Boris Godounov (en ) est un opéra de Modeste Moussorgski, en deux versions (1869 et 1872), sur un livret russe du compositeur, fondé sur le drame du même nom d’Alexandre Pouchkine et sur l’Histoire de l'État russe de Karamzine.
L'opéra La musique est écrite dans un style russe qui reflète la connaissance qu'avait le compositeur de la musique populaire russe et qui rejette volontairement l'influence de l'opéra allemand et italien. Conforme aux ambitions esthétiques du Groupe des cinq, la musique de Moussorgski se caractérise par une conception entièrement nouvelle du rôle de l’orchestre et de la voixMaurice Le Roux, "Parler en musique", dans Modeste Petrovitch Moussorgski, Boris Godounov, Publications de l’Opéra National de Paris, 2005, p. 61-68, qui tourne le dos à toutes les conventions et à tous les effets faciles utilisés jusque-là dans l’opéraVoir Michel Maximovitch, L’Opéra russe, L’Age d’Homme, Lausanne, 1984..
Le projet et les sources À l’origine, Boris Godounov est le premier volet d’une trilogie d’opéras que Moussorgski projette d’écrire sur l’histoire de la Russie — le deuxième sera réalisé avec la Khovantchina, mais le troisième ne verra jamais le jourBoris Godounov, revue L’Avant-scène Opéra, mai-août 1980, n° 27-28. Réédition de 1989, avec en supplément un cahier sur le film Boris Godounov d’Andrzej Zulawski..
C’est son ami Vladimir Nikolski qui conseille au compositeur d’adapter le drame de Pouchkine qui raconte l’accession au pouvoir, à la fin du , de l’usurpateur Boris Godounov, et les troubles qui se sont ensuivis. Pouchkine fonde sa pièce sur le personnage historique de Boris Godounov, découvert dans l’Histoire de l'État russe de Karamzine, mais il n’est que très peu fidèle à l’histoire réelle : le troisième fils d’Ivan le Terrible, Dimitri, héritier du trône, a bien été assassiné, mais Boris Godounov n’a jamais été responsable de ce crime. Pouchkine s’inspire plus volontiers du Macbeth de Shakespeare pour écrire un drame sur la nature du pouvoir, sur le rôle des boyards toujours prêts à comploter contre le tsar, sur la place assignée au peuple, victime des jeux politiques. Dans la pièce, Boris devient tsar après avoir fait assassiner l'enfant Dimitri, l'héritier légitime. Bien que Boris gouverne humainement, le pays sombre dans le chaos et la pauvreté. Entre-temps, un jeune moine vagabond, Grigori, se fait passer pour Dimitri et réussit à épouser Marina, femme noble originaire de Pologne, qui déguise sa volonté de puissance en amour passionné. Après avoir convaincu le roi de Pologne de sa légitimité, le faux Dimitri convainc les Polonais d'envahir la Russie. Boris, rongé par la culpabilité et le remords, puis, victime d'hallucinations, sombre dans la folie et meurt en implorant la grâce divine.
La composition de l’opéra et les différentes versions thumb|left|Adam Didur dans Boris Godounov Boris Godounov est le seul opéra achevé de Moussorgski. Ses ouvrages lyriques antérieurs (Salammbô, auquel il se consacre de façon intermittente entre 1863 et 1866, et Le Mariage dont il écrit le premier acte seulement en 1868) et postérieurs (La Khovantchina, commencée en 1872, ou La Foire de Sorotchintsy, d'après Gogol, entreprise en 1874) demeurent inachevés, souvent sans orchestration.
Boris Godounov est quant à lui entièrement écrit et orchestré de la main du compositeur. Il en existe cependant deux versions différentes, entièrement authentiques, et c’est même dans une troisième version, remaniée et réorchestrée par Rimski-Korsakov, que l’opéra est principalement connu et joué pendant les trois premiers quarts du .
Les deux versions de Moussorgski L'œuvre de Moussorgski existe dans deux versions authentiques : une version primitive de 1868-1869 (en 7 scènes) qui n'a été représentée qu'en 1928 et une version fortement révisée de 1871-1872 (en un prologue et 4 actes), qui a été créée le ( dans le calendrier julien) 1874 au théâtre Mariinski de Saint-PétersbourgFrancis Bayer, « Les différentes versions de la partition », dans Modeste Petrovitch Moussorgski, Boris Godounov, Publications de l’Opéra National de Paris, 2005, p. 49-60.
