Le roman populaire, — ou littérature populaire ou encore paralittérature — désigne des productions littéraires qui rencontrent un vaste lectorat, lequel s'est développé au cours du grâce principalement à la diminution des coûts de fabrication de l'imprimé, à la naissance des premiers groupes de presse, et à l'alphabétisation. Ce genre est originellement concomitant de la révolution industrielle et d'une sociologie de la lecture, laquelle pratique n'a pu se démocratiser qu'avec l'apparition du temps pour les loisirs dans un contexte d'urbanisation progressive.

Ces termes recouvrent des œuvres d'une grande variété : romans policiers, d'aventures, historiques, régionaux, d'amour, etc. Le point commun est de présenter une histoire selon une chronologie simple, avec des personnages bien identifiés, des archétypes, et où l'intrigue primera sur les considérations de style. La morale est parfois empreinte de bons sentiments, de « bon sens populaire », voire de manichéisme ; d'autres fois, elle est comme retournée, à grands coups d'effets naturalistes, positionnant les lecteurs face aux notions de juste et d'injusteStalloni, Y. (2017). Les 100 mots du roman. Les 100 mots du roman (p. 5-115). Presses Universitaires de France. https://shs-cairn-info.ezproxy.u-paris.fr/les-100-mots-du-roman--9782130792895-page-5?lang=fr. (entrée "roman populaire"). .

Les œuvres d'Eugène Sue, Alexandre Dumas ou de Georges Simenon, entre autres, sont classées parmi les plus grandes réussites du roman populaire, au regard de leur postérité.

Genre non uniquement français, on retrouve chez les Anglo-Saxons cette notion dans le penny dreadful britannique, et dans le dime novel américain, expressions équivalentes à celle de « roman à deux [ou quatre] sous ».

Longtemps méprisé par l'université, mais objet de collection, le roman populaire constitue une subculture, un aspect de la culture populaire et de l'histoire du livre, son étude fut initiée par des pionniers comme Richard Hoggart fondateur du (1964), Michel Ragon (Histoire de la littérature prolétarienne en France, 1974), ou encore Roger Chartier, Marc Angenot., Dominique Kalifa, et Rosalind Krauss . Il rencontre de nos jours un nombre important de chercheurs et d'amateurs, tandis que la production connait une croissance soutenue.

Histoire Origines et mythe Le roman populaire suit la tradition des littératures orales à qui il a emprunté les thèmes et les techniques de récit. Sur le plan des imaginaires symboliques, la première romancière (ou « conteuse » ) populaire est sans doute Shéhérazade qui, dans Les Mille et Une Nuits, pour susciter l'intérêt de Shahryar, est tenue de reprendre quotidiennement le fil de son récit, constitué d'une suite d'aventures qui s'enchaînent.

Sur un plan plus historiographique et surtout historique, il convient de rappeler l'existence au Moyen Âge de trouvères, femmes et hommes, en un réseau très actif, qui parcouraient les territoires.

Sur le plan éditorial, après l'apparition de machines à imprimer et donc à multiplier les supports de lecture, la Bibliothèque bleue est une collection de petites brochures disparates et souvent illustrées de gravures sur bois dont la diffusion fut assurée, dans la France rurale, depuis le début du jusqu'au milieu du , par des colporteurs — d'autres collections similaires fleurissent au même moment partout en Europe. L'un des premiers inventeurs de la « formule » du roman populaire français semble être l'écrivain François Guillaume Ducray-Duminil avec par exemple Les Veillées de ma grand-mère (1799) ou Tableau d'une bonne famille (1804), cependant qu'ils restent chers à l'achat.

