Eustache, ou plus exactement Eustathe (grec Εὐστάθιος / Eustathios, latin Eustathius), saint Eustache, mort selon la tradition chrétienne au début du règne d'Hadrien (autrement dit vers 118), est le nom d'un saint mégalomartyr de l'Église catholique (avant sa radiation du calendrier en 1969) et des Églises orthodoxes.

Les données hagiographiques Selon le récit originel de sa vie et de sa Passion (un texte grec [BHG 641] d'où dérivent toutes les versions connues de la légende), Eustathe, qui portait initialement le nom de Placidas, était un excellent général (στρατηλάτης), païen de religion mais très humain et charitable, qui vivait à l'époque de l'empereur Trajan.

S'étant converti au christianisme à la suite d'un miracle survenu pendant une partie de chasse (entre les bois du cerf qu'il poursuivait une croix apparut tandis que la voix divine l'interpellait), Placidas se fit baptiser avec sa femme et ses deux enfants : il prit alors le nom d'Eustathios/Eustathe (qui signifie « bien équilibré », « constant »), son épouse Tatiana celui de Théopista (« celle qui a foi en Dieu »), et leurs fils furent appelés Agapios (« celui qui est plein de charité ») et Théopistos/Théopiste (« celui qui a foi en Dieu »).

Des malheurs annoncés par la voix divine s'abattent bientôt sur lui pour le mettre à l'épreuve : il perd ses terres, ses troupeaux, sa fortune. Pour cacher sa misère, la famille décide de se retirer en Égypte. Comme Eustathe ne peut payer le prix de la traversée, le capitaine du bateau se dédommage en gardant pour lui la belle Théopista. Menacé de mort, Eustathe s'enfuit à la nage avec ses deux fils. Mais bientôt ceux-ci, au moment de traverser un fleuve, sont brusquement ravis, l'un par un lion, l'autre par un loup. Eustathe les croit morts mais ils ont été sauvés l'un par des bergers, l'autre par des laboureurs qui les élèvent dans le même village sans que personne (pas même les intéressés) soupçonne qu'ils sont frères. Le temps passe. vignette|left|Icône anonyme russe du XVIIe s.; on y reconnaît divers épisodes de la légende de saint Eustache. Le péril barbare rappelle Placidas au souvenir de Trajan. L'empereur fait rechercher partout l'exilé volontaire, le tire de sa retraite, lui rend son grade et lui confie la défense du pays. Eustathe enrôle alors de nouveaux soldats, parmi lesquels deux jeunes gens qu'il prend en amitié et dont il fait ses commensaux.

Après une brillante victoire sur les Barbares, le général et ses deux aides de camp font halte près d'une maison habitée par une pauvre femme qui cultive un petit jardin. Les deux aides de camp, qui ne sont autres qu'Agapios et Théopistos, se reconnaissent alors les premiers au moment où ils se racontent leur vie. Témoin muet de ces retrouvailles, la jardinière (en réalité Théopista, que le capitaine, mort subitement, n'a pas eu le temps de déshonorer et qui s'est échappée) reconnaît bientôt son mari dans le général. Toute la famille (père, mère et fils) se retrouve alors en une scène émouvante, typique de l'anagnorisis hagiographique.

Mais la réhabilitation mondaine de Placidas-Eustathe ne dure guère. À Trajan succède Hadrien. Le nouvel empereur, voyant que le héros et les siens refusent de sacrifier aux idoles, les fait jeter en pâture à un lion féroce, lequel se couche à leurs pieds. Hadrien ordonne alors de les ébouillanter dans un taureau d'airain chauffé à blanc : plus résolus et unis que jamais, Eustathe, son épouse et ses deux fils conquièrent ainsi la palme du martyre.

Les corps sont enlevés secrètement par les Chrétiens et déposés avec vénération « dans un lieu très célèbre ». Saint Eustache (c'est le nom sous lequel l'Occident médiéval le connaît) est fêté, à Rome comme chez les Grecs, le ., mais son nom a été supprimé du Calendrier romain général lors de la réforme de 1969.