Dans un premier temps, Moussorgski élabore lui-même le livret et réduit à sept les vingt-trois scènes que comporte la pièce originale, concentrant l’action sur la figure de Boris. Cette première mouture, présentée en , ne comporte aucun rôle féminin d’envergure ni de scène de ballet. Elle est refusée (à six voix contre une) par le comité de lecture du Théâtre Mariinski de Saint-Pétersbourg où l’œuvre devait être créée, sans doute jugée trop modernisteXavier Lacavalerie, Moussorgski, Arles/Paris, Actes Sud, coll. « Classica », 2011, p. 108-109..
Moussorgski travaille alors à une nouvelle version, notamment en ajoutant un nouvel acte (acte III), dont l’action se déroule en Pologne et introduit, avec Marina, le personnage féminin manquant (ainsi qu’une polonaise). Cela revient à sacrifier, quoique habilement, au besoin conventionnel d’une histoire d’amour dans un opéra, mais Moussorgski garde les audaces musicales de sa partition initiale : prédominance des timbres graves, hardiesses harmoniques, présence du carillon dans la scène du couronnement, tonalité sombre, etcVoir Pierre Souvtchinsky, Un siècle de musique russe, Actes Sud, Arles, 2004..
Par ailleurs, les scènes qui croissent et s’ajoutent finissent par déplacer le centre de gravité de l’opéra du personnage éponyme au peuple, qui devient la figure centrale : l’opéra se termine non sur la mort de Boris, mais sur une scène de foule, laissant le dernier mot à un nouveau personnage, l’Innocent (ou l’Idiot). Comme l'indique F. Bayer, « c’est une véritable refonte de l’œuvre tout entière que Moussorgski entreprend de réaliser ; une refonte qui concerne tout aussi bien la structure dramatique de l’ensemble que le détail de son énonciation musicaleFrancis Bayer, « Les différentes versions de la partition », dans Modeste Petrovitch Moussorgski, Boris Godounov, Publications de l’Opéra National de Paris, 2005, p. 52. »
Comme le confie Moussorgski lui-même dans une lettre à son ami le peintre Répine : « C’est le peuple que je veux peindre. Quand je dors, je le vois devant moi ; quand je mange, je pense à lui ; quand je bois, il ne cesse de m’apparaître encore et toujours, comme si je le percevais dans toute sa réalité, grand, nu, sans faux-brillant, sans masque et sans fard. Quelle richesse féconde, pour le musicien, que la langue du peuple ! Que de possibilités inépuisables s’ouvrent à qui se penche sur la vie réelle du peuple russe ! Il suffit de creuser assez avant et, si l’on est un véritable artiste, on se sent pris d’une folle envie de danser de joieLettre de Moussorgski à Répine du 13 juin 1875, citée Modeste Petrovitch Moussorgski, Boris Godounov, Publications de l’Opéra National de Paris, 2005, p. 15. ! »
Les versions ultérieures : Rimski-Korsakov et Chostakovitch Après sa création 1874, l’opéra est repris (avec d’inévitables coupures) une quinzaine de fois jusqu’en 1882. Après la mort de Moussorgski survenue en , Boris Godounov disparaît progressivement du répertoire du théâtre Marie, pendant plus de vingt ans. C’est le compositeur Nikolaï Rimski-Korsakov, membre lui aussi du Groupe des Cinq, qui se voit confier les partitions inachevées de son collègue et ami. À la fois conscient de la qualité et de la profondeur du génie de Moussorgski, mais aussi très critique vis-à-vis de ce qu’il considère comme des faiblesses techniques, voire un manque de professionnalisme musical, Rimski-Korsakov entreprend d’abord d’achever la Khovantchina avant de tourner ses regards vers Boris Godounov.