Diverses occurrences de l'expression « roman populaire » apparaissent avant 1836, date de naissance du roman-feuilleton. En , dans la Revue des deux Mondes, Sainte-Beuve fustige ce qu'il appelle alors la « littérature industrielle »Sainte-Beuve (Charles-Augustin), « De la littérature industrielle » (1839), In: Pour la critique, éd. J.-L. Diaz et A. Prassoloff, Paris, Gallimard, « Folio essais », 1992, .. L'expression de « romancier populaire » serait apparue pour la première fois en 1843 dans la presse socialiste pour faire l'éloge d’Eugène Sue, auteur des Mystères de Paris (1842-1843). Le terme désigne l’auteur d'une littérature destinée au peuple — aux masses, diront bien vite ses détracteurs. D’autres auteurs, qui s'ignoraient « populaires », ont précédé Sue, tels Paul de Kock, Auguste Ricard ou Marie Aycard.

Issue de la monarchie de Juillet, cette forme littéraire, appelée aussi feuilleton-roman puis roman-feuilleton se développe sous le Second Empire et, surtout, la Troisième République. Durant les années 1835-1845, le prix du roman en un volume, lui, baisse, passant de 3 à , grâce entre autres à Gervais Charpentier et Michel Lévy frères.

L'expression roman populaire n'est régulièrement utilisée qu'à partir de la Deuxième République, avec la création en 1848 de la collection « Romans illustrés » par Gustave Havard et, en 1849, de la collection des « Romans populaires illustrés » de l'éditeur Gustave-Émile Barba et son père. Cependant, dès 1841-1845, des romans vendus pièce commencent à apparaître : on les appelle les « romans à quatre sous », publiés par Joseph Bry ou Hippolyte Boisgard.

Avec les Mystères de Paris, Sue a créé des archétypes qui seront abondamment réutilisés : l'innocence persécutée, le redresseur de torts. Ce héros rédempteur poursuit sa carrière dans le roman historique - avec Alexandre Dumas, Paul Féval et le vicomte Alexis de Ponson du Terrail, auteurs de quelques-unes des plus belles pages du roman de cape et d'épée. En parallèle, le roman d’aventure croît rapidement durant le Second Empire avec des auteurs tels Gustave Aimard ou Gabriel Ferry, puis Louis Noir, le frère de Victor Noir.

L'objet se démocratise définitivement dans les années 1860-1880 avec une diminution forte des coûts de production de la presse, donc du prix du vente à l'unité. Le roman populaire est partout. Certains journaux publient jusqu'à trois feuilletons quotidiens. C'est l'époque où triomphent les romans de l'erreur judiciaire, drames de familles écartelées par un destin impitoyable. L'émotion fait recette. Il faut faire « pleurer Margot » ou être « aimé de son concierge » (expression reprise du titre d’un roman d'Eugène Chavette). Le « roman pour Margot » est aussi, un temps, appelé « roman de la portière ». À cette époque apparaissent aussi le roman policier, le roman de genre fantastique et scientifique, précurseur de la science-fiction, et bientôt, d'espionnage.

Les fictions échevelées des premiers romans populaires laissent progressivement la place à un réalisme social moins épique, plus proche du mélodrame.

1880-1900 : le premier âge d'or L'apogée des romans de la victime C’est l'avènement d'auteurs comme Xavier de Montépin, dont la Porteuse de pain connaît de nombreuses rééditions, ou Jules Mary qui produit Deux Innocents, Roger-la-Honte, La Pocharde, récits dans lesquels enfants perdus, orphelins, filles-mères, alcooliques, forçats innocents abondent. À ses débuts dans un obscur journal, Mary gagne huit francs par mois. Mais il progresse vite : ses premiers romans livrés au Moniteur universel lui rapportent cent fois plus. Au Petit Journal, on lui verse ensuite -or annuels. Il s'achète un hôtel particulier, boulevard Malesherbes. Il est fait officier de la Légion d'honneur en 1913. Enfin, on le paye trois francs la ligne, lui qui utilise une « écurie » de prêtes-plume payés royalement trente centimes la ligne.

Le succès ? C'est aussi le cas pour Émile Richebourg qui, avec Les Deux Berceaux et La Petite Mionne, met en scène son thème favori, le rapt ou l'échange d'enfants, combiné avec l'adultère ; au sommet de sa carrière, il aurait gagné jusqu'à 1,5 million de francs-or..

