« Expédition de Morée » est le nom donné à l’intervention terrestre de l’armée française dans le PéloponnèseLa Morée est le nom donné à la région du Péloponnèse en Grèce, de l'époque médiévale au . selon le linguiste grec et membre de l'expédition scientifique de Morée Michel Schinas, Mémoire sur l'état présent de la Morée, Archives de l'Académie des Sciences de l'Institut de France, Dossier: Commission de Morée (1830). Annoté et commenté par A. Panayiotopoulou-Gavatha. Παναγιωτοπούλου–Γαβαθά, Α. (2016). Ένα υπόμνημα του Μ. Σχινά για την κατάσταση της Πελοποννήσου στα 1830. Σχολιασμένη έκδοση. The Gleaner, 11, 333-362. entre 1828 et 1833, lors de la guerre d'indépendance grecque, afin de libérer la région des forces d'occupation turco-égyptiennes. Elle est accompagnée d'une expédition scientifique mandatée par l'Institut de France.

Après la chute de Missolonghi en 1826, l’Europe occidentale a décidé d’intervenir en faveur de la Grèce insurgée. Son principal objectif est d’obtenir qu’Ibrahim Pacha, allié égyptien de l’Empire ottoman, évacue les régions occupées et le Péloponnèse. L’intervention débute par l’envoi d’une flotte franco-russo-britannique qui remporte la bataille de Navarin en octobre 1827 en détruisant l'ensemble de la flotte turco-égyptienne. En août 1828, un corps expéditionnaire français de conduit par le général Nicolas-Joseph Maison débarque dans le sud-ouest du Péloponnèse. Au cours du mois d'octobre, les Français prennent le contrôle des principales places-fortes tenues par les troupes turques. Bien que l’essentiel des troupes soit rentré en France au bout de huit mois, début 1829, la présence française se poursuit jusqu’en 1833. Cependant, l’armée française subit de nombreuses pertes humaines, autour de , dues principalement aux fièvres et à la dysenterie.

Comme lors de la campagne d'Égypte de Napoléon Bonaparte, lors de laquelle une commission des sciences et des arts avait accompagné l’armée, une commission scientifique placée sous la tutelle de trois académies de l'Institut est adjointe aux corps expéditionnaire. Sous la direction du naturaliste et géographe Jean-Baptiste Bory de Saint-Vincent, dix-neuf savants représentant diverses spécialités, histoire naturelle, archéologie et architecture-sculpture, font le voyage en mars 1829 et restent neuf mois sur place pour la plupart d'entre eux. Leurs travaux se révèlent essentiels pour le développement en cours du nouvel État grec et, plus largement, marquent une étape majeure dans l’histoire de l’archéologie, de la cartographie et des sciences naturelles, ainsi que dans l’étude de la GrèceYiannis Saïtas et coll., L'œuvre de l'expédition scientifique de Morée 1829-1838, Edited by Yiannis Saïtas, Editions Melissa, 2011 ( Partie) - 2017 ( Partie)..

Contexte Contexte militaire et diplomatique thumb|alt=Une femme de face en costume national grec, au milieu de ruines et de cadavres|Delacroix, La Grèce sur les ruines de Missolonghi (1826). Ce tableau joua un rôle important dans la campagne d’opinion en Occident qui détermina une intervention.

En 1821, les Grecs s’étaient révoltés contre l’occupation ottomane. Ils avaient d’abord remporté de nombreuses victoires et proclamé leur indépendance le janvier 1822. Les victoires grecques avaient été de courte durée, en partie parce que les insurgés s'étaient rapidement déchirés entre factions rivales au cours de deux guerres civiles. Le sultan avait appelé à l’aide son vassal égyptien Méhémet Ali qui, en 1824, dépêcha en Grèce son fils Ibrahim Pacha avec une flotte de puis de . L’intervention d’Ibrahim fut décisive : le Péloponnèse était reconquis en 1825 ; le verrou de Missolonghi était tombé en 1826 ; Athènes avait été prise en 1827. Il ne restait plus alors à la Grèce que Nauplie, Hydra, Spetses et Égine.

