La pratique des histoires de vie se retrouve dans diverses disciplines de sciences humaines et sociales comme l'ethnologie, la sociologie, la psycho-sociologie ou le marketing. Elle est également présente dans la littérature ou encore le développement personnel. Il convient donc de bien identifier le contexte dans lequel il est fait appel aux histoires de vie.

La définition de Pineau et Le Grand (2013) semble suffisamment large pour tenir compte de toutes ces pratiques : l'histoire de vie est une "recherche et [une] construction de sens à partir de faits temporels personnels, elle engage un processus d'expression de l'expérience". Les auteurs expliquent que l'histoire de vie permet de donner la parole à des entités qui n'ont pas toujours l'occasion de s'exprimer. L'histoire de vie a donc une valeur performative qui donne "l'accès au statut de personne".

Les histoires de vie comme pratique sociale

Chacun d'entre nous fait de l'histoire de vie à divers moments de son existence. Tel ami qui revient d'un voyage va nous raconter sa découverte. Tel cousin rencontré à l'occasion d'une réunion de famille nous retrace le récit d'une branche peu connue. Tel homme pris en autostop entreprend de nous retracer un parcours étonnant. Ces diverses pratiques orales sont multiformes et s'enchevêtrent dans des réseaux de causes et de motifs variés dont se dégage comme dominante forte la nécessité compréhensive de trouver et de donner un sens à la série des évènements vécus par un sujet. Toujours dans le cadre d'une pratique sociale discrète, n'accédant pas encore au statut valorisé de production culturelle, on trouve la pratique éminemment personnelle, écrite cette fois, du journal intime. Certains de ces documents, comme le journal d'Anne Frank, au hasard d'une découverte ou bien de circonstances historiques exceptionnelles accèdent à l'édition. Une autre pratique écrite consiste à faire appel à un biographe, écrivain public ou conseil en écriture professionnel.

Le récit de vie peut également devenir un facteur de lien social, un témoignage permettant de porter la parole de personnes "oubliées", de "laissés-pour-compte". C'est le parti-pris de Catherine Schmutz-Brun. Dans son ouvrage "Le Récit de vie de la personne âgée en institution", cette docteure en sciences de lʹéducation, spécialisée en histoires de vie et en formation, redonne la parole aux aînés hébergés dans des structures médicalisés. Outre le partage d'une époque et d'une forme de mémoire collective, cette initiative a l'avantage d'offrir à des personnes âgées très souvent isolées socialement un espace pour s'exprimer librement ainsi que des temps d'écoute. Catherine Schmutz-Brun a créé un certificat de recueilleurs de récits de vie à lʹuniversité de Fribourg (Suisse).

Les histoires de vie dans l'histoire De la biographie à l'autobiographie

les bios socratiques ou les vies des philosophes Les Confessions de Saint Augustin Les Essais de Montaigne les confessions de Jean-Jacques Rousseau Un exemple d'autobiographie radicale a forte valeur historique : Les Mémoires d'un paysan bas-breton de Jean-Marie Déguignet

Les histoires de vie comme méthode de recherche en sciences humaines et sociales Récits de vie, histoires de vie, approche biographique, ces notions se réfèrent à des démarches mises en œuvre par les chercheurs en sciences humaines et sociales. Les ethnologues sont parmi les premiers à y avoir recours et ils font connaître leurs travaux au grand public grâce à certains récits devenus célèbres. On peut citer notamment : – Soleil hopi : l'autobiographie d'un Indien hopi de Don C. Talayesva ; – Les Enfants de Sanchez de l'anthropologue Oscar Lewis ; – Le Cheval d'orgueil : mémoires d'un Breton du pays bigouden de Pierre Jakez Hélias. – Mémoires d'un paysan bas-breton de Jean-Marie Déguignet

Ces divers travaux utilisent le récit de vie comme méthode privilégiée de description des conditions d'existence de femmes et d'hommes dans une culture spécifique à un moment donné de leur histoire. Ces récits, qu'ils soient provoqués par le chercheur, comme les deux premiers ou bien qu'ils soient auto-biographiques comme pour le Cheval d'orgueil recèlent une très forte valeur heuristique à la fois par leur authenticité et par la complexité qu'ils donnent à voir. Dans une étude consacrée aux histoires de vie dans le champ des sciences humaines et sociales, Christine Delory Momberger les situe dans une filiation avec le romantisme allemand et la philosophie compréhensive de Wilhelm Dilthey. Marie-Christine Josso a montré dans sa thèse "Cheminer vers soi" (1989) que les histoires de vie se situent à la croisée d'un ensemble de disciplines parmi lesquelles on trouve la sociologie de l'éducation Berger et Luckman, l'anthropologie fondamentale Gilbert Durand et la philosophie de la connaissance Ferdinand Gonseth. Par la suite, ses travaux de recherche mettent en évidence un ensemble de concepts montrant le caractère paradigmatique des connaissances produites par l'approche biographique en sciences de l'humain. L'opposition traditionnelle entre individuel et collectif, subjectivité et objectivité, intériorité et extériorité, expérientiel et expérimental, par exemple, se trouve ainsi intégré dans le paradigme du singulier pluriel. Les thématisations rendues possibles par les approches biographiques foisonnantes font de celles-ci un creuset de nouvelles connaissances et compréhensions des processus qui caractérisent formations et transformations socioculturelles de la vie intime à la vie publique.

