Les Philippiques sont une série de quatorze discours prononcés par Cicéron en 44 et 43 av. J.-C.., attaquant de plus en plus violemment Marc Antoine, qui se pose en successeur de Jules César. Il les nomme ainsi en avril 43 en l'honneur des Philippiques de Démosthène, qu'il admirait beaucoupPlutarque, Vie de Cicéron, XXIV. Toutefois sous l’Empire, les rhéteurs continuent à les désigner sous leur appellation initiale AntonianaeSénèque l'Ancien, Suasoriae, VI-VII ; Aulu-Gelle, I, 22, 17 ; VI, 11, 3 ; XIII, 1, 1.
Les deux premiers discours marquent la rupture entre Marc Antoine et Cicéron. Le premier, début septembre 44 av. J.-C., malgré un ton modéré et aimable, débute les critiques contre la politique de Marc Antoine, qui réagit vivement mais verbalement. La Philippique, jamais prononcée en public, est un long et violent pamphlet contre Antoine. À partir de la fin décembre 44 av. J.-C. et de la Philippique, Cicéron tente de dresser le Sénat contre Antoine. Malgré sa Philippique, il ne parvient pas à empêcher l’envoi d’une délégation de négociateurs auprès d’Antoine, idée qu’il combat sans relâche dans les , , , et discours. Les et Philippiques sont un soutien en faveur des républicains Brutus et Cassius, sans succès dans le cas du second. Dans les , et Philippiques, Cicéron tente de balayer toute hésitation du Sénat contre sa politique de guerre contre Antoine.
Par cette série de discours, Cicéron espère provoquer l’élimination d'Antoine, mais les sénateurs mettent trop de temps à partager son intransigeance. Après être parvenu à faire déclarer Antoine comme ennemi public, Cicéron ne peut faire face au second triumvirat. Il est proscrit par Antoine et finit exécuté sommairement le
Manuscrits sources Le texte latin dont nous disposons à l'époque moderne a été établi à partir d’un certain nombre de recueils de discours de Cicéron, qui tous sont des manuscrits dérivés d’un même exemplaire perdu, vu les omissions, les corruptions et les additions de texte qu’ils ont en commun. Parmi ceux-ci : Vaticanus Basilicanus H25, du , qui est l’exemplaire le plus ancien. Il contient beaucoup d’erreurs et de lacunes, et il lui manque les quarante derniers paragraphes de la , et la Philippique Leidensis Vossianus O 2, du , où il manque la fin de la Philippique, et la Philippique Tegernseesis, du , le plus complet puisqu’il n’y manque que la fin de la Philippique Londinensis, du , qui s’arrête au paragraphe 26 de la Philippique et d’autres exemplaires du , le Bernensis 104, le Bambergensis MIV 15, le Wolffenbutianus 278. Tous ces manuscrits doivent être combinés pour obtenir un texte latin, dans lequel il subsiste néanmoins des doutes et des difficultés de reconstitution.
Date et contexte Les conjurés qui ont assassiné Jules César le 15 mars 44 av. J.-C. n’ont aucun projet politique pour donner une suite à leur attentat. Pis, ils ont épargné Marc Antoine, seul consul survivant, et lui laissent le pouvoirUne erreur politique selon la correspondance d'Avril de Cicéron Ad Atticum, X, lettres 10 et 14 . Il réunit le Sénat et fait voter des mesures d’apaisement le 17 mars, selon un compromis soutenu par Cicéron et satisfaisant les uns et les autres : amnistie pour les meurtriers de César, ratification des décisions de César et garantie des mesures en faveur de ses vétérans. En contrepartie, Antoine accepte d’avoir comme collègue au consulat Dolabella, le gendre de Cicéron. Mais Cicéron déchante rapidement, car Antoine gouverne de façon arbitraire et multiplie les abus. Prudemment, Cicéron se réfugie le 7 avril dans ses maisons de campagnes, où il reprend la rédaction de ses traités philosophiques tout en suivant l’évolution politique à Rome. Antoine convoque le Sénat pour le septembre 44 av. J.-C., pour accorder les honneurs divins à César. Revenu à Rome, Cicéron prétexte les fatigues du voyage pour ne pas prendre part à la réunion. A la séance du lendemain, en l’absence d’Antoine, il prononce dans la Philippique un jugement sévère et prodigue des leçons de conduite aux deux consuls. Une série de discours vont suivre, jusqu'au 20 avril 43 av. J.-C. avec la Philippique. Deux citations du grammairien Arusianus Messius évoquent une et une Philippique, peut-être prononcées devant le Sénat lors des séances du 27 et 27 avril, dont ils ne reste aucune autre trace.
