Constantin Virgil Gheorghiu, né le à Războieni, en Moldavie, dans le Nord de la Roumanie, et mort le à Paris Relevé des fichiers de l'Insee, est un écrivain et prêtre orthodoxe roumain. Écrivant tant en roumain qu'en français, il est notamment connu pour son roman phare La Vingt-cinquième Heure.

Biographie

Jeunesse et études Virgil Gheorghiu . Son père, comme ses ancêtres, est prêtre orthodoxe de l'Église orthodoxe roumaine à Petricani. Ses parents destinent leur fils au séminaire et à la prêtrise, mais ils doivent renoncer à ce projet faute d'argent.

De 1928 à 1936, Virgil Gheorgiu étudie à l'école militaire de Chișinău, et durant cette période il compose des poèmes dont certains sont publiés dans la presse. Il étudie ensuite à la faculté des lettres de Bucarest. Il fait ses débuts littéraires à Bucarest où il vit de divers petits emplois tout en poursuivant des études à la faculté de philosophie. . .

Il se marie en 1939 avec Ecaterina Burbea, jeune avocate juive à la Cour d'appel de Bucarest. L'année suivante, en 1940, il reçoit le Prix Royal de poésie pour son recueil Calligraphies sur la Neige.

La guerre et l'après-guerre Sous la dictature fasciste du général Ion Antonescu, le contexte devenant difficile pour son épouse, Gheorghiu, forcé de choisir entre elle et son pays, décide de quitter la Roumanie avec son épouse : il devient diplomate, travaillant d'abord, en 1942, au secrétariat de la légation du ministère des Affaires étrangères, puis l'année suivante à l'ambassade roumaine de Zagreb en tant qu'attaché culturel. C'est d'ailleurs en Croatie qu'il apprend en août 1944 le ralliement de la Roumanie aux Alliés.

Fuyant les crimes de l'Armée rouge, il quitte la Croatie avec son épouse pour demander l'asile politique à l'Ouest. Mais sa qualité d'ancien diplomate au service d'un régime fasciste lui porte préjudice et le couple est arrêté puis emprisonné de 1945 à 1947 dans une prison américaine en Allemagne. Gheorghiu est séparé de son épouse pendant ces deux ans de détention, durant lesquels il passe par quatorze camps différents (sa femme en connaîtra dix). Après la libération du couple, celui-ci vit un temps à Heidelberg où Gheorghiu donne des cours à la faculté de théologie et reprend l'écriture, ce qui ne les empêche pas de connaître une situation précaire, à laquelle une santé devenue défaillante de Virgil. En 1948, après trois tentatives infructueuses, le couple parvient à traverser la frontière allemande et à obtenir l'asile en France, après l'avoir tenté en Suisse, .

La Vingt-cinquième heure C'est à Heidelberg que Virgil Gheorghiu rédige La Vingt-cinquième Heure, son œuvre la plus connue. Une fois installé à Paris, il propose le manuscrit au philosophe et écrivain Gabriel Marcel, directeur littéraire chez Plon qui préface la première édition française. Sorti au printemps 1949, le livre connaît un succès rapide et bénéficie de multiples traductions à travers le monde (au moins 31 langues.), à l'exception, bien sûr, des pays du bloc de l'Est. L'ouvrage est décrit comme un . Trois ans plus tard, l'auteur fait publier La Seconde Chance.

