Zénon de Kition (en grec ancien ) ou Zénon de Citium, né vers et mort en , est un philosophe grec d'origine phénicienne, fondateur en - du stoïcisme. Il est originaire de Kition (ou Citium en latin), actuelle Larnaca, le foyer principal de la colonisation phénicienne à Chypre. Sa doctrine a ceci de nouveau qu'elle joint deux traditions jusqu'alors séparées, à savoir la théorie de la sagesse et la physique : Zénon tente de concilier les thèses naturalistes de certains Académiciens successeurs de Platon avec la théorie cynique de la sagesse, et pose ainsi les bases d'un système matérialiste, moniste et déterministe dont le rayonnement est considérable.

Biographie Presque tout ce que nous savons sur la vie de Zénon provient de Diogène Laërce, qui consacra au fondateur de l'école du Portique la première partie du septième livre de ses Vies et doctrines des philosophes illustresD'après la traduction donnée par Richard Goulet dans l'ouvrage dirigé par Marie-Odile Goulet-Cazé (La Pochotèque, 1999)., rédigées au début du de notre ère, et souvent fondées sur des documents de première main. Diogène Laërce s'appuie entre autres sur une biographie (perdue) composée par Antigone de Caryste, lequel a très vraisemblablement fréquenté le philosophe dans sa jeunesse. L'année de sa naissance est inconnue, au contraire de l'année de sa mort ()Cette date est donnée par le décret honorifique athénien : voir infra, note 29. : selon que, comme âge au décès, on lui donne comme fait son élève et concitoyen Persaios de Kition dans ses Récréations morales (), ou 98 ans comme Diogène Laërce parlant apparemment en son propre nom, on arrive, pour l'année de naissance, soit à 334, soit à 360 avant notre èreVoir M. Baldassari, « II. Elementi storico-bibliografici » (1970), p. 548-549.. Zénon lui-même, dans sa réponse à l'invitation du roi Antigone Gonatas, se dit âgé de . Si l'on veut s'en tenir à l'âge au décès affirmé par Persaios et donc à comme année de naissance — telle est la tendance générale des spécialistes actuels —, il faut ou bien estimer que la lettre de Zénon à Antigone II Gonatas est un faux, ou juger que le philosophe a déclaré au roi un âge très approximatif voire exagéré, pour mieux justifier son refus.

Son maître le philosophe Cratès l'appelait le « petit Phénicien » et ce surnom se rencontre aussi chez CicéronCicéron, De finibus, IV, XX, 56 : tuus ille Poenulus.. Sa patrie, Kition, était en effet la capitale d'un royaume chyprio-phénicien jusqu'à sa conquête par Ptolémée Ier Sôter en 312 av. J.-C.M. Yon, Zénon, citoyen de Kition (1997), http://www.persee.fr/doc/cchyp_0761-8271_1997_num_27_1_1332. Zénon était fils d’un certain Mnaséas, commerçant phénicien installé à Chypre. Le biographe mentionne Déméas comme autre nom donné au père, mais le nom Mnaséas paraît plus autorisé, étant confirmé par le texte du décret de 262.. Il montra dès son enfance du goût pour la philosophie, et son père lui acheta, au cours de ses voyages d'affaires, de nombreux traités socratiques, d'après les Homonymes de Démétrios de Magnésie.. À l'occasion d'une traversée entreprise pour exporter de la pourpre phénicienne, Zénon fit naufrage à Athènes — à l'âge de 22 ans selon Persaios , autrement dit en 312 —, et tint cet événement pour un signe du destin, dit qu'il avait alors trente ans, mais sa chronologie, qui puise à des sources multiples, n'est pas cohérente : cf. infra, notes 16 et 20.. Il resta à Athènes et, sans tarder, devint l'élève du Cynique Cratès de Thèbes. Diogène Laërce souligne ce lien de Zénon avec Cratès (VI, 105, p. 768 ; VII, 2, p. 790) et insiste sur la succession directe (diadochè) entre cynisme et stoïcisme : I, 15, p. 73.. Puis il se fit l'auditeur du Mégarique StilponCf. Id., ibid., II, 120, p. 331, d'après Héraclide Lembos. et du Platonicien Xénocrate — tous deux fréquentés pendant dix ans si l'on en croit Diogène Laërce, qui tire son information du Dion de Timocratès. La chose peut être vraie pour ce qui concerne Stilpon, mais non pour Xénocrate, qui mourut en 314, alors que Zénon n'avait qu'une vingtaine d'années. —, auxquels s'ajoutèrent Polémon, autre Académicien, et le Mégarique Diodore Cronos, avec lequel il travailla à fond la dialectique; 16 et 25 pour Diodore, .. Enfin, une camaraderie studieuse le lia au dialecticien Philon de Mégare.

