vignette|Eugène Guillaume, Les Gracques, 1853. Les populares (en français : populaires ou populistes, « favorisant le peuple ») forment une tendance politique populiste qui marque la fin de la République romaine, entre les et ; rassemblant des membres de la noblesse romaine traditionnelle ainsi que des nouvelles familles ayant atteint le sommet de la carrière politique, les populares tentent pendant près d'un siècle de réformer en profondeur les institutions et la structure socio-politique de la République en s’appuyant sur les revendications des couches les plus pauvres de la société romaine et des non-citoyens, afin de les porter publiquement et politiquement face aux instances décisionnaires de Rome, telles que le Sénat, le concile plébéien ou les comices. Tout comme les optimates, leurs adversaires, ils ne constituent pas un parti politique au sens moderne du terme, mais une tendance au sein du clivage majeur animant les luttes politiques et sociales romaines, permettant aux acteurs politiques de se situer face au conservatisme des optimates au sein d’alliances personnelles souvent mouvantes.
Si l'engagement de certains des chefs de file des populares est indubitablement sincère, d'autres parcours plus opportunistes et sinueux attestent par ailleurs de l'utilisation des revendications populaires et sociales pour favoriser les ascensions politiques au détour de propositions de lois et de l'obtention de magistratures prestigieuses. En cela, on ne peut présenter cette tendance politique comme un mouvement figé et uniforme, mais comme la convergence entre des intérêts personnels, des rapports de force, et des opinions politiques plus ou moins sincères servant à la construction de parcours dans une république en pleine crise institutionnelle.
La fin des guerres civiles romaines marque la fin du clivage entre optimates et populares et donc de la revendication d'affiliation à ces mouvances, puisque la plupart des revendications des derniers ont été progressivement satisfaites sous l'égide de chefs de guerre ayant fondé leur ascension politique sur le soutien du peuple, et la mise en place de réformes favorables à celui-ci face au pouvoir de l'aristocratie sénatoriale.
Revendications principales Les principales revendications soutenues par les populares portaient principalement sur des questions économiques et sociales, traduisant l'héritage et les conséquences de la conquête du monde méditerranéen, et l'évolution jugée nécessaire des structures générales de la gestion d'une cité devenue capitale d'un empire territorial.
La question agraire
La principale revendication économique et politique mise en avant par les populares porte sur la question agraire. Avec la conquête de l'Italie, l'ager publicus, l'ensemble des terres publiques, avait été considérablement agrandi grâce à l'ajout d'une partie du territoire des vaincus. Cependant, ces terres étaient largement accaparées par les grands propriétaires terriens, qui se constituaient de vastes domaines fonciers fonctionnant grâce à une économie servile : les latifundia. Par conséquent, une large partie de la petite paysannerie romaine se retrouvait tantôt expropriée, tantôt contrainte de vendre sa force de travail non plus aux champs, mais dans l'économie urbaine, les privant des moyens de leur subsistance. La disparition de la petite propriété foncière avait pour conséquence de faire sortir bon nombre de citoyens pauvres des classes censitaires mobilisables à l'armée, puisque ces pauvres devenaient des proletarii, ou des infra classem, exclus de la participation à la guerre. La question agraire fut une des premières causes de montée du rapport de force entre populares et optimates, notamment sous l'égide des Gracques qui se saisirent de la question lors de leurs tribunats de la plèbe. En redistribuant les terres publiques ou en fondant des colonies de droit romain en Italie et dans les provinces, en limitant la superficie maximale des lots possédés par un seul citoyen, les populares entendaient ainsi combattre la pauvreté de la plèbe urbaine, dépendante des distributions de grain ; mécaniquement, l'attribution de terres faisait par ailleurs repasser ces citoyens dans les classes censitaires mobilisables, permettant ainsi à citoyens romains de participer à la légion et donc de répondre aux besoins croissants de Rome en hommes pour défendre ses frontières toujours plus lointaines et mener des opérations sur des théâtres toujours plus diversifiés. Par extension à la question agraire, à partir de l'époque de Marius, la question de l'installation des vétérans dans des colonies à la suite de leur service militaire est un enjeu de conflits entre membres de l'aristocratie sénatoriale et entre optimates et populares : les premiers craignaient que les chefs militaires issus de la mouvance adverse n'utilisent la fondation de colonies pour s'attacher la fidélités de leurs troupes au-delà de leur temps de service.
La réduction des dettes des pauvres L'endettement privé des pauvres à Rome est endémique et régulierM. W. Frederiksen, « Caesar, Cicero and the Problem of Debt », Journal of Roman Studies, 56, p. 128-141., comme le rapporte par exemple Tacite : Tacite, Annales, VI,16, 1. Tacite fait ici allusion à la « Loi des Douze Tables », texte normatif datant des années 450 av. J.-C. et à l’interdiction du prêt à intérêt, interdiction très probablement décidée en 342 av. J.-C.