On compte aussi Georges Ohnet, auteur notamment du Maître de forges, ou Pierre Decourcelle, avec Les Deux Gosses, au succès aussi impressionnant qu'éphémère. Sous leur impulsion, l'on assiste à une floraison de romans victimaires qui mettent en scène des héros entraînés dans un engrenage fatal de circonstances impitoyables. Boucs émissaires idéaux, ils purgent une peine longue et douloureuse pour des crimes qu'ils n'ont pas commis en attendant leur réhabilitation, trame qui doit beaucoup au Comte de Monte-Cristo (A. Dumas, 1844). Ces romans de la victime, pour larmoyants qu'ils soient, traduisent aussi une réalité sociale douloureuse. S'ils se posent parfois en moralisateurs, les romanciers permettent aussi la prise de conscience de problèmes sociaux réels : la réhabilitation progressive de la fille-mère doit beaucoup à Jules Mary ou Émile Richebourg. alt=Jenny l’ouvrière, affiche publicitaire de 1890-1891, pour le roman de Jules Cardoze|gauche|vignette|Jenny l’ouvrière, affiche publicitaire de 1890-1891, pour le roman de Jules Cardoze.

Le prix de vente demeure avant 1914 un argument déterminant. Le lancement de nouvelles collections ou séries fait l'objet d'offres promotionnelles sur le ou les premiers volumes (15 ou au lieu des par exemple). Livrés à un rythme hebdomadaire, les fascicules illustrés bénéficient, pour chaque premier numéro, d'un tirage exceptionnel () et parfois d'une distribution gratuite. Tous les éditeurs insistent sur la pagination de leurs publications. Ainsi, Tallandier : ) et le nombre de lignes (. Son concurrent direct, Fayard, vante ainsi le lancement de Chaste et flétrie dans sa collection « Le Livre populaire ». lancée en 1905 :

Apparition d'éditeurs populaires Au tournant du siècle, l'engouement est à son apogée. Apparaissent des éditeurs spécialisés : Jules Rouff, l'un des plus prolifiques, Arthème Fayard, qui lance en 1905 Le Livre populaire, Jules Tallandier (Le Livre national rouge en 1909), Joseph Ferenczi dont la série « Le Petit Livre » à pièce, créée en 1912, ne s'arrêta qu'en 1964 après plus de numéros. La Maison de la bonne presse inaugure la « Collection des romans populaires » à en 1912 avec comme auteurs Pierre l'Ermite, René d'Anjou et Delly. L'époque voit s'affirmer l'autonomie des genres (dûment identifiés par les éditeurs) et triompher le roman sentimental. L'alphabétisation féminine a, peu à peu, rattrapé l'alphabétisation masculine. Les éditeurs s'adressent à un public qui s'élargit et dont les femmes sont progressivement les principales cibles. Le roman Jenny, l'ouvrière (1890) de Jules Cardoze propose un récit de l'intérieur : les aventures de Jenny, ouvrière comme ses lectrices, au travers d'un quotidien et d'une vie magnifiés.

Presse et roman populaire Les éditeurs de journaux ont très largement profité de l'avènement du roman populaire. Depuis la fin des années 1830 et jusqu'en 1920, l'édition originale d'un livre de librarie est presque toujours précédée, accompagnée ou suivie d'une publication en épisodes dans la presse nationale ou régionale. Pour la presse, la période 1860-1920, qui voit triompher des machines de plus en plus rapides comme celles de Marinoni, représente un âge d'or, désormais révolu : désormais, les messageries de presse fondées par des pionniers comme Louis Hachette, proposent aux lecteurs, en kiosque, des fascicules, des cahiers bon marché, agrafés et non reliés, aux couvertures illustrées, qui sont comme autant de produits dérivés. Ainsi, en 1914, quatre journaux nationaux tirent à plus d'un million d'exemplaires, se disputent ce marché : Le Matin, Le Petit Parisien (), Le Petit Journal (symbole et précurseur de la presse populaire à grand tirage apparu en 1863), et Le Journal. Ces titres accompagnent leurs lancements à grands coups de campagne d'affichage.