Antoine-Joseph Santerre, né le à Paris et mort le dans la même ville, est un brasseur, industriel, militaire et acteur de la Révolution française.
Issu d’une famille de brasseurs du Nord, il dirige une importante brasserie du faubourg Saint-Antoine, un quartier populaire de Paris. Glorifié ou dénigré par l'historiographie, il est impliqué dans plusieurs événements majeurs de la période révolutionnaire. Figure locale influente, surnommé « le père du faubourg », il est un relais entre les milieux artisans, ouvriers et boutiquiers du faubourg et les sociétés politiques. Il appuie les mouvements populaires et insurrectionnels de 1791 et 1792, notamment en facilitant la mobilisation des militants du faubourg Saint-Antoine. Le 10 août 1792, il devient commandant général de la Garde nationale.
Présent lors des massacres de Septembre, il supervise l’exécution de Louis XVI le . Nommé général de brigade, puis général de division, il est envoyé combattre en guerre de Vendée, mais rappelé après sa défaite à Coron en . Jugé peu efficace sur le terrain, il est emprisonné sous la Terreur avant d’être libéré après le .
Sous le Directoire, il tente de relancer son activité économique, investissant dans le commerce de chevaux pour l’armée et la spéculation foncière, acquérant plusieurs châteaux et immeubles. Toutefois, ses affaires déclinent sous l’Empire où il subit d'importantes pertes financières et meurt ruiné.
Biographie Origines familiales et formation Antoine-Joseph Santerre est issu d’une famille aisée de brasseurs d’origine nordiste. Son père, Antoine Santerre, artisan prospère originaire de Saint-Michel en Thiérache (Cambrésis), s’installe à Paris en 1747 et épouse l’année suivante une cousine, Marie-Claire Santerre, fille d’un brasseur de Cambrai. Grâce à la dot de son épouse, il développe son activité en acquérant une seconde brasserie, après avoir fondé la première, dite « de la Magdeleine ». Antoine-Joseph Santerre naît rue Censier, faubourg Saint-Marcel[1Haim Burstin, Le Faubourg Saint-Marcel à l'époque révolutionnaire. Structure économique et composition sociale, Société des Études Robespierristes, 1983, p. 174., dans un immeuble familial. Il est le troisième d’une fratrie de six enfants : Marguerite, Baptiste, Antoine-Joseph, Armand-Théodore (miroitier puis sucrier), François (brasseur) et Claire, qui épouse Étienne-Jean Panis, futur député à la Convention nationale« Etienne, Jean Panis » (1757-1832) sur le site de l'Assemblée nationale..
Orphelin très jeune, il perd d’abord sa mère, puis son pèreCarro donne (page 3) la date du 22 juin 1770 pour la mort de son père (Santerre aurait alors 18 ans). Mais il écrit aussitôt que Marguerite a 15 ans au moment de ce décès, c'est donc une date erronée en ce qui concerne l'année. D'autre part, c'est l'année de l'émancipation de Santerre.. Il est alors élevé par ses aînés, Marguerite et Baptiste, avec le soutien de leur oncle Jean-Baptiste Santerre et de leur tante Marie-Marguerite Durand, membres de la bourgeoisie parisienne.
Antoine-Joseph effectue ses études secondaires au collège des Grassins, l’un des établissements de l'université de Paris. Il y manifeste un intérêt particulier pour l’histoire, la physique et la chimie, disciplines qui influenceront plus tard son engagement dans l’innovation brassicole.
Carrière de brasseur (1770-1789) Santerre est émancipé le , à l’âge de 18 ans, et, n’ayant pas repris l’entreprise familiale confiée à ses aînés, devient brasseur de manière indépendante.