Ayant ainsi jaugé à loisir les divers systèmes philosophiques de son tempsSur le butinage philosophique de l'abeille Zénon, voir la reconstitution d'I. Gugliermina, Diogène Laërce et le cynisme, 2006, p. 102-106. — à l'exception, semblerait-il, de l'aristotélisme —, il se décida enfin, vers l'âge de 35 ansDiogène Laërce, qui fait venir Zénon à Athènes à l'âge de 30 ans (VII, 2) et lui fait fréquenter divers maîtres pendant 20 ans (VII, 4), suggère qu'il fonda son école à 50 ans, mais cette reconstitution est largement erronée. (en l'an 301), à fonder sa propre école, qu'il établit à Athènes sous le Portique aux Peintures que nous appelons aujourd'hui le Pécile (en grec stoá poïkilè). La nouvelle secte devait bientôt tirer son nom de la galerie couverte (stoá, ) qui abritait ses discussions, et ses membres, appelés à l'origine « zénoniens », ne tardèrent pas à être désignés uniquement comme « ceux du Portique », (hoï Stôïkoḯ).

Zénon de Kition eut pour disciplesCette liste repose sur .: Cléanthe d'Assos (331-230), qui succéda à son maître, devenant ainsi le premier scholarque ; Athénodore de Soles ; Zénon de Sidon (stoïcien) ; Ariston de Chios ; Hérillos de Carthage ; Denys d'Héraclée ; Sphéros du Bosphore ; Philonidès de Thèbes ; Callippe de Corinthe ; Posidonios d'Alexandrie ; Persaios de Kition.

Zénon devint rapidement très populaire, et pas seulement dans sa patrieKition lui érigea naturellement une statue : et note 6.. Sa cité d'élection, Athènes, lui rendit par deux fois des honneurs publics, bien que le philosophe refusât d'acquérir la citoyenneté athénienne et tînt à être désigné comme natif de Kition, d'après Antigone de Caryste. Sur l'attachement de Zénon à sa patrie Kition, voir M. Yon (1997), qui esquisse un tableau de la société et de la culture chypriotes à l'époque du philosophe.. De son vivant, il reçut des Athéniens les clefs de leurs murailles et probablement aussi, à la même occasion, une couronne d'or, sinon une première statue de bronzeContrairement à ce qu'on dit parfois, Pausanias (Description de la Grèce, I, 29, 15 = SVF I, 36b) ne mentionne pas la présence à l'Académie d'une statue de Zénon à côté d'une statue de Chrysippe : il signale seulement qu'au cimetière du Céramique se trouvent les tombeaux de Zénon et de Chrysippe. ; à titre posthume, un décret promulgué en -262Le même Diogène Laërce nous en a transmis le texte intégral (VII, 9-10, ), mais il s'agit peut-être d'un montage unissant le texte de deux décrets successifs honorant le philosophe avant, puis après sa mort : voir trad. Goulet-Cazé, , avec références. lui fit élever une (seconde ?) statue de bronze et 9-10, ..

