La grande peste de Londres de 1665 () est une épidémie de peste bubonique qui frappa la ville de Londres en Angleterre et fit environ (peut-être même ), soit environ 20 % de sa population.

C'est la dernière grande épidémie de peste du Royaume-Uni. Elle constitue une étape marquante dans l'avènement d'une pensée épidémiologique moderne. Avec la grande peste de Marseille de 1720, elle représente aussi l'émergence d'une gestion épidémique menée à l'échelle d'une nation (politique de santé publique menée par un pouvoir central).

Contexte et précédents Fondée par les Romains, avec toutes les routes qui y mènent, Londres est toujours, au , le centre politique, culturel et commercial de l'Angleterre. La ville comptait alors près de habitants occupant le territoire actuel de la City (Cité de Londres), à autres personnes vivent dans des petites villes ou villages environnants..

La grande peste noire médiévale touche Londres vers l'automne 1348., par la route et par trafic fluvial, causant la mort de près de 40 % de la population. La peste est attribuée aux mauvaises odeurs (pestilences) par les contemporains. Le roi Édouard III ordonne de nettoyer et d'assainir la ville en 1349 et en 1361.

Comme les autres villes européennes, Londres se repeuple rapidement par déplacement de population d'origine rurale environnante. La peste revient 18 fois entre 1369 et 1485 (au moins 27 années de peste durant cette période). La population ne retrouve son niveau d'origine ( habitants) que vers le début du , lors d'un repeuplement d'une épidémie plus forte (1498-1500).

Au , Londres connait une croissance démographique, jusqu'à habitants, malgré la présence permanente de la peste, qui frappe plus ou moins selon les années (cycle irrégulier, décennal approximatif), l'épidémie la plus longue étant celle de 1543-1548.

Il n'existe pas de mesures nationales règlementaires contre la peste avant 1518. Les autorités de Londres prennent alors diverses mesures : adoption d'un registre de cause de décès (1519), fondations de nouveaux hôpitaux et cimetières, règlementations diverses : nettoyage des rues, fermeture des théâtres en période épidémique, enfermement chez eux des malades pauvres, signalement des maisons infectées par une botte de paille suspendue devant une fenêtre, etc..

En 1578, toutes ces mesures sont rassemblées dans les Royal Plague Orders. Cette publication ne représente qu'une collection de dispositions de toutes sortes qui ont été prises en situation épidémique. Elle reste en vigueur, à peu près inchangée, jusqu'en 1665. Elle apparait comme rudimentaire par rapport aux règlements européens, plus cohérents et plus rigoureux, de la même époque, à l'exception de la quarantaine maritime, strictement appliquée par la Royal Navy à partir de 1580.

Au , les épidémies londoniennes de peste se poursuivent, dont celles de 1604-1610 (près de décès) et de 1629-1636 (plus de morts).

Cette situation suscite une riche littérature critique, sociale ou politique, morale ou religieuse, comme celle de Thomas Dekker (1572-1632) auteur de plusieurs pamphlets de peste (de 1603 à 1630), de William Winstanley (1628-1698) The Christians Refuge (1665)., ou de Robert Boyle (1627-1691) The Plague of London from the Hand of God (1665) ..

L'œuvre dominante est celle de Daniel Defoe (1660-1731) qui publie en 1722 A Journal of the Plague Year à propos de la plus grande épidémie de peste de Londres, celle de 1665-1666, qui sera aussi la dernière épidémie de peste de cette ampleur en Angleterre.

Déroulement

De 1649 à 1664, la peste à Londres connait une accalmie : durant cette période le registre des causes de décès note au maximum jusqu'à 36 morts de peste par an. Il s'agit d'épisodes très minimes de peste que les contemporains, notamment en France, appellent « séminaires de peste », et correspondant (d'un point de vue moderne) à un état semi-endémique, de bénignité relative.