En 1772, il acquiert la brasserieSon passé de brasseur imprègne durablement son parcours, lui valant les surnoms moqueurs de « général mousseux » ou « général houblon » attribués par ses adversaires politiques. Loin de renier cet héritage, il signe volontiers des documents officiels sous l’appellation évocatrice de « général brasseur », semblant revendiquer avec fierté son ancrage dans cette tradition familiale. Ainsi La Feuille du Matin 43. 6 février 1793 ; Raymonde Monnier, « Les tambours de Santerre. Le général, la légende et l'histoire », in Saint-Denis ou le jugement dernier des rois, Actes du colloque, Saint-Denis, 1993 connue plus tard sous le nom de Brasserie de l’HortensiaAchetée à André Arnoult Acloque. Sur ce personnage voir Geneviève Acloque, Un défenseur du Roi : André Arnoult Acloque Commandant Général de la Garde Nationale parisienne (1748-1802), Paris, 1947., située à Reuilly, et épouse Marie François, fille d’un brasseur. Celle-ci décède l’année suivante des suites d’une fausse couche provoquée par une chuteCarro, page 9.. Il réside alors dans le quartier de Reuilly, près de l’actuelle station Faidherbe-Chaligny.
thumb|Plaque commémorative.
Il s’associe ensuite avec son frère François, dit « de la Fontinelle », et devient l’un des principaux fournisseurs de bière à Paris et en Île-de-France. En 1778, il épouse en secondes noces Marie Adélaïde Deleinte, fille de René Deleinte, bijoutier devenu négociant et propriétaire de seigneuries à Arcueil et CachanCf. « Santerre » sur le site Familles parisiennes.. Ce mariage le rapproche des milieux aisés parisiens. Dans les années 1780, les frères Santerre ouvrent une brasserie à Sèvres, où ils expérimentent des techniques industrielles importées d’AngleterreRaymonde Monnier, Un bourgeois sans-culotte, le général Santerre, op. cit., p. 14.. Antoine-Joseph est l’un des premiers brasseurs en France à utiliser le coke pour le séchage de l’orge, contribuant ainsi à la modernisation du secteur brassicoleJournal de Paris, 24 octobre 1783..
Célèbre pour son goût des chevaux et sa dextérité en équitation, Antoine-Joseph Santerre est apprécié de ses ouvriers, qui le surnomment « gros père ». Il jouit d’une réputation de patron bienveillant à Bercy, où se concentre l’essentiel de son activité industrielle, bien qu’il veille rigoureusement à la rentabilité de son entreprise. Ainsi, il refuse ainsi d’accorder à ses ouvriers les copeaux de la brasserie, comme c’était la coutume, préférant les faire sécher pour les revendre comme combustible David Garrioch, The Making of Revolutionary Paris, 2003, p. 281.. Soucieux de chaque dépense, il cherche à optimiser ses profits, mais se montre généreux envers ses ouvriers malades. En 1789, à 37 ans, il dirige une brasserie située 176 boulevard Saint-Antoine (actuel boulevard Beaumarchais)Almanach de Paris, 1789, t. II, « Fabricants et manufacturiers ». et est surnommé « le père du Faubourg » en raison de son rôle influent au sein du faubourg Saint-Antoine.
Homme fort du faubourg Saint-Antoine (1789-1791) Santerre joue un rôle actif lors de la prise de la Bastille, le , en tant que commandant de la garde bourgeoise du district des Enfants-TrouvésRaymonde Monnier évoque la mort de l’un de ses fils au cours de l’assaut. Un Bourgeois sans culotte, op. cit., p. 28.. Le lendemain, il affirme avoir été désigné par le peuple comme commandant général du faubourg Saint-Antoine et assure avoir dirigé quatre cents hommes lors de l’assaut. Il prétend également avoir envisagé d’incendier la forteresse avec un mélange inflammable projeté par des pompes à incendie et revendique d’avoir sauvé un invalide promis au lynchage.
Cependant, certains témoignages, comme celui de Rossignol, minimisent son rôle et souligne qu’il aurait contribué en envoyant un charriot de paille pour attiser l’incendie. Ainsi, ce n’est pas son propre nom qui aurait dû être inscrit parmi les vainqueurs, mais celui de ses chevauxVictor Barrucand, La Vie véritable du citoyen Jean Rossignol, Plon, 1896, p. 90..