Accusation d'antisémitisme

En 1952, Virgil Gheorghiu, comme certains intellectuels roumains de sa génération Leon Volovici, Nationalist Ideology and Antisemitism: the case of Romanian Intellectuals in the 1930s, éd. Pergamon Press, Oxford 1991, , fait face à une violente campagne de presse : on lui reproche la rédaction, en 1941, de Les Rives du Dniestr brûlent (roumain : « Ard Malurile Nistrului »), , selon les termes de Josyane Savigneau, et ce alors qu'il était correspondant de guerre accrédité par la Wehrmacht sur le front de l'Est, à l'époque où la Roumanie était alliée du Troisième Reich. Alexandra Laignel-Lavastine relève que dans cet ouvrage, l'auteur se demandait notamment « pourquoi les troupes roumaines n'abattaient pas directement à la mitrailleuse les juifs au lieu de les déporter en colonnes vers les camps de Transnistrie »Alexandra Laignel-Lavastine, Cioran, Eliade, Ionesco, L'Oubli du fascisme, Paris, 2008, PUF p. 414., les juifs soviétiques ayant été accusés en bloc d'avoir soutenu l'occupation soviétique de la Bessarabie et de la Bucovine du Nord en 1941. Ce faisant, Gheorghiu rejoignait la propagande du régime d'Ion Antonescu : Dans ce convoi composé de plusieurs milliers d'individus se trouvent aussi une partie des juifs qui ont dévasté, incendié et pillé la ville de Bălți et d'autres villes du nord de la Bessarabie. […] De temps à autre, les youpins jettent des regards furtifs et chargés de joie diabolique sur la ville brûlée. Ces amas de cendres sont leur œuvre. Ce sont eux qui ont détruit la ville de Bălți. […] Ce sont eux les auteurs de ces assassinats, ce sont eux qui ont enfermé les chrétiens dans les caves, dans les innombrables prisons secrètes de la ville, ce sont eux qui ont posé la dynamite, eux qui l'ont fait exploser. […] Combien la peine de mort est un châtiment clément pour eux et pour leurs crimes. Face à ces critiques, Virgil Gheorghiu refusa de démentir publiquement ses écrits, ce qui provoqua sa rupture avec Gabriel Marcel, qui exigea par la suite le retrait de sa préface des éditions ultérieures de La Vingt-cinquième Heure.

Depuis, un éclairage bien plus nuancé a été apporté sur cette polémique, notamment par Thierry Gillybœuf, qui montre en 2017 dans Virgil Gheorghiu, L'écrivain calomnié, que ces accusations proviennent d'une cabale lancée par Les Lettres françaises dans son premier numéro du mois de , avec un article de Francis Crémieux, membre du PCF très hostile aux dissidents d'Europe de l'Est. Francis Crémieux terminait son article accusateur par cette question :

L'affaire Gheorghiu fut donc largement prise dans la tourmente de la guerre froide. Dans cette affaire, . Les Lettres françaises s'en étaient en effet pris, quatre auparavant, à cette victime du goulag soviétique et du camp nazi de Ravensbrück, en essayant à toute force de discréditer sa parole et en orchestrant une campagne internationale contre la personne de Kravchenko. Virgil Gheorghiu a été l'objet d'une chasse similaire. Des témoignages de connaissances et employeurs juifs roumains de l'époque crient pourtant explicitement à la diffamation ; Martin F. Economu, ancien directeur de La Vie juive de Bucarest, et Camil Ring, ancien directeur du journal Le Courrier israélite écrivent un texte le dans lequel ils affirment que Lettre du 30 décembre 1953 au nom de l’Alliance des journalistes et publicistes roumains en exil..

Développement de son œuvre Après cette affaire, Gheorghiu séjourne un temps en Argentine puis revient en France et publie en 1954 un récit d'inspiration autobiographique, L'homme qui voyagea seul, puis, en 1955 Le peuple des Immortels, qui tourne autour de l'histoire romancée des Daces, et qui est suivi d'une tétralogie roumaine dans les années soixante.

En 1965, l'auteur livre De la vingt-cinquième heure à l'heure éternelle, ouvrage évoquant son enfance et son père prêtre, .. Le succès qu'a connu son premier roman ne sera cependant plus jamais renouvelé, notamment en raison de la polémique de la décennie précédente mêlée à l'ambiance de la guerre froide qui ternit sa carrière jusqu'à la fin. L'anticommunisme constant de Gheorghiu ne s'accompagne pas d'une défense du capitalisme : dans LŒil américain, publié en 1972, il se livre à une violente charge contre la standardisation mécanique capitaliste et l'impérialisme américain. L'année précédente, en 1971, la Direction de la Surveillance du territoire français lui apprend que la jeune femme que son épouse et lui avaient embauchée était une espionne roumaine.

Parallèlement à cette œuvre romanesque et auto-fictionnelle, Gheorghiu écrit La vie de Mahomet, en 1963, . D'autres vies de saints sont écrites par Virgil Gheorghiu, notamment celle de saint Jean Chrysostome et saint Ambroise de Milan.