Le jeu des puissances européennes était alors ambigu, tout comme celui de leurs représentants au Levant. Le soulèvement grec, considéré comme libéral et national, ne convenait pas à l’Autriche de Metternich, principal artisan de la politique de la Sainte-Alliance. Cependant, la Russie, autre gendarme conservateur de l’Europe, était favorable à l’insurrection grecque par solidarité religieuse orthodoxe et par intérêt géostratégique (contrôle des détroits des Dardanelles et du Bosphore). La France de , autre membre actif de la Sainte-Alliance (elle venait d’intervenir en Espagne contre les libéraux), avait une position ambiguë : les Grecs, certes libéraux, étaient d’abord des chrétiens et leur soulèvement contre les Ottomans musulmans pouvait ressembler à une nouvelle croisade. La Grande-Bretagne, pays libéral, s’intéressait surtout à la protection de ses expatriés et de ses intérêts militaires et commerciaux en Méditerranée, où Londres désirait conserver toute son influence. Enfin, pour l’ensemble de l’Europe, la Grèce était le berceau de la civilisation et de l’art depuis l’Antiquité.

Depuis le siècle précédent avec, en particulier, la publication du Voyage du jeune Anacharsis, par l'Abbé Barthélémy et celle du Voyage Pittoresque de la Grèce, par le comte de Choiseul Gouffier, les fouilles, les découvertes et les explorations de ce dernier, un fort courant d’opinion philhellène se développait en OccidentAnastasie Tsagkaraki, Les philhellènes français dans la lutte pour l’indépendance grecque (1821-1831), Revue Historique des Armées, trimestre 2016..

Après la chute héroïque en 1826 de Missolonghi, où le poète Lord Byron avait trouvé la mort en 1824, de nombreux artistes et intellectuels comme ChateaubriandFrançois-René vicomte de Chateaubriand, Note sur la Grèce (1826) précédent l’Itinéraire de Paris à Jérusalem, Firmin Didot, 1852., Victor HugoVictor Hugo, Les Orientales, Charles Gosselin, Paris, 1829., Alexandre Pouchkine, Gioachino Rossini, Hector BerliozHector Berlioz, La révolution grecque: scène héroïque, pour solistes, avec ou sans chœur, orchestre, H 21, texte d'Humbert Ferrand, 1825. ou Eugène Delacroix (dans ses tableaux des Scènes des massacres de Scio en 1824, et de la Grèce sur les ruines de Missolonghi en 1826), amplifièrent le courant de sympathie pour la cause grecque dans l'opinion publique. Il fut alors décidé d’intervenir en faveur de la Grèce. Par le traité de Londres du 6 juillet 1827Le texte sur Gallica, la France, la Russie et le Royaume-Uni reconnurent l’autonomie de la Grèce qui resterait vassale de l’Empire ottoman. Les trois puissances se mirent d’accord pour une intervention limitée afin de convaincre la Porte d’accepter les termes du traité. Une expédition navale de démonstration fut suggérée et adoptée. Une flotte conjointe russe, française et britannique fut envoyée pour exercer une pression diplomatique sur Constantinople. La bataille navale de Navarin, livrée le , entraîna la destruction totale de la flotte turco-égyptienneEugène Bogdanovitch, La Bataille de Navarin d'après des documents inédits des archives impériales russes., G. Charpentier, E. Fasquelle, Paris, 1897..

gauche|vignette|alt=tableau de bataille navale|La Bataille de Navarin, le 20 octobre 1827, au cours de laquelle les forces navales alliées (Grande-Bretagne, France et Russie) ont vaincu de manière décisive les flottes ottomane et égyptienne.|upright=2

En 1828, Ibrahim Pacha était donc dans une situation difficile : il venait d’essuyer une défaite à Navarin ; la flotte alliée exerçait un blocus qui l’empêchait de recevoir renforts et ravitaillement ; ses troupes albanaises qu’il ne pouvait plus payer, avaient regagné leur pays, sous la protection des troupes grecques de Theódoros Kolokotrónis. Le 6 août 1828, une convention avait été conclue à Alexandrie entre le vice-roi d’Égypte, Méhémet Ali et l’amiral britannique Edward Codrington : Ibrahim Pacha devait évacuer ses troupes égyptiennes et laisser le Péloponnèse aux quelques troupes turques (estimées à ) qui y restaient encore. Cependant, Ibrahim Pacha refusant de tenir les engagements pris, continuait à contrôler diverses régions grecques : Messénie, Navarin, Patras et quelques autres places fortes. Il avait même ordonné la destruction systématique de Tripolitza.

