L’opération Bagration (en : Operatsiya Bagration), pendant la Seconde Guerre mondiale, est une offensive d'été des forces de l'Union soviétique menée du au . Nommée en référence au général Pierre de Bagration (1765-1812), elle vise à libérer de toute occupation militaire allemande la RSS de Biélorussie (Russie blanche) et à éliminer le groupe d'armées Centre.
C'est la plus grande opération militaire de l'année 1944. Elle se déroule peu de temps après le Débarquement de Normandie et contribue à l'issue de la bataille de Normandie en bloquant sur le front Est des forces allemandes qui ne peuvent être redéployées en renfort sur le front Ouest.
L'Union soviétique déploie à cette occasion une puissance qui stupéfie tous les belligérants des deux camps. Sur une ligne de front s'étendant sur , les Soviétiques avancent de en deux mois ; à l'issue de ce mouvement, la défaite allemande est consommée. L'Armée rouge brise complètement la ligne de front allemande et détruit près de trente des divisions du groupe d'armées Centre dont les trois armées (, et ) sont pulvérisées : seuls des éléments épars parviennent à s'échapper en Prusse-Orientale et dans les Pays baltes.
C'est la plus grande défaite de la Wehrmacht et de l'histoire militaire allemande, avec environ perdus et encerclés dans la poche de Courlande.
Les conséquences sont lourdes pour l'Allemagne dont c'est la troisième défaite majeure face aux Soviétiques après les désastres de Stalingrad et de Koursk, qui lui ont coûté plus d'un million d'hommes. Le Troisième Reich doit désormais faire face à la dure réalité : d'ores et déjà vaincu en Afrique du Nord, il est en train de perdre la bataille de l'Atlantique, il doit reculer en France et en Italie, sa maîtrise du ciel ne cesse de diminuer de même que sa capacité à reconstituer ses forces et de fait, il ne parviendra jamais à reprendre l'initiative à l'Est. L'envoi d'importants renforts allemands pour tenter d'endiguer Bagration a dangereusement affaibli le groupe d'armées Ukraine du Nord, ce qui permet aux Soviétiques de pousser leur plan stratégique pour l'été et l'automne 1944 : l'obtention de têtes de ponts solides à l'ouest de la Vistule avec l'offensive Kovel-Lublin et l'offensive de Lvov-Sandomir, puis fin août, avec l'offensive de Jassy-Kishinev, la conquête de la Roumanie et de ses champs pétrolifères, qui prive le Troisième Reich d'une ressource vitale.
Contexte général et préparation Contexte diplomatique Les Soviétiques réclament depuis le l'ouverture d'un « second front » en Europe. Il y a bien des combats en Afrique du nord depuis 1940, mais ce front n'absorbe pas de force allemande significative, et Staline ne compte pas non plus ni les combats navals dans l'Atlantique, ni les combats dans les airs. Les Américains sont favorables au principe d'une attaque massive contre les positions allemandes en France, tandis que les Britanniques, qui ont l'expérience de la guerre, jugent cette ambition prématurée et préfèrent commencer par des opérations périphériques en Méditerranée, de préférence dans les Balkans ; un compromis entre Anglais et Américains est trouvé pour des opérations en Italie à condition que la priorité reste aux futures opérations en France.
Lors de la conférence de Téhéran à la fin de l'année 1943, les Alliés occidentaux ont déjà débarqué en Italie, fait tomber Mussolini et l'Italie est passé du côté des Alliés, mais l'avancée alliée sur ce front est bloquée par la défense allemande sur la ligne Gustave. L'accord sur le principe d'un débarquement en France étant acquis, Staline annonce une offensive stratégique de grande envergure sur le front Est qui permettra d'éviter les transferts de troupes allemandes vers ce nouveau front.
Le nom de code de l'opération rend hommage au prince géorgien Piotr Ivanovitch Bagration, héros de la campagne de Russie en 1812.
Front de l'Est
Depuis Stalingrad et surtout la bataille de Koursk, les forces soviétiques ont avancé vers l’Europe centrale et repris aux Allemands une partie importante du terrain conquis en 1941 et 1942. En 1944, l'Ukraine est libérée, toute menace directe ou indirecte sur Moscou est écartée. Les troupes de l'Axe ont été repoussées sur leurs lignes de départ sur tout le front sud, en Ukraine particulièrement.
Sur la totalité du front, ainsi que dans la région de la Baltique, les Allemands se retranchent derrière la ligne Panther-Wotan afin de mener une guerre d'usure similaire à la Première Guerre mondiale (ligne Hindenburg). Se rendant compte que la Wehrmacht n'a plus les moyens de mener des offensives stratégiques, Hitler espère ainsi « saigner » l'Armée rouge avant que le débarquement des armées alliées à l'ouest ne crée une menace majeure pour le Reich.
Après les grandes défaites allemandes de l'année 1943, l'Armée rouge cherche à libérer la totalité du territoire soviétique en refoulant les Allemands sur leurs positions de départ et en libérant les territoires occupés depuis 1941.
Pour la quatrième fois, les Soviétiques essaient de détruire le groupe d'armées Centre. Après la contre-offensive d'hiver de 1941, l'opération Mars en 1942, ils échouent une nouvelle fois entre l'automne 1943 et l'hiver 1944 dans les batailles qui ont suivi la bataille de Koursk, la seconde bataille de Kiev et la bataille de Crimée, mais réussissent toutefois à faire reculer la Wehrmacht jusqu'en Biélorussie orientale.
