Misia Sert, née Marie Sophie Olga Zénaïde Godebska (en polonais : Maria, Zofia, Zenajda Godebska) le à Tsarskoïe Selo (aujourd'hui Pouchkine) près de Saint-Pétersbourg et morte à Paris le Acte de décès à Paris , n° 769, vue 1/31., est une mécène, égérie et pianiste française d’origine polonaise. Elle était mécène de nombreux peintres, poètes, et musiciens du début du . Son pseudonyme « Misia » est un diminutif de son prénom, Maria.

Un environnement artistique vignette|left|redresse|Thadée Natanson, par Félix Vallotton. Marie Godebska, dite Misia, est la fille du sculpteur polonais Cyprien Godebski et de Sophie Servais (1843-1872), elle-même fille du violoncelliste belge Adrien-François Servais et de la Russe Sophie Féguine. Alors que Cyprien travaillait sur une commande à Saint-Pétersbourg, Sophie apprit qu'il la trompait avec sa jeune tante, Olga Féguine. Elle traversa l'Europe pour avoir une explication et mourut en accouchant de Misia. Peu après, Cyprien se remaria avec la Polonaise Matylda Natanson, avec laquelle il a eu un fils : Cipa Godebski. Ce dernier a beaucoup compté pour Misia.

Comme son père est trop pris pour s'occuper d'elle, elle est élevée jusqu'à l'âge de dix ans en Belgique par sa grand-mère dans sa propriété de Hal, où l'activité musicale reste intense malgré la mort quelques années plus tôt d'Adrien-François Servais. C'est là que Misia fait la connaissance de Franz Liszt, hôte régulier de la maison, c'est là aussi qu'elle apprend, presque seule, à jouer du piano en stupéfiant son entourage par ses dons.

En 1880, son père s'installe à Paris et fait venir ses enfants. Misia découvre sa belle-mère avec laquelle elle ne s'entendra pas. Elle fait aussi la connaissance des neveux de Matylda, Alexandre, Thadée et Alfred Natanson, qui eux font sa conquête. En 1882, sa belle-mère se débarrasse d'elle en la confiant aux Sœurs du Sacré-Cœur de Jésus, boulevard des Invalides (actuel musée Rodin). Elle y reste huit ans. Elle peut néanmoins une fois par mois aller chez son père, dont l'hôtel de la rue de Prony accueille le tout Paris artistique et littéraire. Elle a ainsi, après les Servais, un nouveau contact avec un milieu qui l'attirera toute sa vie. En outre, on lui permet de suivre des cours de piano avec Gabriel Fauré.

À sa sortie du couvent, c'est ce même Fauré qui lui aurait procuré des élèves de piano pour lui permettre de vivre de façon indépendante. C'est aussi l'époque où elle renoue avec les Natanson et tombe amoureuse de Thadée. Le jeune homme l'associe à son grand projet : La Revue Blanche en lui lisant ses articles . Son premier concert en public a lieu au Théâtre d'Application en 1892. Elle joue des valses de Maurice Rollinat.

Misia et la Revue Blanche vignette|Misia au théâtre, par Toulouse-Lautrec, 1895. vignette|gauche|Ubu roi, affiche de la création. Un an plus tard, le , elle épouse Thadée Natanson à Ixelles où habitent maintenant les Servais. Le couple s'installe au de la rue Saint-Florentin à Paris, où ils tiendront salon. Toute l'équipe de la Revue Blanche y défile et Misia tient table ouverte tous les jours. Elle devient le pôle d'attraction des peintres, surtout nabis, qui se disputent le droit de faire son portrait : Pierre Bonnard et Édouard Vuillard comptent parmi les premiers et plus fidèles amis.

Vers 1900 Vuillard la représenta avec Cipa Godebski dans le tableau intitulé Dans le jardin, qui en 1963 appartenait à l'industriel, collectionneur et bibliophile Jean Davray (1914-1985).

