Enhydra lutris, l’Énhydre marine, mais plus communément désignée sous le nom de Loutre de mer, est une espèce de mammifères carnivores de la famille des Mustélidés vivant sur les côtes des eaux glacées du Pacifique Nord, des régions les plus septentrionales de l'île d’Hokkaidō au Japon jusqu’en Californie en passant par le Kamtchatka, les îles Aléoutiennes et l'Alaska.
Unique représentante du genre des Enhydres (Enhydra), cette grosse loutre (classée dans la sous-famille des Lutrinés), avec un poids allant de 14 à , diffère de toutes les autres espèces par sa capacité à pouvoir vivre en permanence immergée dans l’eau, à l’instar d’autres mammifères marins comme les Pinnipèdes. Elle est souvent aperçue nageant sur le dos, les mères faisant reposer leurs petits sur leur ventre. Son apparence atypique lui donne une allure intermédiaire entre les mammifères terrestres et marins.
Elle fréquente les environnements côtiers où elle plonge jusqu'au fond pour se nourrir principalement d'invertébrés marins (oursins, divers mollusques et crustacés) et de certains poissons. Ses habitudes alimentaires sont remarquables : l'utilisation de pierres pour détacher ses proies ou briser des coquilles en fait l'un des rares mammifères à utiliser des outils. Considérée comme une espèce clé de voûte, elle régule les populations d'oursins qui, autrement, dévasteraient les écosystèmes des forêts de varech..
Contrairement à d’autres mammifères au mode de vie comparable, sa protection thermique n'est pas assurée par une couche de graisse mais par une fourrure exceptionnellement dense, la plus épaisse du règne animal, comptant jusqu'à par centimètre carré.
Une fourrure de si bonne facture qu’elle fit l’objet d’une chasse intensive entre russes, japonais et britanniques entre 1741 et 1911, si bien que les populations mondiales, autrefois estimées entre et , ont chuté jusqu'à ne plus compter que à .. Grâce à une interdiction internationale de la chasse et à des efforts de conservation, l'espèce occupe aujourd'hui environ les deux tiers de son aire de répartition historique. Bien que ce rétablissement soit considéré comme un succès majeur de la conservation marine, l’espèce reste classée comme en danger en raison de la fragilité de certaines populations, notamment au Japon, en Californie et en Russie..
Dénominations Nom scientifique valide : Enhydra lutris (Linneaus, 1758) ; Synonymes :
Nom normalisé anglais : ; Nom vernaculaire normalisé locaux : Japonais : ; Russe : ; Nom typique en français : Loutre de mer ; Nom vulgaire : Énhydre marine, Énhydre ; Noms vernaculaires : Loutre marine, Saricovienne (féminin ; désuet).
Les noms « Loutre marine » et « Loutre de mer » sont partagées avec la loutre féline (Lontra felina) Murray Wrobel, 2007. Elsevier's dictionary of mammals: in Latin, English, German, French and Italian. Elsevier, 2007. , 9780444518774. 857 pages Rechercher dans le document numérisé.
Le nom générique, Enhydra, francisée en « Enhydre », dérive du grec ancien (en), signifiant « dans », et (hydra), signifiant « eau », soit « dans l'eau ». L'épithète spécifique dérive du latin , qui signifie « loutre »Nickerson, p. 19..
Le nom Saricovienne fut un nom très utilisé en français pour désigner l’espèce dans les ouvrages de zoologie de la fin du jusque dans certains ouvrages du , notamment dans l’Histoire naturelle de Buffon. Selon la mention qui en est fait dans cet ouvrage, le nom tiendrai son origine des langues du Brésil et désigne originellement la loutre géante (Pteronura brasiliensis) et se prononçait relativement différemment de la manière dont il s’écrivait. C’est pour cette raison que le terme a fini par se raréfier au cours du , où il est aujourd’hui considéré comme un terme désuet ou archaïque.
Pour autant, dans certaines langues comme le japonais, l’Énhydre n’est pas toujours considérée comme une version marine avec un quelconque lien sémantique avec la « loutre » (Lutra, Lontra, Aonyx etc…), comme l’espèce est le plus souvent écrit en katakana.