Par ailleurs, le gouvernement français de commençait à avoir des doutes quant à sa politique grecque. Ibrahim Pacha lui-même releva cette ambiguïté lorsqu’il rencontra le général Maison en septembre : « Pourquoi la France après avoir fait des esclaves en Espagne en 1823 venait maintenant en Grèce faire des hommes libres ? »Arch de Vaulabelle, Histoire des deux Restaurations., tome 7, Enfin, une agitation libérale en faveur de la Grèce et s’inspirant de ce qui se passait alors en Grèce, commençait à se développer en France. Le gouvernement français décida donc de hâter les choses. Une expédition terrestre fut proposée à la Grande-Bretagne, qui refusa d’intervenir elle-même directement. Cependant, la Russie avait déclaré la guerre à l’Empire ottoman et ses victoires militaires inquiétaient Londres qui ne désirait pas voir l’empire des tsars descendre trop au sud. La Grande-Bretagne ne s’opposa donc pas à ce que la France intervînt seuleArch. de Vaulabelle, Histoire des deux Restaurations., tome 7, ..

Contexte intellectuel La philosophie des Lumières développa l’intérêt de l’Europe occidentale pour la Grèce, en fait pour une Grèce antique idéalisée. On considérait que les notions, si importantes pour les Lumières, de Nature et de Raison, avaient été les valeurs primordiales de l’Athènes classique. Les anciennes démocraties grecques, et surtout Athènes, devinrent des modèles à imiter. On alla y puiser des réponses aux problèmes politiques et philosophiques du temps. Des ouvrages tels que celui de Choiseul Gouffier : Voyage pittoresque de la Grèce, paru à partir de 1778, ou celui de l’Abbé Barthélemy : Voyage du Jeune Anacharsis, paru en 1788 servirent à fixer définitivement l’image que l’Europe avait de l’Égée.

Les théories et le système d’interprétation de l’art antique de Johann Joachim Winckelmann décidèrent du goût européen pour des dizaines d’années. Son œuvre majeure, Histoire de l’art antique., fut publiée en 1763, et traduite en français dès 1766. Il fut, dans cet ouvrage, le premier à périodiser l’art antique, classant les œuvres de façon chronologique et stylistique.

Les vues de Winckelmann sur l’art englobaient l’ensemble de la civilisation, puisqu’il faisait un parallèle entre niveau de développement général de celle-ci et évolution de l’art qu’il lisait comme on lisait à l’époque la vie d’une civilisation, en termes de progrès, d’apogée puis de déclin. Pour lui, l’art grec avait été le sommet de l’art et il avait culminé avec Phidias. Winckelmann considérait que les plus belles œuvres de l’art grec avaient de plus été produites dans des circonstances géographiques, politiques et religieuses idéales. Cette conception domina longtemps la vie intellectuelle en Europe. Il classa l’art grec en Antique (période archaïque), Sublime (Phidias), Beau (Praxitèle) et Décadent (période romaine).

thumb|left|upright=1.7|alt=dessin en noir et blanc sur fond jaune d'un bâtiment antique en ruines|Le Parthénon, à l’époque de Lord Elgin.

Les théories de Winckelmann sur l’évolution de l’art culminant dans l’art grec, dans sa période Sublime, conçu dans une période de liberté politique et religieuse complète, participèrent à l’idéalisation de la Grèce antique et augmentèrent l’envie de se rendre en terre grecque. On croyait aisément alors avec lui que le bon goût était né sous le ciel de Grèce. Il sut convaincre l’Europe du que la vie en Grèce antique était pure, simple et morale, et que l’Hellas classique était la source à laquelle les artistes devaient aller puiser les idéaux de . La Grèce devint la « patrie des arts » et « l’éducatrice du goût ».

En conséquence, le style antique inspira, dans le dernier tiers du , les arts décoratifs et architecturaux, donnant par exemple à maints monuments, tels ceux édifiés par l'architecte français Claude-Nicolas Ledoux, l'aspect d'un édifice de "l'âge d'or" grec.