Origine Les autorités anglaises sont alertées dès 1663 par une épidémie de peste qui frappe Amsterdam. Les fermetures portuaires et les quarantaines maritimes sont d'autant plus rigoureuses que les Pays-Bas sont en guerre contre l'Angleterre en (Deuxième guerre anglo-néerlandaise).

Les contemporains attribuent la peste de Londres à des importations provenant de Hollande : lots de fourrure, ou ballots de soie selon les auteurs. Les historiens sont partagés : les uns penchent plutôt pour une hypothèse enzootique locale, à cause de la quarantaine et du fait que l'épidémie débute en périphérie de la ville et non près du port, d'autres pour une enzootie par importation, la quarantaine pouvant être contournée pour les besoins immédiats de la famille royale ou de la Royal Navy.

Début La peste commença par frapper les milieux les plus pauvres en passant relativement inaperçue au départ. Une première victime, Margaret Ponteus, ou Ponteous, est enregistrée par la paroisse de Saint Paul Covent Garden le , mais les premiers cas ne sont publiés dans les Bills of Mortality (publication hebdomadaire) qu'à partir de la première semaine de mai.

Le principal témoin historique de la peste de 1665 est Samuel Pepys (1633-1703), administrateur de la Royal Navy, chargé du ravitaillement, et qui tenait son journal personnel The Diary of Samuel Pepys. Selon lui, la présence de la maladie n'est connue des autorités que le .

Le , un comité d'urgence, le Privy Council Committee décide d'appliquer les Plague Orders, en particulier : isolement par des gardes des paroisses touchées et des maisons suspectes, réouverture des pest houses (lazarets), nettoyage des rues et élimination des animaux errants en ville.

La fin mai et le début juin sont inhabituellement chauds, et malgré les mesures prises, le nombre de morts continue d'augmenter. Lors de la première semaine de , on compte près d'une centaine de morts de peste (soit le triple du maximum annuel des années précédentes), la semaine suivante enregistre 267 décès.

À partir de la mi-juin, les personnes en bonne santé et qui en ont les moyens, s'enfuient de Londres par milliers. Les plus riches se réfugient dans leurs résidences secondaires, les autres en allant habiter chez des amis ou chez leur famille, à l'extérieur de la ville.

Le , la Cour Royale de Justice quitte Westminster pour Syon House, puis le pour Hampton Court, et deux semaines après pour Salisbury, elle s'établira finalement à Oxford en (jusqu'à fin ). La famille royale quitte la ville dès et ne revient à Londres qu'en .

Pic et terminaison

Ne restent en ville que les mendiants, les pauvres, les domestiques et les apprentis, le plus souvent abandonnés à leur sort par leurs maîtres. Par ironie de l'histoire, ces derniers peuvent se retrouver eux-mêmes en terrain hostile, car ils ne sont pas toujours les bienvenus par peur de la contagion.

En juillet, le Lord Maire ordonne d'enlever les carcasses de chats et de chiens « et autres vermines » qui encombrent la ville, le massacre des animaux errants des rues faisant partie des mesures contre la peste à Londres depuis 1563. Au printemps 1666, le dogcatcher (employé municipal chargé des chiens errants) sera crédité d'avoir tué 4 380 chiens, ce qui revient à éliminer un important prédateur des rats.

Au cours de l'été, le nombre de victimes continue d'augmenter, de 350 par semaine jusqu'à un pic de 8 000 victimes durant une seule semaine de septembre. La ville apparait comme dévastée, avec ses rues vides et ses boutiques closes.

Fin septembre, la peste décroit pour disparaître fin novembre. Dès , des londoniens enfuis commencent leur retour qui devient massif en . Des cas de peste, beaucoup moins nombreux (1800 décès), surviennent en 1666, le plus souvent au printemps.