La correspondance avec son ami Atticus permet de suivre l'élaboration des Philippiques et le plus souvent d’en préciser la date. Atticus assure aussi la relecture et la diffusion des textes remis en forme écrite par Cicéron après leur énoncé. Cicéron ne reprend d'ailleurs pas toutes ses nombreuses prises de paroles.
Auditoires Les discours sont prononcés devant les sénateurs, réunis sur convocation d’un magistrat, qui peut être un des deux consuls ou un préteur, ou bien à la tribune des Rostres, devant le peuple assemblé sur le forum à l’appel d’un tribun de la plèbe. Cicéron adapte à chaque fois les arguments et le ton de son propos à ses interlocuteurs et aux circonstances.
Au Sénat, il doit attendre son tour de parole, généralement après les consulaires (anciens consuls) plus anciens que lui dans l'exercice de cette magistrature. Face à des politiciens critiques, il doit constamment argumenter, justifier son orientation politique, exposer des faits, invoquer les intérêts de l’aristocratie, soulever des questions juridiques. Malgré ses efforts d’éloquence, et face à une opposition animée par Quintus Fufius Calenus, il n’obtient pas toujours ce qu’il demande et s'impatiente contre , l’indifférence des uns, les mauvais sentiments d’autres, le manque de fermeté, la peur égoïste, la jalousie qui le viseCicéron, Philippiques, VII, 5 ; VIII, 21 ; XIV, 17. De fait, le Sénat est largement divisé : les aristocrates jalousent l'homo novus qu'est Cicéron et se méfient d'Octave ; les césariens, ex-compagnons d'armes de César, se partagent entre Antoine et Octave et méprisent les pompéiens, anciens partisans de Pompée, vaincus et amnistiés par César.
Devant le peuple, Cicéron est à son aise ; il parle sans contradicteur, peut enjoliver, suggérer, souligner les manifestations divines, remplacer les preuves par des témoignages, enchaîner les questions et les réponses, flatter et amuser l’auditoire.
Contenu
Première Philippique, 2 septembre 44
Devant les sénateurs, sous la présidence de Dolabella et en l’absence d’Antoine, Cicéron emploie habilement un ton modéré et amical. Il fait l’historique des événements depuis la mort de César et justifie sa prise de distance et son retour à Rome. Dans une seconde partie, il récapitule les mesures prises depuis par les consuls en exercice, Antoine et Dolabella, et alterne la description de leurs mérites et la critique pour ce qui, dit-il, va à l’encontre des volontés de César (acta Caesaris). Il presse les consuls de revenir aux nobles sentiments d'amitié, d'affection et de recherche du bien public.
Piqué au vif, Antoine répond par un discours venimeux à la séance du Sénat du 19 septembre, en l’absence de Cicéron qui craignait pour sa vie, et répète ses attaques contre celui-ci le 2 octobre devant une assemblée du peuple.
