L'harmonie industrielle est le fondement idéologique de l'économie politique asiatique pour une paix sociale dans laquelle peuvent se déployer des opérations à flux tendu ou à stock nul pour le bénéfice de tous.
Introduction L'harmonie industrielle, , est une tradition inventée par le capitalisme japonais dans la restructuration d'un récit à partir de quelques fragments choisis du passé et dans le re-ordonnancement des valeurs et des idéaux de la communauté nationale pour répondre aux nouveaux besoins et pour résoudre de nouveaux problèmes. C'est un langage réconfortant et des attitudes sécurisantes d'un passé idéalisé qui est mobilisé pour assurer la continuité et donner du sens à un présent nouveau et incertain. Après la Seconde Guerre mondiale, cette idéologie a donné le miracle économique japonais des années 1950-1960 qui a monopolisé la construction navale pour ensuite rafler la mise de l'automobile, de l'électronique et de l'optique des années 1970-80 de l'économie du Japon dans une économie politique asiatique.
Cette tradition inventée par le capitalisme japonais au tournant de ce siècle pour bâtir la nouvelle société industrielle moderne se fonde sur l'antique société morale confucéenne saupoudrée de quelques spécificités japonaises, comme les vagues croyances d'un animisme de dieux et de génies de la religion nationale et nationaliste qu'est le shintoïsme et comme les relations féodales de suzerain et vassal du bushido ou Voie (dō) du guerrier (Bushi - au sens noble de samouraï) et celles d'une famille rurale patriarcale étendues aux entreprises commerciales et industrielles. La vénération due aux « trésors nationaux vivants » que sont les maîtres-artisans est représentative de cette tradition inventée qui se fonde aussi sur les idéaux des artisans.
Au début du , le désir de créer un capitalisme japonais - enraciné dans un terroir différent de celui du capitalisme anglo-saxon triomphant et devenu le modèle universel - était initié par une élite à travers une volonté nationale de modernisation du Japon. L'accent sur l'harmonie et la communauté morale s'appuyait sur les antiques préceptes d'une économie morale confucéenne. Cette élite utilisait volontairement le langage moral confucéen et involontairement convoyait les idéaux nippons en voulant créer un présent à partir d'un passé idéalisé. Les idéaux moraux d'harmonie et de communauté morale étaient préférés au détriment d'autres parce qu'ils étaient des construits sociaux organisés capables de lutter contre les bouleversements provoqués par une économie moderne émergente et facilement utilisables précisément parce qu'ils étaient familiers. En forgeant une nouvelle culture de l'harmonie, cette élite s'appropriait, manipulait et réorganisait les idéaux et les schémas culturels du passé pour répondre aux nouveaux besoins économiques et sociaux.
Même si cette tradition était nouvelle, elle passait bien à travers un langage confortable et des principes familiers. L'opposition entre modernité et tradition est erronée, car au Japon aussi bien qu'ailleurs la tradition a été construite et reconstruite pour expliquer, justifier et rationaliser les pratiques et les événements contemporains, c'est-à-dire pour comprendre et bâtir le présent à partir du passé. Paul Valéry a déjà lancé cet avertissement à l'effet que l'Histoire soit la plus dangereuse alchimie de l'intellect. Cette élite ne s'intéressait à rendre la nouveauté familière et acceptable que pour établir une nouvelle religion civile, une idéologie industrielle pour une société moderne naissante.
Genèse Au tournant du , le modèle industriel mondial fut évidemment l'Angleterre pour les conditions et les relations de travail et la protection sociale. En contraste, les Japonais continuèrent à adhérer à la tradition artisanale d'ouvriers se déplaçant d'atelier en atelier, de métier en métier, de ville en ville et de maître en maître pour perfectionner leurs talents, privilégiant la coopération aux dépens de la compétition et la protection sociale fondée sur l'entraide mutuelle.
Au commencement fut la fondation du le au moment des agitations sociales en Europe et de la révolution bolchévique en Russie. Le Kyōchōkai est une idéologie de coopération du travail et du capital où sans travail il n'y aurait pas de capital; il résulte de l'effort d'intégrer le nouveau prolétariat dans l'ordonnancement préexistant en dehors du schéma marxiste de la lutte des classes et du schéma capitaliste de la libre entreprise. La paix sociale dure tant que dure le respect du contrat moral qui lie le patronat, les syndicats et le gouvernement sur la base des valeurs confucéennes de bénévolence, de courtoisie et de loyauté mutuelles.
Le concept-clé dans la formation du Kyōchōkai se rapporte à la politique sociale (shakai seisaku) d'éducation, d'emploi, de logement, de protection sociale et de santé. Cette idée de politique sociale dominait et domine encore les politiques sociales gouvernementales. Elle est la médiation gouvernementale en faveur des travailleurs et autres afin de modérer l'immoralité sociale du capitalisme du type « laissez-faire ». Toutefois, cette politique sociale n'est pas un simple programme d'assistance publique aux démunis et à ceux qui sont touchés par des changements industriels et sociaux.
Capitalisme social Après la Première Guerre mondiale, le plus urgent et le plus important de ces problèmes sociaux s'est rapporté aux conditions et aux relations de travail dans l'industrie, au moment de la révolution bolchévique en Russie. En 1919, le ministre de l'Intérieur Takejirō Tokonami fut le porte-parole d'un grand nombre de personnes en disant que le système industriel japonais était à un tournant ou bifurcation, c’est-à-dire un moment critique et crisique.