Une historicité problématique Eustache (tel, en tout cas, que sa légende le présente) pourrait bien faire partie des saints fictifs, créés de toutes pièces à des fins d'édification. L'éminent hagiologue qu'était le p. Hippolyte Delehaye ne croyait guère à son historicité. Le Bollandiste envisage plus loin () deux solutions : ou le saint est simplement une fiction hagiographique, prise plus tard pour une réalité ; ou il s'agit d'un martyr oriental sur lequel nous ne possédons plus de données historiques et dont le culte, dans l'Antiquité, n'a laissé aucune trace dans son pays d'origine. : aucun document ancien ou sûr n'atteste son existence, et même son culte n'apparaît que tardivement (). La légende comporte peu d'indications topographiques ou géographiques, et celles-ci manquent de consistanceEustathe et les siens fuient en Égypte (comme la Sainte Famille...) ; mention d'une mystérieuse bourgade (κώμη) du nom de Badiosôn (Βαδιοσών, qui devient Badyssus dans la version latine) où se retire Eustathe après la perte des siens (I, 11, p. 128 E) ; mention de la rivière Hydaspe (actuelle Jhelum, au Pakistan) que le héros, redevenu général, franchit pour aller battre les Barbares de l'intérieur (II, 16). ; elle ne mentionne même pas expressément Rome (où semble se passer le martyre en II, 20-22). De fait, le texte BHG 641 n'a pas été composé à Rome, comme l'a cru Wilhelm Meyer, mais probablement en Orient, peut-être en Asie MineureVers la piste micrasiatique convergent au moins deux indices : la faveur iconographique de la légende eustathienne à partir du en Cappadoce, où d'autre part le cerf était l'objet d'un très ancien culte rural (N. Thierry, 1991 ; C. Jolivet-Lévy, 1991) ; les affinités entre la légende et le Mabinogi de Pwyll, explicables selon C. Vielle par un commun modèle celto-galate (infra, note 7)..

Le flou topographique et l'absence de données historiques précises (en dehors de l'inévitable mention des empereurs), de même que le style du récit, suggèrent l'atmosphère du conte édifiant. Des parallèles thématiques ont fait penser que l'histoire d'Eustathe (du moins la partie médiane narrant les épreuves du héros accablé de maux et privé des siens) dérivait d'une légende bouddhisteGaster (1893) pensait à l'histoire de Patacara (de qua Eugene Watson Burlingame, Buddhist legends translated from the original Pali text of the Dhammapada commentary. Part 3 : Translation of Books 13 to 26. Cambridge Mass, 1921 [Harvard Oriental Studies, 30], p. 166-167 : « XX.12. The woman who was bereft of all her family ») ; (Patacara et Visvantara) ; Petersen (1925) ; Schneider (1961-1962) ; Brémond (1984), malgré des erreurs quant aux débuts de la légende hagiographique. Voir Stith Thompson & Warren E. Roberts, Types of Indic Oral Tales (...). Helsinki, 1960 (= FF Communications, ), , . ; Christophe Vielle, pour sa part, suppose au conte une origine galate pour expliquer les points communs entre la Vie d'Eustathe et le Mabinogi de Pwyll, récit en moyen gallois daté des environs de l'an 1100.

Selon toute vraisemblance, Placidas-Eustathe n'est pas un personnage historiqueLe rapprochement avec le cruel tribun militaire Placidas ou Placidos, qui participa à la guerre romaine contre les Juifs sous les ordres de Vespasien (Flavius Josèphe, Guerre des Juifs, III, 110. 144. 325 ; IV, 58. 419 etc.), ne donne rien, pace . ; il a peut-être été conçu comme une figure exemplaire et quasi biblique, mélange explicite de saint Paul (similarité frappante, et d'ailleurs explicite, dans la scène de la conversion)Vie et Passion (BHG 641), I, 3, p. 124 E : ἀλλ' ὡς Παῦλον διώκοντα διὰ τῆς ἰδίας ἐπιφανείας., de BalaamVie et Passion, I, 3 (p. 124 E) : le cerf parle à Placidas comme l'ânesse à Balaam (ὤσπερ ἐπὶ τῷ Βαλαάμ, λόγον ἐνθεὶς τῇ ὄνῳ...). et de JobVie et Passion, I, 11 (p. 128 D) : Eustathe lui-même, s'adressant à Dieu, se compare longuement à Job.. C'est un modèle de foi, d'obéissance et de patience que propose aux fidèles ce roman pieux recyclant (tout en les christianisant profondément) des motifs narratifs présents dans le roman grec de l'AntiquitéA. Monteverdi, « La leggenda » (1908/1911), ; ., mais qu'on retrouve aussi dans le folklore universel (conte-type AT 938)Stith Thompson & Warren E. Roberts, Types of Indic Oral Tales (...). Helsinki, 1960 (= FF Communications, ), , . avec des récits ayant pour héros « l'homme éprouvé par le destin »Voir A. Monteverdi, « La leggenda » (1908/1911) ; ; et les divers travaux, notamment ceux de Gordon Hall Gerould et de Wilhelm Bousset, mentionnés par , n. 203 ; Lemieux (1970), nonobstant de grosses erreurs quant aux débuts de la légende hagiographique ; Heffernan (1975) ; Brémond (1984), cf. supra, note 6..