Le philosophe est décrit comme un homme frêle, longiligne et basané. Diogène cite ici Apollonios de Tyr, auteur d'un Répertoire des philosophes de l'école de Zénon, ainsi que de leurs écrits.. Il avait la tête inclinée par suite d'une contraction du couId., ibid., 1, p. 789, d'après Timothée d'Athènes., détail qui n'aurait guère d'intérêt si ce défaut n'avait été aussi celui d'Alexandre le Grand, dont l'air penché fut immortalisé par le sculpteur Lysippe et fréquemment imité par les amis, les flatteurs ou les successeurs du conquérantPlutarque, Vie d'Alexandre, 4, 2 ; Id., Comment distinguer un flatteur d'un ami, 9 [53 D] ; Id., Vie de Pyrrhus, 8, 2. La comparaison avec Zénon manque toutefois chez Plutarque, de même, nous semble-t-il, que chez tous les auteurs antiques, Diogène Laërce inclus.. Zénon menait une vie généralement austère, voire ascétique. Très endurant, il ne portait, par tous les temps, qu'un mauvais manteau usé (le tribôn) — uniforme, pour ainsi dire, du philosophe cynique depuis Antisthène et DiogèneVoir (Antisthène) ; 22 et 76 (Diogène). Notons cependant que Socrate déjà portait occasionnellement le tribôn, d'après le témoignage de Platon (Banquet, 219 b ; Protagoras, 335 d). Sur le tribôn cynique, voir M.-O. Goulet-Cazé, « Le cynisme ancien entre authenticité... » (2015), n° 25-28 : « Quand le tribôn devient le symbole du philosophe et du moine ».. Sa sobriété semble avoir touché à la parcimonie : « Il était extrêmement avare et manifestait une mesquinerie digne d'un barbare sous prétexte d'économie ».. Il préférait éviter la foule, parlait peu, mais savait, s'il le fallait, se montrer aimable et facile à vivreSur ce dernier trait de caractère, voir , citant Antigone de Caryste. Toutefois, le même Diogène Laërce note plus loin (VII, 16, ) que Zénon passait, auprès de certains, pour « fielleux et amer », et Cicéron fait allusion à la dureté (exprimée par l'adjectif acerbus) de sa manière d'être (De la nature des dieux, III, XXXI, 77 : acerbos e Zenonis schola exire).. Son idéal de modération et sa frugalité coutumière ne l'empêchaient pas, à l'occasion, de se donner du bon temps et de s'offrir de menus plaisirs dans les limites de la convenance rapporte que, selon Antigone de Caryste, « il mangeait des petits pains et du miel et buvait un peu de vin de bon bouquet ». À l'occasion, il se rendait à un banquet et s'en justifiait auprès de ceux que cette concession étonnait : .. Les figues vertes et les bains de soleil faisaient ses délices. Il recourait parfois à l'amour servile ou vénal, qu'il pratiquait d'ordinaire avec de jeunes garçons, exceptionnellement (à la seule fin de ne pas passer pour misogyne) avec des servantes.

Ayant hérité de son père une fortune considérableLes mille talents dont il s'agit (voir note suivante), c'est la somme que, par exemple, Alexandre le Grand offrit en -327 au roi indien Taxile, avec qui il voulait faire assaut de magnificence : Quinte-Curce, VIII, 12 ; Plutarque, Vie d'Alexandre, LIX, 5. qu'il ne manqua pas de faire fructifier : « On dit qu'il avait plus de mille talents quand il vint en Grèce et qu'il les plaça dans des affaires maritimes »., il n'eut pas besoin de flatter les puissants pour assurer sa subsistance, et de ce fait resta indépendant (ce qui n'excluait pas la prudence, sinon la complaisance) à l'égard des souverains de son temps. Un jour, raconte Diogène Laërce, comme dans un banquet il restait allongé en silence et qu'on lui en demandait la raison, Zénon dit à celui qui lui en faisait le reproche (un envoyé de Ptolémée Philopator chargé de le sonder) de rapporter au roi qu'était présent quelqu'un qui savait se taire.