En 1967, Henri Verneuil réalise le film tiré de La Vingt-cinquième heure, avec Anthony Quinn dans le rôle du paysan Iohann Moritz, et Serge Reggiani dans celui du fils du prêtre Koruga, Traïan, qui prend conscience que la vingt-cinquième heure est arrivée.

Prêtre orthodoxe Le , Virgil Gheorghiu a été ordonné prêtre de l'Église orthodoxe roumaine de Paris. En , il reçoit des mains du patriarche orthodoxe de la Roumanie communiste la croix récompensant ses activités sacerdotales et littéraires. En 1971, il devient patriarche de l'Église orthodoxe roumaine de Paris. En 1979, il rédige Christ au Liban. De Moïse aux Palestiniens, dans lequel il donne un éloge vibrant de ce pays. Autre culture qui sera l'objet d'une louange passionnée, la Corée, avec l'ouvrage, paru en 1987, La Corée. La belle inconnue de l'Extrême-Orient à l'heure des Jeux Olympiques.

En 1989, alors que l'Occident semble découvrir la situation terrible dans laquelle se trouve la Roumanie communiste, de nombreux politiques et religieux viennent assister à la messe de Noël célébrée par Gheorghiu dans l'église roumaine des Saints Archanges à Paris. Bien qu'il se soit opposé toute sa vie au régime communiste roumain, Gheorghiu porte un œil très critique sur la manière dont Ceausescu et sa femme ont été exécutés et dénonce la barbarie de cette mort relayée avec complaisance par les médias. Pour Gheorghiu, la période qui s'ouvre alors n'est que la poursuite inversée de la précédente : .

Mort Gheorghiu meurt le , à Paris, où il est enterré, au cimetière de Passy, sans jamais avoir revu sa Roumanie natale.

Jugement sur l'œuvre En tout, Gheorghiu a écrit une trentaine de livres. Pour Josyane Savigneau, Gheorghiu a composé de ; mais, ajoute-t-elle, : Mémoires. Le témoin de la vingt-cinquième heure, décrit comme et son œuvre marquante, le qu'est La Vingt-cinquième Heure.. Virgil Gheorghiu a écrit ses derniers livres en langue française.

La Vingt-cinquième Heure

Le roman raconte l'épopée de Iohann Moritz, paysan moldave qui traverse la Seconde Guerre mondiale comme victime inconsciente de la société arrivée à la , quand les individus ne sont plus considérés en tant que tels, mais traités comme membres de catégories. Ainsi Iohann Moritz est successivement pris pour un juif par les fascistes roumains, pour un espion roumain par les fascistes hongrois, pour un « aryen exemplaire » par les nazis Allemands puis pour un nazi par les Américains, chacun le considérant comme élément d'une catégorie à laquelle il n'appartient pas, incapable qu'il est d'expliquer sa simple identité d'homme et de choisir son destin face à des « scrutateurs » déshumanisés et pensant par « petites cases ».

Ce roman est une remise en question radicale de l'« homme nouveau » du , de son indifférence à autrui, de sa cruauté. La menace de la robotisation de la société y est dénoncée tant dans le nazisme et le totalitarisme que dans la démocratie pluraliste mais capitaliste à l'américaine, et dans le communisme soviétique qui apparaît en arrière-plan. La politique par catégories et idées toutes faites n'est pas une menace passée, aussi ce livre garde-t-il toute son actualité.

Œuvres

Ouvrages en roumain, non traduits Viaţa de toate zilele a poetului (La vie de tous les jours du poète), Editura Cartea Românească, Bucarest, 1937 Caligrafie pe zăpadă (Calligraphie sur la neige), Editura Fundaţiilor Regale pentru Literatură şi Artă "Regele Carol II", Bucarest, 1940 Armand Călinescu (Armand Calinesco), Editura Socec, Bucarest, 1940 Ard malurile Nistrului : mare reportaj de război din teritoriile dezrobite (Les rives du Dniestr sont en flammes, grand reportage de guerre dans les territoires libérés - il s'agit de la Bessarabie et de la Bucovine occupées un an auparavant par l'URSS en application du pacte Hitler-Staline), avec une lettre de Tudor Arghezi, éd. Naţională Gh. Mecu, Bucarest, 1941 Cu submarinul la asediul Sevastopolului (En sous-marin à l’assaut de Sébastopol), éd. Naţională Gh. Mecu, Bucarest, 1942