La Vie et Passion primitive (BHG 641)Texte grec publié pour la première fois par François Combefis (Illustrium Christi martyrum lecti triumphi (...). Paris, Antoine Bertier, 1660, ), puis par les Bollandistes dans les Acta sanctorum. Septembris, tome VI (1757), . est très difficile à dater, mais fut sans doute composée assez longtemps avant Jean DamascèneJean Damascène, De imaginibus oratio III, PG 94, col. 1381. , qui, vers l'an 730, la cite et la présente comme un texte d'une antiquité vénérableVoir .. Cet ouvrage fut traduit en latin au et assuma dès lors, selon Alain BoureauA. Boureau, L'événement sans fin (1993), . On ne suivra toutefois pas l'auteur dans sa tendance à une datation très tardive () du texte grec., le statut d'un « mythe fondateur de l'ordre clérico-impérial ».

Le culte de saint Eustache a été désavoué par l'Église catholique dans le cadre du concile Vatican II : le nouveau Calendrier liturgique romain présenté à la suite du motu proprio Mysterii paschalis publié le par le pape Paul VI est formel sur ce point. « Eustache et ses compagnons, » figurent dans la rubrique « Saints qui présentent de graves difficultés historiques » (Sancti qui graves historicas difficultates praebent)Calendarium Romanum ex decreto sacrosancti oecumenici Concilii Vaticani II instauratum auctoritate Pauli P.P. promulgatum. Typis Polyglottis Vaticanis, 1969, p. 68. Voir https://archive.org/details/CalendariumRomanum1969/page/n67/mode/2up?view=theater et, par conséquent, ont été officiellement supprimés de la liste des saints dont le culte est autorisé dans l'Église catholique. En revanche, les Églises orthodoxes continuent à rendre à Eustache un culte public, comme si son historicité n'était pas en cause.

La légende du cerf thumb|right|200px|Le miracle de saint Eustache (miniature du ). Cet épisode appartient déjà à la plus ancienne recension de la légende, à savoir la Vie et Passion grecque de saint Eustache (BHG 641), composée entre le Le texte grec et latin de cet épisode (Vie et Passion d'Eustache, I, 3-5) se lit dans les Acta sanctorum, Septembris tomus VI (1757), . Le texte latin de ces Actes a été traduit en français par le Père Le Sueur..

Un jour que le général Placidas, encore païen, chassait avec sa suite dans la montagne, il rencontra une harde de cerfs, dont un lui parut plus grand et plus beau que les autres. Distançant ses compagnons, il le poursuivit pour le tuer mais vit, quand il l'eut rattrapé, un crucifix qui brillait entre ses cors. Alors le cerf, recevant du Seigneur le pouvoir de parler en son nom, lui dit : « Placidas, pourquoi me poursuis-tu ? Je suis le ChristSur le symbolisme du cerf comme figure du Christ dans l'antiquité chrétienne, voir Bernhard Domagalski, article « Hirsch » dans Reallexikon für Antike und Christentum, 15 (1990), col. 551-577, spéc. 569-570., que tu honores sans le savoir, et je suis venu sous cette forme pour te sauver et, à travers toi, sauver aussi tous les idolâtres ». Devant ce miracle, ayant reconnu le vrai Dieu, Placidas se convertit avec sa femme et ses deux fils. La nuit même, il se fit baptiser avec les siens par le « prêtre des Chrétiens »En grec ἱερεῖ τῶν Χριστιανῶν (II, 4, p. 125 A). Le texte ne dit pas « l'évêque de Rome », et ne fait jamais mention de l'Urbs. et reçut le nouveau nom d'Eustache.