Deux autres nabis, Maurice Denis et Ker-Xavier Roussel, font partie de l'équipe, mais Roussel ne réalise que le portrait de Thadée. Toulouse-Lautrec, qui travaille assidûment pour la revue, est d'abord tenu à distance par Misia, mais elle finit par s'habituer à ce personnage hors du commun et se prend même d'affection pour lui. Thadée collectionne ces peintres et assure également leur promotion par des articles et des expositions au siège de la revue. Misia et lui sortent beaucoup : opéra, théâtre, concerts, vernissages, mais aussi cabarets sous la conduite de Toulouse-Lautrec.

vignette|Le Relais, à Villeneuve. gauche|vignette|Misia, vers 1898. Deux hommes de théâtre mobilisent l'attention du ménage Natanson : Lugné-Poë et Alfred Jarry. Ami d'enfance de Thadée, Lugné-Poë est le fondateur du théâtre de l'Œuvre en 1893. Ses décorateurs attitrés seront les nabis de l'équipe de la Revue Blanche. Il joue des auteurs modernes : Henrik Ibsen (qu'il a rencontré en Norvège avec les Natanson), Maurice Maeterlinck, Tristan Bernard, Oscar Wilde… À chaque fois, il compte sur la présence des Natanson à la première et à leurs critiques favorables, deux gages de succès. Jarry, qui figure parmi les auteurs publiés par la revue, reçoit le soutien de l'équipe pour sa pièce Ubu roi, prête en 1896 : Bonnard crée les décors avec l'aide de Vuillard, Lautrec et Sérusier ; la mise en scène est de Lugné-Poë, la musique de Claude Terrasse, beau-frère de Bonnard. La pièce est créée par la troupe du théâtre de l'Œuvre le au Nouveau-Théâtre. Mais la salle réagit par un vacarme tel qu'on ne peut plus entendre les acteurs. Le scandale donne à Misia un avant-goût de ce qui l'attendra avec le Sacre. En raison de sa ressemblance physique avec le héros de la pièce, Cipa Godebski sera dorénavant appelé .

L'activité principale de la revue est littéraire : il s'agit de promouvoir des écrivains nouveaux en publiant des critiques ou des extraits de leurs œuvres. Tolstoï, Tourgueniev, Gorki, Ibsen, Jane Austen, Rudyard Kipling, Robert Louis Stevenson, Oscar Wilde ou Mark Twain sont publiés pour la première fois en France dans les colonnes de la revue. Parmi les Français, certains ont le statut d'invité d'honneur : Stéphane Mallarmé et Verlaine ; d'autres peuvent être à la fois collaborateurs de la revue et écrivains : Romain Coolus, Henri de Régnier, Léon Blum, Octave Mirbeau, Jules Renard, Tristan Bernard, André Gide, Alfred Jarry, Guillaume Apollinaire, Paul Valéry, Marcel Proust et Henri Gauthier-Villars. Claude Debussy en a même tenu la critique musicale. Le rôle de Misia peut être à l'occasion de lire leurs textes, mais surtout de les recevoir le soir rue Saint-Florentin, ce qui ne l'empêche pas de passer dans la journée aux bureaux de la revue, rue Laffitte. vignette|Misia et Toulouse-Lautrec. Pour se rapprocher de Mallarmé, les Natanson achètent en 1896 une maison à Valvins, la Grangette, en bord de Seine face à la forêt de Fontainebleau, où ils reçoivent à la belle saison les écrivains et les peintres de leur cercle de la Revue Blanche, dont Vuillard, Bonnard et Toulouse-Lautrec. Mais au bout d'un an, ils quittent cette maison trop petite pour accueillir leurs nombreux amis et s'installent au Relais à Villeneuve-sur-Yonne. C'est le frère de Misia, Cipa GodebskiCyprien Xavier Godebski (1875-1937), qui reprend la Grangette avec sa femme Ida. Mais le , la nouvelle de la mort de Mallarmé est ressentie par eux comme une perte irréparable. Ils se retrouvent, avec Cipa et sa jeune femme, l'équipe de la revue et Renoir, ami de longue date du défunt, pour son enterrement à Samoreau, le cimetière où Misia le rejoindra.

La situation financière de Thadée se détériore à la fin des années 1890 : la position en faveur de Dreyfus prise par la Revue Blanche en 1898 lui fait perdre beaucoup de lecteurs et il a réalisé des investissements malheureux. Son frère Alexandre, qui dirige la revue, est lui-même dans une situation difficile. En 1900, Misia rencontre le magnat de la presse Alfred Edwards dans le théâtre qu'il possède et ce dernier veut en faire sa maîtresse. Pour éloigner Thadée, il propose de l'aider financièrement en l'envoyant diriger des mines en Hongrie. Il va plus loin quand il voit Thadée au bord de la faillite et propose d'éponger ses dettes si Thadée divorce. Misia de son côté obtient des avantages financiers considérables. Les deux cèdent et le nouveau mariage de Misia a lieu le .