Les dettes privées peuvent avoir deux origines : des impayés ou des emprunts non remboursés. Dans le premier cas, le débiteur n’avait pas contracté d'emprunt, mais il ne s’était pas acquitté d’un paiement qui était dû. En particulier, il n’était pas rare que des impôts n’aient pas été payés. Les crises fiscales et les protestations devant l’impôt n’étaient pas rares : à l'époque impériale, plusieurs empereurs, notamment Hadrien et Marc-Aurèle, effacèrent les arriérés d'impôts et les impayés à titre exceptionnel. À l'époque républicaine, le prêt à intérêt se pratiquait dans tous les milieux, en espèces ou en nature (emprunts de céréales, par exemple, pour faire face aux crises frumentaires).
Rome traverse à la fin de l'époque républicaine plusieurs crises de la dette. Ces crises naissaient quand l'endettement populaire s’aggravait et lorsqu'une partie des élites (sénateurs, chevaliers, notables divers) en venait à s'endetter aussiM. Ioannatou, Affaires d’argent dans la correspondance de Cicéron, L’Aristocratie sénatoriale face à ses dettes, Paris, De Boccard, 2006. Les membres des élites n'étaient pas étrangers à l'emprunt ; certains d’entre eux prêtaient beaucoup d’argent, d’autres encore prêtaient et empruntaient à la fois. Quand les débiteurs des membres de l’élite ne parvenaient plus à payer, la vie financière connaissait un blocage. La crise d’endettement avait alors de graves conséquences sociales et politiques. De telles conjonctures ont en général plusieurs causes : de mauvaises récoltes agricoles, occasionnant une pression sur l'économie de subsistance des plus démunis ; des tensions militaires ou politiques qui creusent les finances de l'État ; une diminution du stock monétaire disponible, qui interdisait aux débiteurs d’avoir accès à l'argent nécessaire aux paiements et qui produisait une hausse du taux d’intérêt. On connaît plusieurs crises de ce type au en Italie : la première date des années 91-81 av. J.-C., et fut la plus grave : elle se caractérise à la fois par l’explosion des dettes et par des troubles monétaires et budgétaires du fait des guerres de Mithridate et de la guerre sociale en Italie. La confusion règne alors dans la circulation monétaire et les tensions sociales dues à l’endettement conduisent les magistrats romains, en 86 av. J.-C., à consolider un quart des dettes, c’est-à-dire à en abolir les trois quarts. C’est la seule fois qu’une telle proportion des dettes fut abolie dans l’histoire de Rome. La seconde crise date des années 60 av. J.-C. : elle fut par ailleurs à l'origine, en 63-62 av. J.-C., de la « Conjuration de Catilina » qui avait promis une abolition totale des dettes privées résultant du prêt d'argent. La troisième crise a lieu entre 49 et 46 av. J.-C. pendant la guerre civile entre César, Pompée et les Pompéiens.
Jean AndreauJ. Andreau, « Existait-il une Dette publique dans l’Antiquité romaine ? », in J. Andreau, G. Béaur & J.-Y. Grenier (dir.), La Dette publique dans l’Histoire, Journées du Centre de Recherches Historiques (26-28 novembre 2001), Paris, Comité pour l’Histoire économique et financière de la France (C.H.E.F.F.), p. 101-114.J. Andreau, Banque et affaires dans le monde romain (-), Paris, Seuil, . distingue cinq moyens de résoudre les crises des dettes : refus de l'aménagement des dettes et répression des soulèvements fiscaux (c’est l’attitude de Cicéron, consul en 63 av. J.-C., face au mouvement mené par Catilina) ; facilitation du paiement des dettes sans abolir ni le capital engagé et mobilisé ni les intérêts. On peut ainsi voter une diminution non rétroactive du taux d’intérêt et un rééchelonnement du paiement des dettes. Selon Tite-Live, une telle mesure avait été prise en 348-347 av. J.-C. ; l'État peut décider du versement de fonds publics à titre de dons, de prêts gratuits ou de prêts à intérêts réduits, mais cette solution n'émerge qu'à l'époque impériale ; la saisie des biens des débiteurs pour les attribuer aux créanciers par le biais de ventes publiques de patrimoines mobiliers et immobiliers. César choisit d'ailleurs d'opérer une saisie sur biens entre 49 et 46 av. J.-C, solution qu'il estimait plus favorable aux débiteurs que la seconde : la multiplication des ventes aux enchères conduisait mécaniquement à une remise sur le marché d'une offre considérable et donc à une baisse du prix des terres, condamnant les débiteurs à vendre leurs biens à un très bas prix, augmentant la frustration et le ressentiment autour de telles opérations ; abolition partielle ou totale des intérêts ou du capital des dettes. Cette solution ne fut jamais adoptée entièrement : le seul exemple étant la consolidation de 25% de la dette en 86 av. J.-C.
La question de la dette est donc intimement liée aux troubles sociaux et aux revendications des classes les plus pauvres de la cité romaine. Pour cette raison, elle fut régulièrement saisie par les meneurs des populares, tantôt pour résorber les troubles urbains et sociaux causés par les crises de la dette, tantôt pour s'attacher la fidélité et la gratitude de la plèbe urbaine.
Le prix du blé et les distributions publiques