vignette|Une enfant regardant un homme dormant sur un trottoir.

L’effet du témoin (appelé aussi « effet spectateur » ou « effet Kitty Genovese »), en anglais « », est un phénomène psychosocial des situations d'urgence dans lesquelles le comportement d’aide d'un sujet est inhibé par la présence d'autres personnes sur les lieux. La probabilité de secourir une personne en détresse est donc plus élevée lorsque l’intervenant se trouve seul que lorsqu’il est en présence d’une ou de plusieurs personnes. En d’autres mots, plus le nombre de personnes qui assistent à une situation exigeant un secours est important, plus les chances que l’un d’entre eux décide d’apporter son aide sont faibles. La probabilité d’aide est ainsi inversement proportionnelle au nombre de témoins présents.

Ce phénomène contre-intuitif s’explique principalement par un processus de dilution de la responsabilité qui se met en place chez les personnes assistant à une situation qui nécessite une aide, processus associé à un mécanisme cérébral de neutralisation de la culpabilité. Des explications comme l'influence sociale et l'appréhension de l'évaluation furent également mises en avant. Ainsi des expériences montrent que l'effet spectateur pourrait être le résultat d'une ambiguïté dans le passage graduel du personnel au collectif pour ce qui est du siège de la décision attendue, ce qui créerait une difficulté de perception de sa responsabilité par le sujet.. Une expectative somme toute raisonnable de la part d'un animal de meute comme l'humain. Ce que semble par ailleurs soutenir la réaction plus active d'individus issus de groupe cohérents (capable de mieux se coordonner), ou un effet spectateur moins important dans des contextes où la crise sociale (situation de guerre par ex.) est claire. Ainsi vu, ce seraient les effets de l'anomie sur un corps social dysfonctionnel qui seraient révélés par l'effet spectateur.

Les circonstances du meurtre de Kitty Genovese furent le point de départ des recherches portant sur l'effet du témoin. En 1968, John Darley et Bibb Latané ont démontré pour la première fois l'effet du témoin en laboratoire, et cette étude généralise les prémices de toutes les recherches subséquentes de cette discipline.

Des références à l’effet spectateur, dont les connaissances sont à présent ancrées dans la conscience publique, peuvent être trouvées dans la plupart des manuels de la psychologie sociale. Dans un sens théorique et pratique, l’effet du témoin joue un rôle important pour comprendre les comportements d’aide. Alors que le fait d’apporter de l’aide à une personne en détresse constitue un comportement prosocial socialement valorisé et attendu., la présence d'autrui exerce un impact sur la perception et la réaction — par rapport à la situation de secours — de telle manière que les conduites d'aides se trouvent inhibées. L’effet spectateur est ainsi un facteur qui affecte le comportement prosocial. Les recherches scientifiques ont montré qu’il s’agit d’un effet psychologique robuste et stable qui apparaît tant dans les situations expérimentales que dans les situations réelles. Toutefois, un certain nombre de recherches récentes ont pu mettre en évidence plusieurs facteurs permettant de modérer cet effet sans pour autant remettre en question son existence.

Origine

Le , Kitty Genovese fut violée et assassinée en pleine rue à New York dans un quartier résidentiel de Queens. Selon l'article qui révéla l'affaire, bien que ses appels à l'aide aient capté l’attention d'une demi-douzaine de voisins habitant les immeubles alentour, personne n’a tenté de la secourir ou n’aurait appelé les secours, jusqu’à ce qu’il soit trop tard. Sur la question de leur non-intervention, les réponses des témoins furent simplement : « Je ne voulais pas être impliqué » ou « Je ne sais pas »..

