient négatif. Il devient de plus en plus difficile pour la Turquie d’emprunter sur les marchés financiers extérieurs et les alliés occidentaux de la Turquie tardent à accorder leur assistance financière car ils exigent l’adoption des mesures d’austérité préconisées par le FMI. Enfin le déficit du secteur public est tel qu'il absorbe 11 % de la richesse nationale..
Contexte politique La Turquie connaît entre 1970 et 1980 onze gouvernements différents. Ceci peut être imputé au système proportionnel et à un paysage politique très fragmenté marqué par la polarisation idéologique accrue entre partis et où donc il n'est pas envisageable pour les deux formations principales (Parti de la Justice à droite et Parti républicain du Peuple à gauche) de constituer de grandes coalitions de gouvernement ou du moins coopérer.
Depuis 1950, avec l'arrivée du Parti démocrate au pouvoir, une alliance s'est tissée entre la classe bourgeoise et la classe des grands propriétaires terriens pour diriger le pays. Le Parti de la justice (successeur du PD dissous) poursuit cette alliance. À partir de 1965, la situation économique s’aggrave avec l'accroissement des inégalités sociales et l'hégémonie politique de la grande bourgeoisie. Cette situation brise l’alliance entre la grande bourgeoise des villes (occidentale, tournée sur l'extérieur), la petite bourgeoisie de province (religieuse et tournée sur intérieur du pays) et les grands propriétaires terriens (féodales et agriculteurs, défendant l’islam). Cette rupture d'alliance est caractérisée par l’arrivée d'un parti de droite islamiste (Parti de l'ordre national, puis Parti du salut national) dans la vie politique. Ce parti accapare des votes dans la population rurale de par son discours religieux et anti-bourgeois. Le résultat étant que le PJ se divise en son sein et qu'il perd sa majorité au parlement..
Le coup d'État militaire de 1971 et la dissolution du parti islamiste ne permettent pas de stabiliser la vie politique qui se divise encore davantage entre classes sociales dominantes et dominées. Le Parti du salut national se recrée et sa présence empêche le PJ de disposer de la majorité absolue à l'Assemblée nationale. Celui-ci ne peut plus gouverner seul et se retrouve obligé de nouer des alliances précaires avec de petits partis de droite nationalistes, voire islamistes..
Parallèlement, le parti de gauche kémaliste CHP a lui aussi d'importantes difficultés à gouverner le pays. Depuis sa création en 1923 par Atatürk, il n'a jamais été soutenu par les courants islamistes (très influents au sein de la population rurale turque) qui le considèrent comme athée et ennemi de l'islam. L'apparition de partis socialistes (le Parti ouvrier turc), voire marxistes (le Parti des travailleurs du Kurdistan), sur la scène politique empêche le CHP de réaliser une union de la gauche turque et donc de pouvoir gouverner seul. Celui-ci, comme le PJ, doit nouer des alliances précaires et instables avec de petits partis au Parlement, ce qui interdit les grandes réformes vitales pour le pays.
Le , le mandat du président Fahri Korutürk, élu en 1973, prend fin. S'ensuit une crise politique causée par la vacance du pouvoir et l'impossibilité pour le Parlement de lui élire un successeur.
Contexte sécuritaire La situation politique bloquée et la crise économique s'ajoutent à une crise sécuritaire larvée. La Turquie est au bord de la guerre civile : les confrontations entre les groupes d’étudiants d’extrême-gauche et d’extrême-droite se multiplient et deviennent de plus en plus violentes. Les syndicats se renforcent considérablement et les grèves sont de plus en plus nombreuses (à titre indicatif : 22 en 1973, 227 en 1980). Des groupes clandestins de gauche et de droite qui avaient précipité le coup d’État en 1971 ré-émergent et commencent à commettre des actes de violences, du sabotage, des assauts armés, du pillage et des meurtres.