L'État devrait chercher, trouver, choisir et construire des relations industrielles coopératives et harmonieuses ou laisser les conflits sociaux se développer et les tensions industrielles grandir sans surveillance et sans intervention. La préoccupation du ministre de l'intérieur Tokonami a été représentative de la croyance générale de l'après-guerre en faveur de la création d'une politique du travail cohérente, comme une nécessité absolue.
Avant 1918, les dirigeants du gouvernement ne voyaient pas la nécessité d'une politique élaborée du travail et jusque-là, le travail faisait partie indistinctement de la classe laborieuse. Ce fut seulement par la croissance explosive de l'industrie avec la Première Guerre mondiale que la question du travail devint un problème distinct, demandant une solution distincte. Dans cette période des années 1920-1940, les syndicats ont été pourchassés et les répressions policières musclées. Ce serait une erreur d'y voir seulement l'aspect répressif, ce fut plutôt une tentative, non pas de discipliner les syndicats, mais de mobiliser les travailleurs pour servir des buts stratégiques nationaux. Plus généralement et en dehors de cette période de mobilisation générale pour des buts de guerre, une grande partie des dirigeants politiques et des fonctionnaires était favorable à l'endoctrinement dans une nouvelle culture industrielle, une nouvelle religion civile centrée sur des valeurs communautaires et des idéaux coopératifs.
Justice sociale et Mo Zi C’est plutôt un système global d'organisation des relations sociales et de définition des rôles des diverses composantes de la société dans le monde industriel fondé sur la justice sociale et l'égalité issues de l'idée confucéenne d'Équité, fondements évidemment absents dans les doctrines du capitalisme extrême-occidental et particulièrement anglo-saxon. La réalisation complète de cette politique sociale a amené la solidarité sociale et le bien-être économique pour tous. L'Équité confucéenne se rapporte aux attributions, répartitions et rétributions justes des revenus, statuts et tâches en fonction des apports, des compétences et des résultats.
Cette expérience japonaise semble remettre en question les théories unilinéaires de la modernisation et suggérer que la singularité japonaise est dans la création de son propre type de modernité fortement divergent de ceux que l'on trouve dans les pays extrême-occidentaux. Cette modernité japonaise est, curieusement, fondée sur la réaffirmation des traditions indigènes d'harmonie, de sacrifice de soi au profit du groupe et d'esprit de corps dans la poursuite du but commun.
Finalement, la puissance économique du Japon a secoué la vieille légende d'espions industriels, de copieurs, de main-d’œuvre docile et à bon marché et, en un mot, de « fourmis », suivant l'expression malheureuse d'Édith Cresson alors premier ministre de France sous François Mitterrand en 1991. À la place, beaucoup de pays extrême-occidentaux se tournent maintenant vers le Japon comme modèle pour résoudre leurs propres problèmes économiques et sociaux et pour s'inspirer de ses politiques, stratégies et tactiques technico-commerciales. De nombreuses études ont été faites sur le Japon à propos de son taux d'épargne très élevé, de la réussite de son système d'éducation et de son faible taux de criminalité.
Issu de la civilisation chinoise, le Japon accorde une grande importance à la croissance à long terme, à l'évaluation minutieuse du marché, à l'ingéniosité du produit et de l'ingénierie de production qui sont des composantes considérées comme essentielles du développement économique. Cependant, c'est la forme de l'organisation industrielle et technico-commerciale qui est le plus souvent dans le point de mire, particulièrement le système, maintenant bien connu, de relations entre le capital et le travail et le gouvernement. À des particularités locales près, le fondement confucéen de cette harmonie industrielle la rend facilement assimilable et directement utilisable aux autres pays industriels d'Asie comme Taïwan Hong Kong et Singapour. La Corée constitue un cas particulier de l'imitation servile du modèle stalinien au Nord et du modèle américain des années 1920, avant le New Deal au Sud.
Historiquement, le développement national et la construction d'une nation moderne ont eu recours à des efforts de création, de re-création et d'oblitération d'un passé mystifié et mythifiéAnthony Wilden, Le Canada imaginaire, Coméditex 1979, Québec. Traduction française deThe imaginary canadian paru en 1980 chez Pulp Press, Vancouver. Le Canada « imaginaire » est celui fabriqué par une Histoire oblitérée et inventée, démarqué du Canada « réel » qui a passé du statut de colonie britannique de jure à la position de facto de colonie des États-Unis à titre de « république d'érable » comme les « républiques de bananes » d'Amérique latine..
En effectuant des arrangements organisationnels et institutionnels, les pays en développement ont tiré sélectivement de leur passé des morceaux choisis et ont réorganisé leurs idéaux nationaux et leurs valeurs culturelles, créant et recréant un langage confortable et des attitudes sécurisantes à partir d'un passé idéalisé et mobilisé pour assurer la continuité et donner du sens (comme, orientation, pertinence et signification) à un présent angoissant et turbulent.
La propagande idéologique Devant la menace de la flotte d'invasion américaine en 1945, le Japon, pour mobiliser ses dernières ressources, a réactualisé la légende du vent divin (Kami-Haze ou Kamikaze) qui avait autrefois dispersé la flotte d'invasion mongole. La Chine continentale et les Chines périphériques, peut-être favorisées par le culte des ancêtres, des génies et des héros nationaux, ont fait appel aux anciennes grandes dynasties et aux grands récits.