Dans le contexte de sa chasse et de son commerce pour la fourrure, elle était autrefois parfois désignée sous le nom de « castor de mer »Silverstein, p. 34.
Taxonomie et systématique Histoire vignette|gauche|180px|Illustration d'une loutre de mer basé sur les descriptions de Steller, . La première description scientifique de la loutre de mer a été réalisée par Georg Steller. Il participait à la Deuxième expédition de Kamtchatka sous le commandement de Vitus Béring. Le navire de l'expédition fit naufrage au large des Îles du Commandeur, et les marins furent contraints de passer l'hiver 1741-1742 sur la plus grande île de l'archipel, nommée plus tard Île Béring. Grâce à la chasse aux animaux marins, et en particulier aux loutres de mer, de nombreux membres de l'expédition purent survivre à des conditions hivernales extrêmes ; sur 78 personnes, seules 47 survécurent ; Béring lui-même figura parmi les victimes. Georg Steller, naturaliste de l'expédition, tenait des notes régulières. Dix ans plus tard, après la mort de Steller, l'Académie impériale des sciences publia son ouvrage De Bestiis Marinis, or The Beasts of the Sea, contenant une description détaillée des animaux marins de l'île, incluant une étude très approfondie de plusieurs pages sur la loutre de mer. Cette édition du resta la source principale sur les loutres de mer pendant les 200 années suivantes, car personne d'autre ne se consacra à l'étude de l'animal dans la nature avant les années 1930.
À partir de 1751, plusieurs chercheurs tentèrent de classifier l'animal en se basant sur la description de Steller ainsi que sur les peaux et squelettes rapportés en Europe. Elle fut décrite pour la première fois dans la taxonomie moderne dès la première édition valide du Systema Naturae de Carl von Linné, la dixième, sortie en 1758, l’animal portant le protonyme de Mustela lutris. En raison de ses caractéristiques morphologiques uniques qui l'éloignent des autres espèces, sa classification fut révisée à plusieurs reprises. Steller lui-même, puis Johann Christian Erxleben, classèrent la loutre de mer dans le genre des loutres communes (Lutra). Carl von Linné la plaça dans le genre Mustela, tandis que Pallas l'associa aux phoques dans le genre .
Au milieu du , la loutre de mer fut finalement isolée dans un genre distinct, Enhydra, par le naturaliste écossais John Fleming en 1822 sur la base de différence dans le nombre de dents, la longueur de la queue ainsi que par l’absence de sac odorant au niveau de l'anus . Cependant, la polémique scientifique sur l'opportunité de regrouper ce genre avec les loutres dans la sous-famille des Lutrinae se poursuivit jusqu'au milieu du ; le genre Latax sera également très utilisé avant d'être définitivement supplanté sous la dénomination binominale Enhydra lutris par ancienneté en 1922. Aujourd'hui, le genre Enhydra y est officiellement inclus. La conclusion finale sur sa classification a été facilitée par l'étude des restes fossiles de loutres du Miocène et du Pliocène (, et ), reconnus comme des formes de transition entre la loutre de mer moderne et les autres genres de la sous-famille.
Sous-espèces + Sous-espèces de Enhydra lutris selon Sous-espèce Répartition géographique Description et caractéristiques Enhydra lutris lutris(Linnaeus, 1758) Des îles Kouriles jusqu'aux îles du Commandeur (Pacifique Nord-Ouest). Sous-espèce la plus massive. Crâne proportionnellement plus large et os nasaux plus courts que chez les autres taxons. Enhydra lutris kenyoni(Wilson, 1991) 125px|sans_cadre|gauche Des îles Aléoutiennes (Alaska) jusqu'à l'Oregon. Se distingue par une mâchoire nettement plus longue. Enhydra lutris nereis(Merriam, 1904) 125px|sans_cadre Côtes du centre et du sud de la Californie. Présente un museau plus allongé et une denture de taille plus réduite.