La « Reine de Paris » vignette|Misia au piano sur l'Aimée, par Bonnard.|alt=

Edwards organise des croisières à bord de l'Aimée, le yacht qu'il a fait construire pour Misia et baptisé de ses initiales : d'abord en direction de Trouville-sur-Mer avec Réjane, Lucienne Bréval, Sem et Jean-Louis Forain, puis vers le nord de l'Europe par les canaux avec certains des amis de Misia. Sont invités : Bonnard, Pierre Laprade, Renoir (avec lequel Edwards a sympathisé quand il lui a commandé des portraits de Misia en 1904), Cipa et sa femme Ida, et un petit nouveau, Maurice Ravel. Les uns peignent, les autres jouent du piano. Misia avait pris fait et cause pour Ravel lors de son éviction du prix de Rome 1905 et demandé aux journaux d'Edwards de le soutenir.

Elle est maintenant tellement connue que les journalistes la surnomment la « Reine de Paris ». Mais en 1906, alors qu'elle doit déjà subir le caractère violent et brutal d'Edwards, ce dernier fait la connaissance d'une demi-mondaine, Lantelme, petite actrice qui joue avec Réjane. Il la couvre de cadeaux et réussit à rendre Misia jalouse. Après plusieurs années chaotiques, le divorce est prononcé en . Ironie du sort : c'est lors d'une croisière sur le Rhin à bord de l'Aimée que Lantelme disparaît, noyée, en 1911.

En 1908, alors que Misia est encore en pleine tourmente, Forain lui présente Josep Maria Sert. C'est le coup de foudre : ils partent ensemble pour Rome et elle découvre les talents de cicerone de Sert. À leur retour, il l'emmène voir Boris Godounov, l'opéra de Moussorgsky monté à Paris pour la première fois par Serge de Diaghilev. Le spectacle la subjugue et quand Sert lui présente Diaghilev, elle découvre qu'ils ont beaucoup de points communs. C'est le début d'une longue amitié. Diaghilev l'associe aux créations des Ballets russes et lui présente à son tour un nouveau venu : Igor Stravinsky.

À quarante ans, Misia sait qu'il ne lui faut pas seulement se comporter comme la compagne de Sert, mais aussi comme son associée, qui l'épaule dans son travail et sait se rendre indispensable. Elle lui ouvre bien des portes et « le ligote dans un réseau doré de services rendus ». Jacques-Émile Blanche, qui était aussi décorateur, s'est ainsi rendu compte qu'il pouvait perdre des marchés s'il trouvait en face de lui le ménage Sert, comme ce fut le cas avec sir Saxton Noble en 1913.

Au cours de la Grande Guerre, Misia organise un service d'ambulances et va chercher les blessés avec Paul Iribe, Jean Cocteau (qui s'est fait faire un costume d'infirmier par Paul Poiret) et Sert. En 1917, elle revient à ses activités civiles et soutient le ballet Parade, sur un livret de Cocteau, une musique d'Erik Satie et des décors de Picasso. Elle réussit à convaincre Diaghilev de prendre l'affaire en main et de rameuter la troupe des Ballets russes. Leonide Massine assure la chorégraphie. Mais le ballet déclenche un nouveau scandale. Picasso y gagne néanmoins sa future épouse, Olga Khokhlova, danseuse de la troupe. Il fera de Misia son témoin de mariage et la marraine de son fils Paulo. Il est vrai que Misia admire le travail de Picasso, à la différence de Sert. En retour, Picasso couvre José Maria de sarcasmes.

A la même époque, Misia fait la connaissance de Coco Chanel lors d'un dîner chez Cécile Sorel. C'est le coup de foudre, elle ne peut plus la quitter et décide de faire son éducation, mondaine et artistique, avec l'aide de Sert. Mais Chanel est encore ostracisée par la bonne société. Pour contourner la difficulté, Misia décide de l'emmener à Venise en 1920 et de donner en sa présence un grand dîner où toute la noblesse européenne sera invitée. Ainsi, à leur retour à Paris, plus personne n'ose refuser d'inviter Chanel. C'est au cours de ce séjour vénitien que Misia lui présente Diaghilev, que Chanel va soutenir à son tour.