Après avoir réorchestré la « polonaise » de l’acte III, il entreprend une révision globale de la partition pour y ajouter sa science : la sonorité orchestrale qui résultera de cette révision sera plus flamboyante et plus brillante, mais aussi plus édulcorée, moins âpre et moins rude que les versions de Moussorgski. Surtout, Rimski-Korsakov effectue des coupes (la fin du premier tableau, la leçon de géographie à l’acte II) et des permutations (le dernier tableau redevient ainsi celui de la mort de Boris). Ce premier travail entrepris par Rimski occupe les années 1892-1896, en vue d’une représentation en 1901 à Moscou au théâtre Bolchoï.
Moyennement satisfait, Rimski reprend le travail dans la perspective de la création parisienne de l’opéra (en ) par la troupe de Serge de Diaghilev avec Chaliapine dans le rôle-titre. C’est cette version plus raffinée et plus efficace qui va assurer le succès de l’opéra. En 1927, le compositeur Ippolitov-Ivanov réorchestre même la scène devant le parvis de Saint-Basile (Acte IV, premier tableau) qui avait été supprimée par Rimski, ajoutant ainsi à la confusion en donnant la possibilité d’ajouter un tableau à l’une ou l’autre des deux versions de Rimski.
Plus tard, à la demande des autorités soviétiques, Dmitri Chostakovitch entreprendra à son tour une réorchestration de l’opéra, réalisée entre 1939 et 1941, et représentée au théâtre Kirov de Leningrad en 1959 seulement.
On peut ajouter, pour être complet, la version de Karol Rathaus entreprise pour une production du Metropolitan Opera de New York en 1953.
Pour synthétiser, c’est par la « seconde version Rimski » que l’opéra a d'abord acquis sa renommée en Europe et tout particulièrement en France pendant la majeure partie du . Cependant, les originaux « moins polis » de Moussorgski, avec leurs couleurs sombres et leurs bords rugueux, ressentis comme plus en adéquation avec l'histoire, sont devenus plus populaires. La plupart des représentations contemporaines et réalisations discographiques actuelles sont conformes à la seconde version de 1872, ou bien opèrent une synthèse entre la version de 1872 et quelques éléments de la « version primitive » : voir par exemple l’enregistrement par Claudio Abbado (avec Anatoly Kotcherga, SONY), qui se fonde sur les recherches entreprises par David Lloyd-Jones et publiées dans une partition éditée à Oxford en 1975. Un autre enregistrement de 1997 à l'Opéra de Kirov inclut quant à lui les deux versions avec différents chanteurs dans le rôle de Boris.
Argument vignette|Projet de Bocharov pour la scène de la place de la Cathédrale dans Boris Godounov (1874).
Version de 1869 La version de 1869 comporte sept scènes.
Scène 1. Novodievitchi Dans le monastère où il fait retraite, Boris refuse la couronne de tsar que la foule, manœuvrée par les boyards et la police, le supplie d’accepter.
Scène 2. Place des Cathédrales Sous les acclamations du peuple, Boris est couronné tsar.
Scène 3. Le couvent de Tchoudovo Pendant que le moine Pimène rédige une chronique révélant l'assassinat du tsarévitch par Boris, Grigori s’éveille et exprime ses ambitions et ses rêves fous.
Scène 4. Une auberge à la frontière lituanienne La police recherche Grigori, échappé du couvent de Tchoudovo et qui se trouve ici en compagnie de deux moines vagabonds et ivrognes. Reconnu, il s'échappe avec l’aide de l’hôtesse.
Scène 5. Palais du Kremlin (appartements du tsar) Boris est en famille avec Xenia et Fiodor. Chouïski lui annonce l’entreprise de Grigori, ce qui ravive les remords et les angoisses du tsar.
Scène 6. Le parvis de la cathédrale Saint-Basile Au milieu d’une foule qui crie misère, rencontre entre Boris et un innocent (Iourodivi) qui chante sa solitude et son désespoir.
Scène 7. La Douma Convoqués par le tsar, les boyards, habilement manipulés par Chouïski, tiennent une assemblée mouvementée. Au comble de l’angoisse après avoir entendu le récit de Pimène, Boris fait ses adieux et meurt.
Version de 1872 La version de 1872 comporte quatre actes précédés d’un prologue.
Prologue
Premier tableau. La cour du couvent de Novodevitchi, près de Moscou, en 1598.