Deuxième Philippique, 24 octobre 44
Prudemment réfugié dans sa villa de Pouzzoles à partir du 20 octobre, Cicéron réagit à froid, par écrit ; sa deuxième Philippique, la plus longue de toutes avec cent-dix-neuf paragraphes, est un pamphlet rédigé comme un discours au Sénat, soi-disant prononcé le 19 septembre. Cicéron l'envoie à Atticus le 24 octobre, en lui laissant le choix de le diffuser ou nonCicéron, Ad Atticum, XV, 13, 1. Atticus répond le 31 en formulant quelques remarques que Cicéron intègre. Une nouvelle version est soumise à un ami, Sex. PeducaeusCicéron, Ad Atticum, XVI, 11, qui approuve le texte fin novembreCicéron, Ad Atticum XVI, 14-15. Wuilleumier présume que la publication a été faite après le retour de Cicéron à Rome, le 9 décembre 44.
Dans la première partie, Cicéron réfute point par point les accusations formulées en septembre par Antoine, défend l'intégrité de la gestion de sa fortune, affirme son innocence dans la mort de Clodius et celle de César, son rôle modérateur dans le conflit entre Pompée et César.
La seconde partie est un réquisitoire violent et même haineux contre Antoine, une attaque sur tous les plans, vie privée et publique, ancienne et récente. Il l’accuse de débauche, de relations homosexuelles avec Curion, d’ivrognerie, de banqueroute financière, d’épousailles douteuses, de bêtise intellectuelle. Sur l’action politique d’Antoine, Cicéron force le trait et l’accuse d’être responsable du déclenchement de la guerre civile en 49, de n’avoir pas suivi César en Afrique et en Espagne par lâcheté, et insinue qu'il a comploté contre César et tenté de l’assassiner, détails tous contredits par Plutarque. Pour la période finale, de 45 à 44, les sujets d’indignation pleuvent : tentative de couronner roi César lors des Lupercales, provocation du peuple à l’émeute pour les funérailles de César, détournements financiers, favoritisme pour ses compagnons de débauche dans les attributions de terre, installation de soldats en armes jusque dans le Sénat.
Troisième et quatrième Philippique, 20 décembre 44
Durant les mois d’octobre et de novembre 44, le jeune Octave, âgé de 19 ans, neveu et héritier de César, s’active auprès des vétérans des armées de César et commence en toute illégalité à reconstituer des légions qui lui soient dévouées. De son côté, Antoine regroupe aussi des légions en Italie et attribue les gouvernements de provinces par des tirages au sort douteux. Lui-même veut avoir les provinces de Gaule cisalpine et de Gaule transalpine, en remplacement de la Macédoine qu’il a réattribué à son frère Lucius. Dans sa villa de campagne, Cicéron achève son dernier traité le De Officiis et se tient au courant des événements grâce à sa correspondance avec ses amis. Contacté par Octave, il lui accorde son soutien, après quelques hésitations. Averti qu’Antoine a quitté Rome, il y revient le 9 décembre, pour préparer politiquement l’année et le neutraliser.
Le Sénat est réuni le 20 décembre 44 par le tribun de la plèbe M. Servilius, sur l’instance de Cicéron. La date est bien choisie car les consuls désignés pour l'année 43, Hirtius et Pansa, ne sont pas encore entrés en fonction, ce dont profite Cicéron pour parler le premier. Cicéron prononce deux discours le même jour. Le matin, il demande que les sénateurs prolongent le gouvernement des Gaules de Decimus Junius Brutus et ratifient les levées de troupes d’Octave. Il renouvelle ses attaques contre Marc Antoine et contre son frère Lucius Antoine. Il affirme que les illégalités de Marc Antoine entraînent la déchéance automatique de son mandat de consul et qu’il faut l’abattre. Il termine en exhortant les futurs consuls Pansa et Hirtius à appliquer ces mesures approuvés par les sénateurs.
L’après-midi, Cicéron s’adresse au peuple par la IV Philippique, dans un style différent, plus passionné et plus familier : il reprend les thèmes présentés le matin et affirme que si Marc Antoine n’a pas encore été officiellement jugé ennemi public, il peut être considéré comme tel. Aux applaudissements de la foule, Cicéron estime Cicéron, Ad Familiares, X, 28, 2 ; XII, 25, 2.
Cinquième Philippique, janvier 43