Depuis l’avènement du multipartisme en 1946, tous les partis politiques de droite comme de gauche utilisent l'islam à différents niveaux pour attirer les voix de l'électorat paysan (80 % de la population). Les partis de droite sont « privilégiés » dès le début dans cette utilisation de la religion musulmane, de par leur opposition au laïcisme intransigeant datant d’Atatürk. Mais le coup d'État de 1960 (exécution du Premier ministre Menderes, très apprécié de l’électorat croyant), les difficultés économiques et l'utilisation de l'islam par certains religieux et politiciens contre la frange jugée ennemie de la religion de la population (kémalistes, socialistes, laïcs, extrême gauche…) provoquant la montée d'un fanatisme religieux puissant et violent en Turquie. Ce fanatisme auquel répondent des actions de l'extrême gauche (idéologie socialiste et kurde) provoque de nombreux attentats et massacres dans le pays..
En 1978, dans un village appelé Fis, non loin de la ville de Diyarbakir, Abdullah Öcalan tient un premier congrès qui constitue l'acte de fondation du Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK). Il organise des réunions et des actions de propagande en faveur de l'indépendance du Kurdistan. La nouvelle organisation s'implante rapidement dans les régions à majorité kurde du pays..
La Turquie, à la fin des années 1970, est le théâtre de plusieurs massacres. Le , le Parti d'action nationaliste, parti nationaliste turc, commet un massacre de plusieurs milliers de Turcs de confession alévie dans la région de Maraş dans le Sud du pays. Ce massacre dure plusieurs jours et est discrètement soutenu par certains éléments des services secrets turcs et certains responsables politiques (comme le préfet du département). Les militaires, prévenus tardivement, parviennent à rétablir l'ordre à partir du , alors qu'au moins personnes ont été tuées (voir l'article Massacre de Maraş)..
Face à ce chaos et à ces actes terroristes, la police turque manque cruellement d'équipements anti-émeutes et d’effectifs entraînés. Elle subit elle aussi l'influence des courants islamistes et marxistes et ne parvient pas à gérer la situation de manière efficace. Les procédures judiciaires sont de plus extrêmement longues et une impunité se développe parmi les différents protagonistes de la lutte armée qui ensanglante le pays..
Tous ces éléments pris ensemble démontrent que l’autorité de l’État est sur le déclin puisqu'il se révèle incapable de maintenir l'ordre public (terrorisme et mouvements sociaux violents) et de lutter efficacement contre la crise économique.
La haute hiérarchie militaire percevant l’évolution du pays comme « explosive » décide d’extirper la subversion du corps social et de mettre fin à cette guerre civile dévastatrice par tous les moyens. Les tensions sociales qui traversent le pays traversent aussi l'armée turque. Nombre de militaires manifestent ouvertement leur sympathie, voir leur soutien à certaines factions islamistes ou marxistes, obligeant l'armée à recourir à de nombreuses purges visant à les exclure. Les affrontements sanglants que connaît le pays, le plus important étant le massacre de Maraş (voir plus haut) achèvent de convaincre l'armée de prendre le pouvoir. Le coup d’État est planifié de longue date puisque, le 27 janvier 1980, une lettre d’avertissement est envoyée au gouvernement pour le prévenir que si la situation ne rentrait pas rapidement dans l’ordre, les militaires seraient obligés d’agir.
Coup d'État Face à la dégradation de la situation économique et politique, l’état-major des armées, dirigé par le général Kenan Evren depuis 1978, prend prétexte d’une manifestation islamiste à Konya le , au cours de laquelle des slogans anti-laïques sont clamés, pour perpétrer le coup d’État dans la nuit du 11 au . Ce coup d’État a été en réalité préparé depuis plusieurs mois, sans doute en collaboration avec les services secrets américains. Les militaires l’annoncent le matin même à la radio via un communiqué et une intervention télévisée du général Evren, tandis que les troupes et les blindés occupent les rues des grandes villes et que l’état de siège est proclamé sur l’ensemble du territoire.
Le 12 septembre 1980, l’armée s’empare directement du pouvoir et démet de ses fonctions l'ensemble des responsables gouvernementaux. Une administration militaire est mise en place, en remplacement de l'administration civile, que les militaires jugent inefficace et « infiltrée » par les courants anarchistes et marxistes. Elle assure la direction du pays jusqu'en 1983, date à laquelle l'armée se retire de la vie publique et autorise de nouvelles élections législatives. Le gouvernement est déchu, l’Assemblée nationale dissoute et tous les partis politiques interdits. La constitution est abrogée, les militaires estimant que le libéralisme excessif de la constitution de 1961 avait dépouillé l'État turc de ses moyens de maintenir l'ordre républicain et laïc d’Atatürk.