La Argentina (nom complet en ) est un poème de Martín del Barco Centenera écrit en 1602.
L'ouvrage raconte la conquête par les Espagnols de la région sud-américaine aujourd'hui connue comme l'Argentine. L'une des parties importantes du récit est le Canto XXIII, qui traite du provincial de Lima (1582-1583), un événement ecclésiastique considéré comme d'une grande importance pour l'évangélisation en Amérique latine.
Il se situe dans une tradition littéraire hybride entre la chronique, l'épopée et le didactisme moral, dans laquelle l'auteur inclut des éléments empiriques (qu'il a lui-même vécus), poétiques ainsi que des éléments burlesques satiriques et fictionnels.
La popularité du livre au moment de sa publication a eu une influence décisive sur l'appellation courante de « Argentine », dont c'est la première mention, pour désigner la région qui s'étend entre l'océan Atlantique Sud et les Andes, autour du Río de la Plata. Ce nom a finalement été adopté par le pays qui s'appelle aujourd'hui République argentine ().
Analyse Hybridité du poème : entre chronique, épique et didactisme moral Plusieurs études soulignent l'aspect hybride du poème : il est écrit sous forme d'épopée et de chronique historiographique, ce qui permet une double lecture, avec parfois une présentation ironique des évènements ou des personnages. Ainsi, l'œuvre ne se contente pas de relater des faits historiques de manière neutre, mais mélange histoire et fiction pour produire un récit qui revendique à la fois crédibilité et valeur morale.
Traditionnellement, dans la littérature des conquêtes européennes en Amérique, il est fréquent que le récit historique coexiste avec le merveilleux ou l'extraordinaire, ce qui reflette la réception renouvelée des théories aristotéliciennes de la Poétique dans l'Espagne de l'époque. se situe ainsi dans une tradition littéraire hybride entre chronique, épopée et didactisme moral. En effet, le poème sollicite le lecteur à tirer des leçons sur la conduite des hommes et des institutions, à travers des « exemples » (exempla) qui combinent faits réels, interprétations et éléments imaginaires.
Dans son étude du texte, Eugenia Ortiz Gambetta insiste sur l'utilisation de traits d'évidentialité et de modalisations rhétoriques dans le poème : ces procédés linguistiques et stylistiques permettent au narrateur de signaler l'origine, le degré de certitude ou la source de l'information, donnant au texte une couche de témoignage crédible tout en protégeant certaines assertions derrière des formes discursives nuancées. Elle met aussi en lumière la complexité et la singularité de en tant que texte colonial : œuvre littéraire et historienne à la fois, il illustre comment l'épique colonial fonctionne comme un discours épidictique, mais aussi comme une construction narrative qui oscille entre authenticité du vécu et invention poétique. Tieffemberg confronte d'ailleurs le poème aux lettres et mémoires de Barco Centenera, montrant que de nombreux épisodes poétiques réécrivent, amplifient ou déplacent des informations issues de documents administratifs. Elle s'appuie notamment sur les vers où l'auteur affirme écrire .
Formalismes Ortiz Gambetta et Tieffemberg notent aussi la présence de formes burlesques et de phénomènes hétéroglossiques qui complexifient le discours. Selon elles, l'auteur s'inspire de l'épopée européenne classique (en prenant notamment comme référence La Araucana ou La Célestine) tout en conservant une vision coloniale contemporaine. Martín del Barco Centenera dépasse le genre littéraire pour installer un espace discursif où se rencontrent différentes normes et influences linguistiques. Il fait coexister différents niveaux de langue, styles, registres et voix discursives. Il s'extrait du formalisme épique solennel pour inclure des anecdotes didactiques, des répliques humoristiques et des ressources burlesques, allant jusqu'à écrire à la première personne. En effet, Martín del Barco Centenera est témoin direct des événements, et en particulier du provincial de Lima (1582-1583), un événement ecclésiastique d'une grande portée pour l'évangélisation en Amérique latine, mais dont il remet en question l'importance avec ironie.
Tieffemberg et Lucero Ontiveros soutiennent également l'hybridité « indienne » (ou « américaine ») du texte, qui combine selon elles l'expérience vécue de l'auteur (son point de vue empirique), la mise en forme poétique épique de la Renaissance (mise en valeur de l'expérience personnelle, recours à des formes poétiques savantes, héroïsme et souci moral), les éléments burlesques satiriques et fictionnels et l'expérience coloniale (descriptions de paysages nouveaux, confrontations culturelles, récits d'événements historiques qui n'avaient pas d'équivalents en Europe). L'articulation constante du témoignage empirique et de l'invention poétique fait de un exemple paradigmatique de la complexité des textes coloniaux. Dolly María Lucero Ontiveros voit dans ce texte un exemple du Renouveau culturel européen tout en tenant compte de la singularité américaine du poème. Barco Centenera, bien qu'imprégné de modèles littéraires européens, transpose ces formes dans le contexte colonial sud-américain, produisant une œuvre qui réfléchit autant aux idéaux humanistes de l'Europe renaissante qu'aux réalités locales du Río de la Plata.
Ces ressources créent immanquablement une distance entre le récit et les événements réels, ce qui, selon Ortiz Gambetta, enrichit le texte tout en défiant les codes classiques du genre. De par son dialogisme interne et sa diversité discursive, se rapproche selon elle plutôt du roman que du poème épique.
Postérité Premières études est souvent méconnu ou mal jugé par la critique littéraire hispano-américaine malgré ses nombreuses rééditions sur quatre siècles. Selon Emy Aragón Barra et Silvia Tieffemberg, l'œuvre a été injustement oubliée ou évaluée à tort par les historiens et critiques littéraires, qui en ont fait une réception conflictuelle : certains l'ont défendu passionnément, d'autres l'ont rejeté avec la même intensité. Cela pour deux raisons principales : son interprétation historiographique (le poème a été utilisé comme source par les historiens depuis le ) et sa valeur littéraire (sa versification est jugée arduë et son plan difficile à discerner). Comme l'œuvre ne s'inscrit purement ni dans la tradition épique classique ni dans la chronique historiographique, elle ne convainc ni par sa valeur littéraire ni par sa valeur historique. Néanmoins, incite à repenser les conventions du genre dans le contexte latino-américain colonial.
Importance de l'œuvre Par le mélange de l'épopée traditionnelle et du point de vue colonial, Barco Centenera contribue à l'intégration de l'Amérique dans l'imaginaire littéraire hispanique, tout en reflétant les tensions entre héritage culturel européen et réalité des terres coloniales.
La popularité du livre au moment de sa publication a eu une influence décisive sur l'appellation courante de « Argentine », dont c'est la première mention, pour désigner la région qui s'étend entre l'océan Atlantique Sud et les Andes, autour du Río de la Plata. Ce nom a finalement été adopté par le pays qui s'appelle aujourd'hui République argentine ().
Notes et références
Bibliographie
Liens externes La Argentina : texte complet sur WikiSource. La Argentina : texte complet sur Gallica.
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