Évolution La loutre de mer est le membre le plus massif de la famille des mustélidés, et bien plus trapu comparée à d’autres espèces de lutrinés comme la Loutre géante, bien plus longue et svelte, un groupe diversifié qui comprend les 14 espèces de loutres et des animaux terrestres tels que les belettes, les blaireaux et les visons. Elle est unique parmi les mustélidés car elle ne construit ni gîte ni terrier, ne possède pas de glandes anales fonctionnellesKenyon, p. 4 et peut passer l'intégralité de sa vie sans quitter l'eau. Seul membre vivant du genre Enhydra, la loutre de mer est si différente des autres mustélidés qu'en 1982 encore, certains scientifiques pensaient qu'elle était plus proche des phoques.
Les analyses génétiques indiquent que la loutre de mer et ses plus proches parents actuels, qui incluent la Loutre à cou tacheté, la Loutre d'Eurasie, la Loutre du Cap et la Loutre cendrée, partageaient un ancêtre commun il y a environ .
Les preuves fossilifères indiquent que la lignée des Énhydres s'est isolée dans le Pacifique Nord il y a environ , donnant naissance à l'espèce aujourd'hui éteinte Enhydra macrodonta et à l’Énhydre marine moderne, Enhydra lutrisLove, p. 9. Une espèce apparentée, Enhydra reevei, a été décrite à partir de fossiles du Pléistocène provenant d'Angleterre de l'Est. La loutre de mer moderne a d'abord évolué dans le nord de Hokkaidō et en Russie, avant de s'étendre vers l'est jusqu'aux îles Aléoutiennes, l'Alaska, puis de descendre le long de la côte nord-américaineLove, pp. 15–16. Par rapport aux cétacés, aux siréniens et aux pinnipèdes, qui sont entrés dans l'eau il y a respectivement environ 50, 40 et , la loutre de mer est une nouvelle venue dans l’écosystème marinLove, pp. 4–6. À certains égards, cependant, elle est plus totalement adaptée à l'eau que les pinnipèdes, qui doivent s'échouer sur terre ou sur la glace pour mettre basLove, p. 6. Le génome complet de Enhydra lutris kenyoni a été séquencé en 2017, permettant d'étudier sa divergence évolutive par rapport aux mustélidés terrestres.
Depuis leur divergence d'avec leur ancêtre commun il y a cinq millions d'années, les loutres de mer ont développé des traits dépendant d'une sélection polygénique. Cela a mené à l'évolution de nombreuses caractéristiques distinctives, telles qu'une fourrure épaisse et huileuse et des os de grande taille, par rapport à leurs espèces sœurs d'eau douce. Ces traits sont indispensables pour survivre dans les eaux froides du Pacifique Nord, où elles passent toute leur vie, bien que les loutrons sortent occasionnellement de l'eau. Les loutres de mer possèdent la fourrure la plus dense de tout le règne animal, avec environ , car elles ne possèdent pas de couche de graisse, tandis que leurs glandes sébacées aident à imperméabiliser leur pelage pour empêcher l'air de s'en échapper. Une étude comparant les populations méridionales et septentrionales d’énhydres et de la loutre du Cap a déterminé que les traits aquatiques, tels que la perte de l'odorat et l'épaisseur du poil, ont évolué de manière indépendante.
Historiquement, les loutres de mer ont subi de nombreux goulots d'étranglement génétiques. Des réductions massives d'effectifs ont eu lieu il y a environ générations, puis il y a 300 à 700 générations, bien avant le début de la traite des fourrures. Ces épisodes anciens sont responsables de la faible diversité génétique déjà présente chez l'espèce, rendant le goulot d'étranglement secondaire causé par la chasse au encore plus critique. Ces déclins primaires étaient probablement dus à des maladies, laissant parfois seulement dix à quarante individus survivants pendant plusieurs décennies. Cela a entraîné une dérive génétique, isolant les populations du Nord et du Sud par des milliers de kilomètres. Cependant, le goulot d'étranglement moderne causé par le commerce des fourrures entre le et le début du reste la préoccupation majeure des conservateurs, chaque réduction de population augmentant le risque de dérive génétique délétère.
Phylogénie