Dans les jours qui suivent, Santerre participe aux efforts pour rétablir l’ordre dans la capitale, aux côtés des Électeurs de ParisRésumé du rapport de Santerre par Charles Duveyrier, Histoire des premiers électeurs de Paris en 1789, extraite de leur procès-verbal et Prise de la Bastille, rapport à la convention de Jean Dussaulx. Voir également Chassin, Les élections et les cahiers de Paris en 1789, III, p. 545..
Il devient par la suite membre et vice-président de la Société des Vainqueurs de la Bastille, qui, le , prend le nom de « Société fraternelle des Amis des droits de l'homme, ennemis du despotisme, séante section de Montreuil ».
En , il est élu à la tête du bataillon du district des Enfants-Trouvés, ce qui contribue à accroitre son influence, parallèlement à la centralité politique croissante de ce quartier dans la Révolution. À l’hiver 1789-1790, Santerre organise des distributions de vivres aux plus démunis, renforçant ainsi son ancrage dans le faubourg Saint-AntoineRaymonde Monner, Un bourgeois sans-culotte, op. cit., p. 29.
En 1790, il est impliqué dans l’affaire des "mouchards" de La Fayette, qui éclate lorsque des citoyens dénoncent l'infiltration de la Garde nationale par des espions supposément chargés d’observer et de réprimer les mouvements révolutionnairesÉmilie Brémond-Poulle, La dénonciation chez Marat, mémoire de Maîtrise en Histoire dirigé par Florence Gauthier, 2006, p. 179. . Cette controverse alimente les tensions entre les milices populaires et le commandement de la Garde nationale, renforçant l'opposition à La Fayette. Santerre devient président de la Société des Vainqueurs de la Bastille, qui gagne en influence dans les milieux révolutionnaires, et devient Société fraternelle des Amis des droits de l'homme, ennemis du despotisme en .
Son rôle politique s'affirme alors que la Révolution transforme le cadre économique et social. L'adoption de la loi Le Chapelier, le , interdit les corporations et toute association professionnelle, affectant directement les brasseurs et les ouvriers. Dans ce contexte, Santerre poursuit son engagement politique tout en maintenant la gestion de ses entreprises.
Affaire du Château de Vincennes Le , Antoine-Joseph Santerre prend part à l’émeute de Vincennes, au cours de laquelle des sans-culottes tentent de démolir le château, craignant qu’il ne serve de point de ralliement aux partisans du roi. L’intervention de la Garde nationale, commandée par La Fayette, met un terme à l’agitation. Dans les affrontements, Santerre est accusé par l’aide de camp de La Fayette, Desmottes, de l’avoir pris pour cible lors de l’escorte de prisonniersRévolutions de Paris, n° 90, 3 année, détails du 26 mars au 2 avril 1791, p. 590-596.. Cette accusation, portée par un adversaire personnel de Santerre, donne lieu, en , à deux procédures judiciaires. L'une engagée contre Santerre, tandis qu’il intente lui-même un procès pour diffamation contre Desmottes et La FayetteAN, 40 AP 135 procès Santerre/La Fayette ; Claude-Remy Buirette de Verrières, Procès du sieur Santerre contre les sieurs Desmottes et Lafayette, Imprimerie du Cercle Social, 1791 ; Antoine-Joseph Santerre, Détail exact de tout ce qui s'est passé hier au Tribunal de l'Arrondissement des Minimes, à l'occasion du procès de M. Santerre contre M. Lafayette & le nommé Desmottes, son aide-de-camp, Imprimerie de Tremblay, 1791. , contestant leur version des faits. L’affaire est portée devant le tribunal des Minimes, qui se déclare incompétent le , estimant que les faits relèvent de la justice militaire. Santerre bénéficie alors du soutien de ses réseaux politiques : Buirette de Verrières assure sa défense, tandis que la Société fraternelle des Halles, dirigée par François Sergent, adopte les 8 et des arrêtés en sa faveur. Cet épisode, qui met en lumière les rivalités entre patriotes radicaux et modérés, contribue à renforcer la position de Santerre dans le faubourg Saint-Antoine et au sein des cercles révolutionnaires parisiensRaymonde Monnier, L'Espace public démocratique. Essai sur l'opinion publique à Paris de la Révolution au Directoire, 1994..
La fusillade du Champ-de-Mars