L'ex-propagandiste allemand Paul Carell écrit en 1968 :
Sur les autres fronts d'Europe En Italie, la situation empire pour les Allemands. Le mont Cassin est tombé, la ligne Gustav se disloque et la route de Rome s'ouvre aux Alliés. Le second front tant attendu par Staline est ouvert en France depuis le 6 juin 1944, bloquant d’importantes forces et réserves allemandes dans la bataille de Normandie, et privant le Reich de transferts de troupes vers l'est.
La flotte de l'amiral Dönitz, malgré la production accrue de sous-marins, se heurte à la ténacité de la Royal Navy qui protège efficacement les convois de l’AtlantiqueLes derniers sous-marins de type XXI et XXIII ne sont pas encore entrés en service..
Depuis début 1944, les Anglo-Américains ont progressivement pris l'ascendant sur la Luftwaffe et les bombardements stratégiques battent leur plein, réduisant le potentiel industriel allemand, immobilisant de l'artillerie et consommant une quantité importante de munitions dont le front de l'est aurait pu profiter.
Stratégies de l'Axe contre les Alliés L'objectif allié est de finir la guerre au plus vite, avant Noël 1944. Hitler essaie de temporiser à l’est, réduisant l'avance alliée en France. Il tente aussi de lancer la production des nouvelles armes () pour ensuite engager toutes ses réserves contre les « sous-hommes » de Staline, afin de reconquérir les territoires perdus en 1943 et au début de l'année 1944.
Ce pari audacieux ne tient pas compte de la réalité des moyens dont dispose l'Allemagne à cette époque. En effet, la Luftwaffe, en 1943, n'aligne plus que . Depuis l’été 1943, ont été anéanties, auxquelles il faut ajouter une brigade, huit divisions réduites à 25 % de leurs effectifs et à 50 %.
Certains, dans l'entourage de Hitler, ont alors également envisagé la voie diplomatique avec les Alliés de l'Ouest pour pouvoir mobiliser toutes les forces allemandes contre les Soviétiques. Les promoteurs de cette politique semblent négliger la solidité des accords entre Alliés notamment formalisés par la Déclaration des Nations unies de 1942, et la conférence de Casablanca en 1943.
Plan soviétique vignette|Situation générale du Front Est entre le début (22/06/1944) et la fin de l'opération Bagration (19/08/1944) La carte du front oriental présentait deux larges saillants formant un S inversé. L’un, au nord, était contrôlé par les forces allemandes, tandis que l’autre, conquis à l’automne et à l’hiver précédent, était sous domination soviétique. La position allemande en Biélorussie était assez avantageuse. En effet, elle leur permettait de défendre l’accès à la Prusse-Orientale par la Pologne et de protéger le flanc sud du groupe d’armées Nord, situé dans les États baltes. De plus, cette position permettait aussi aux Allemands de menacer les flancs et les arrières de l’Armée rouge, au sud des marais du Pripiat, interdisant ainsi toute offensive soviétique directe vers Lvov et la frontière hongroise. Cette avancée vers l'ouest mettrait les flancs du groupe d'armées Nord et du groupe d’armées Nord d’Ukraine en danger. Enfin, cette percée impliquerait la destruction du groupe d’armées Centre, ce qui mènerait à terme à l’effondrement complet de l’armée allemande.
Après les offensives soviétiques du printemps, l'OKH (haut commandement de l'armée de terre allemande) supposa que les armées soviétiques attaqueraient au sud et vers le nord, en partant de Tarnopol-Kovel vers Lvov et Lublin, ville polonaise favorable à l’URSS. Ces analyses stratégiques et les concentrations blindées du premier front ukrainien conduisirent les Allemands à masser 80 % de leurs divisions blindées en face du saillant soviétique, avec la ferme intention de résister à tous les assauts et de rendre coup pour coup.
Durant les mois qui précèdent la percée soviétique, les stratèges soviétiques planifient, conformément à l'ordre du jour de la Stavka édicté le avril 1944Cet ordre assigne la libération du territoire soviétique de 1941 comme objectif à la campagne de l'été 1944., une offensive de grande ampleur contre la dernière force allemande organisée et complète, le groupe d'armées Centre, alors positionné pour défendre la Biélorussie et ses abords..
vignette|Réparation d'un Panzer IV en Russie, .
Cependant, malgré de grossières erreurs sur le plan stratégique, les Allemands avaient compris à quel point la défense de la Biélorussie était importante. Ainsi, ils avaient exploité au mieux chaque lac, chaque forêt, chaque marais de la région, pour obtenir finalement un important et redoutable ouvrage défensif. Les Allemands avaient également établi des lignes de défense et des positions fortifiées le long du Prout, du Dniepr, de la Bérézina et du Svislotch, où ils avaient aussi installé d’innombrables systèmes de tranchées, s’appuyant les unes sur les autres. Les premières lignes étaient inclinées par rapport aux suivantes, afin de déstabiliser et de détourner l’offensive ennemie, tout comme des tranchées avancées, pourvues de tunnels de dégagement. Les lignes suivantes s’appuyaient sur le relief et la puissante artillerie laissée en retrait. Les villes et les agglomérations importantes avaient été fortifiées pour servir de point d’appui et soutenir un siège prolongé.