Gestion Parmi les officiels qui restent en ville pour assurer l'essentiel, on trouve outre Samuel Pepys, George Monk (1608-1670) amiral, et Sir John Lawrence (mort en 1691) lord-maire de Londres. Ils se chargent du maintien de l'ordre public (sécurité et propriété), de la recherche des malades et de leur isolement. Cependant ce sont les administrateurs de niveau paroissial qui font l'essentiel du travail (enfermer les malades, enterrer les morts, noter et enregistrer). Les ressources des paroisses de Londres sont gérées par l'Évêque de Londres.

Comme sur le continent, l'application de ces mesures ne dépend pas des médecins, mais des juges (justice de paix au Royaume-Uni). L'originalité anglaise est une combinaison de pouvoir politique central et un financement local géré par les paroisses (Poor Laws).

Les Anglais, comme le reste de l'Europe, voient la peste comme une punition divine pour les péchés de la communauté tout entière. La peste est une dreadful visitation, la visite redoutée d'une vieille connaissance qui vient discuter à domicile. Toutefois le conflit ou l'interférence entre autorités civiles et religieuses est moindre qu'en Europe catholique, car l'Église anglicane a aboli le culte des saints, et la procession de reliques est considérée comme une idolâtrie.

Malades

Les victimes de la peste sont enfermées chez elles et, pour éviter tout contact avec l'extérieur, leurs familles sont enfermées à leur côté, même lorsque les membres de ces familles sont sains. Une croix rouge ou blanche, ou l'inscription Lord have mercy « Seigneur prends pitié » sont dessinées ou marquées sur la porte des contaminés.

Il existe aussi des pest houses (en français lazaret), établissements d'isolement des pestiférés surtout répandus en Europe du Sud depuis le . En Angleterre, les premières pest houses apparaissent après l'épidémie de peste de 1603 à Oxford, Newcastle et Windsor, sur ordre du roi Jacques . Londres n'avait que quelques « cabanes dans les champs » lors de l'épidémie de 1625. En 1665, Londres dispose de cinq pest houses ne pouvant recevoir au total que 600 malades.

Une pest house ne fonctionnait qu'en situation épidémique, marquant ainsi le fait que les autorités reconnaissaient la présence de la peste. En Angleterre, le financement des pest houses provient d'une taxe paroissiale. Le fonctionnement et la vie quotidienne dans ces établissements transitoires font l'objet de sévères critiques. En , sous la pression de l'opinion publique cultivée, les autorités royales décident d'épargner autant que possible la famille d'un malade destiné à être enfermé dans une « pest house ».

Morts et mourants Les victimes de peste meurent dans diverses circonstances. Ceux qui ont une famille, qui meurent à l'hôpital ou qui appartiennent à une communauté religieuse sont le plus souvent enterrés par les proches ou des professionnels. Mais beaucoup meurent seuls ou abandonnés, leurs cadavres se trouvent dans les maisons, dans les fossés, ou dans les rues. Dans les pays catholiques, ceux qui recherchent les morts et assistent les mourants sont le plus souvent des moines (frères mendiants comme les capucins).

En Angleterre anglicane, depuis 1578, les paroisses attribuent cette fonction de «  » à de vieilles femmes pauvres contre un salaire modique. Elles sont chargées d'examiner les cadavres, de déterminer la cause du décès, et du signalement aux autorités.

Ce système anglais fait l'objet de critiques depuis son origine. Ces femmes sont accusées d'amateurisme, suspectées de fraude, vol, voire de meurtres. En 1720, le médecin anglais Richard Mead (1673-1754) demande que les « vieilles femmes ignorantes » soient remplacées par des « hommes sérieux et instruits ». Le système de chercheurs pour signaler la cause du décès se poursuivit jusqu'en 1836.

En , les enterrements de masse en fosse commune apparaissent dans des paroisses de la banlieue de Londres.

Moyens de protection Durant l'épidémie de 1665, les principaux moyens de protection furent le feu, le tabac et le vinaigre.

Feux Des feux de plein air, ou des braseros, auxquels on peut ajouter des bois ou plantes aromatiques, sont placés dans les rues de façon à purifier l'atmosphère des miasmes de la peste, selon un ordre royal datant de 1578.