Les sociologues de l'École de Chicago, dans les années 1920, vont eux aussi utiliser les histoires de vie pour tenter de comprendre les processus à l'œuvre dans les phénomènes de l'immigration, de la délinquance et de la déviance. Le Paysan polonais en Europe et aux États-Unis de Florian Znaniecki constitue un ouvrage fondateur de la sociologie américaine, il s'appuie sur l'analyse de récits de vie recueillis auprès de cette population de migrants polonais d'origine rurale venus peupler massivement les villes du nord des États-Unis au début du . Pierre Bourdieu, après avoir dénoncé ce qu'il appellera l'illusion biographique et déclaré que « la malédiction de la sociologie c'est avoir affaire à des objets qui parlent » aura lui aussi recours aux récits de vie lors d'une recherche collective qu'il dirigera au début des années quatre-vingt et qui sera publiée sous le titre de La Misère du monde.

Dans le champ de la psychologie, on peut citer Les Mémoires d'un névropathe de Daniel Paul Schreber, document autobiographique qui servira de base à l'étude de la psychose pour de nombreux auteurs dont Sigmund Freud. Pour Vincent de Gaulejac, l'approche des histoires de vie permet d'éviter le double écueil « du concept sans vie et de la vie sans concept dans la recherche en sciences humaines ».

Dans le champ de la formation d'adultes, un courant de recherche action a développé les histoires de vie comme moyen de formation aux multiples usages: construction d'identité, bilan de vie, reconnaissance des acquis, construction d'histoires individuelles et collectives. Ce courant a émergé sous la forme principalement de l'Association internationale des histoires de vie en formation (ASIHVIF).

Une démarche clinique d'intervention À partir d'une étude réalisée sur le récit autobiographique d'Annie Ernaux Les Armoires vides (1974), Vincent de Gaulejac a dégagé le concept de névrose de classe. Cet auteur, qui propose par ailleurs des ateliers d'histoires de vie à différents acteurs du champ sanitaire et social, parle d'un travail d'implication personnelle qu'il situe à l'articulation du psychique et du social. L'approche envisagée est qualifiée de sociologie clinique. Le groupe d'histoire de vie peut être défini comme un espace de coproduction dialectique de sens. Cet auteur parle de sociologie clinique, car le travail effectué s'appuie sur les conditions sociales, historiques, économiques qui contribuent à étayer l'économie psychique d'un sujet. « Freud a oublié qu'Œdipe était roi » est une boutade qu' attribue à cet auteur. Il cite également les paroles de Charlie Chaplin qui dit que la misère qu'il a connu dans son enfance a constitué un déterminisme à ses yeux plus important que les pulsions sexuelles qu'il aurait pu éprouver pour sa mère. Mais la sociologie clinique ne renie pas l'apport de la psychanalyse. Au contraire, elle essaie de trouver les points d'articulations dans un récit entre les déterminismes psychosexuels issus de la triangulation œdipienne et leur contextualisation sociale-historique.

Cadre méthodologique des groupes d'histoire de vie

Analyse de la demande, centrage sur l'objet de quête Contrat préalable de fonctionnement et de régulation Travail d'émergence de valeurs à partir d'exercices et d'explorations (Recherche sur les origines du prénom, Photolangages, Représentation des projections parentales, Recherches généalogiques mentionnant la place et les particularités des différents protagonistes, Rédactions de romans symboliques, Lignes de vie...) Travail d'énonciation de son histoire de vie Travail collectif et individuel sur l'énoncé

L'analyse de la demande est un moment déterminant où l'intervenant va aider le locuteur à préciser ce qui le motive dans ce travail. Une des difficultés sera de s'assurer que la motivation sous-jacente n'est pas une demande relevant d'un dispositif thérapeutique. Cette question traverse la démarche des histoires de vie dont les modalités les amènent souvent à la frontière entre thérapie et psychanalyse. (On peut lire à ce sujet l'ouvrage sous la direction de Christophe Niewiadomski et Guy de Villers : Souci et soin de soi, Liens et frontières entre histoire de vie, psychothérapie et psychanalyse, aux éditions l'Harmattan). En règle générale, les ateliers d'histoire de vie n'ont pas de visée thérapeutique à proprement parler mais s'inscrivent dans le cadre d'un travail d'élucidation de son histoire personnelle au regard par exemple d'un parcours de formation. Il peut être proposé à un groupe d'adultes volontaires en formation d'effectuer un travail d'expression de leur parcours éducatif et formatif. La visée ici est plus formative que strictement thérapeutique mais on se doute bien que certains parcours ne sont pas dénués d'une souffrance qui n'a peut-être jamais été élaborée. Le dispositif risque de réactiver ces souffrances, tout comme il permet au sujet qui s'y inscrit de les mettre à distance et de leur donner un sens nouveau. Il y a dans ce cas, indéniablement, des effets thérapeutiques qui permettront, peut-être, au sujet d'envisager différemment son rapport à l'apprentissage et lui donneront, peut-être, l'occasion de s'engager positivement dans une nouvelle démarche de formation. Dans le cadre de la proposition par l'intervenant d'un groupe de développement personnel, par exemple "le rapport à l'argent", il importe également au cours d'un entretien préalable avec les participants de préciser leur demande et de s'assurer d'une homogénéité suffisante du groupe au regard de la question de la limite thérapie/histoire de vie.