Les circonstances du meurtre – fortement médiatisées à l’époque – ont attiré l’attention des citoyens américains. Ces derniers furent choqués par les réactions indifférentes des témoins pendant l’agression, ce qui a généré des controverses importantes aux États-Unis. Afin de comprendre les raisons de cette inaction de la part des témoins, certains professeurs et prêtres évoquaient les concepts d'« apathie » et de « déshumanisation ». Il faut cependant faire preuve de prudence lorsqu'on parle de cette histoire. En effet, Sophia Farrar, décédée à l'âge de 92 ans, est reconnue pour son acte héroïque lors de l'attaque meurtrière de Kitty Genovese en 1964, à Kew Gardens, New York. Contrairement à la version largement répandue de l'époque, qui décrivait 38 voisins apathiques n'intervenant pas pendant le meurtre, Farrar s'est précipitée hors de chez elle pour secourir Genovese, sans savoir si l'agresseur était encore présent. Elle a trouvé Genovese grièvement blessée et l'a réconfortée, lui promettant que de l'aide arrivait. Son intervention a été oubliée pendant des décennies, jusqu'à être redécouverte dans un documentaire de 2016, The Witness. Son courage nuance l'idée reçue de l'indifférence urbaine autour de cette affairehttps://www.nytimes.com/2020/09/02/nyregion/sophia-farrar-dead.html.

Toutefois, une analyse détaillée de la situation mena deux psychologues sociaux, John Darley et Bibb Latané, à s’interroger sur les conditions psychosociales qui avaient entraîné l’inaction des témoins et à considérer d’autres facteurs qui entrent en jeu.

Les recherches en psychologie sociale Bien que de nombreuses études sur le comportement d’aide aient été menées depuis les années 1950, c’est l’affaire Kitty Genovese qui est considérée comme le point de départ des recherches sur l’effet du témoin. L’expérience de Darley et Latané en 1968 est à l’origine des travaux fondamentaux de cette discipline. En effet, ces chercheurs ont entamé une série d'expériences qui ont permis de mettre en évidence un des effets les plus robustes et stables dans le domaine de la psychologie sociale.

Première expérience : Darley et Latané Non convaincus par les explications évoquées par la sphère publique à l'époque, Darley et Latané — après de longs raisonnements — ont mis en avant l'idée selon laquelle les témoins n’ont pas aidé parce qu'ils étaient justement conscients que d’autres personnes assistaient à la même situation.

Afin de tester cette hypothèse, ils ont placé des participants dans une cabine individuelle dans laquelle un système de communication a été mis en place. Les participants devaient ensuite prendre part à une discussion, au moyen d'un interphone, avec d'autres participants se trouvant dans d'autres chambres séparées. Pour berner l'objectif réel de l'expérience, les chercheurs ont expliqué aux sujets que le but de la discussion consistait à mettre en évidence les problèmes personnels rencontrés par des collégiens en milieu urbain.

Au cours de la discussion, l’un des participants – un compère – simulait une grave crise nerveuse, semblable à une crise d'épilepsie. Cette pseudo-victime parlait d’abord calmement puis de plus en plus fort avant d’avancer des propos incohérents et de bafouiller. Pendant la crise, il était impossible au sujet de communiquer avec les autres intervenants ou de savoir si cette situation d’urgence était prise en main. En réalité, tous les autres participants étaient également des complices, seul le participant « piégé » entendait réellement la détresse.

La question cruciale pour les chercheurs consistait alors à savoir si le nombre des témoins présumés influencerait la rapidité du sujet à rapporter la situation d’urgence à l’expérimentateur, et surtout s'il intervenait ou non. Les auteurs vont ainsi s'intéresser à la réaction du participant durant cette situation d'urgence. Ce qui a varié entre les expériences fut la taille du groupe, c'est-à-dire le nombre de personnes que le sujet pensait qu’il y avait dans le groupe de discussion présumé, à savoir deux (le participant et la victime), trois ou six personnes. Par ailleurs, les chercheurs faisaient également varier la nature du groupe: dans la première condition, la voix enregistrée était celle d’une femme, dans la seconde celle d’un homme, et dans la troisième un homme qui disait être étudiant travaillant occasionnellement dans un hôpital au service des urgences. Ainsi, en manipulant la nature du groupe ainsi que le nombre de spectateurs, le degré de responsabilité ressenti par le spectateur devait changer.

Et effectivement, les résultats montrent que lorsque le participant se trouve dans la condition où il discute seul avec la « victime », il intervient dans 85 % des cas alors que ce taux se situe à 62 % quand un autre témoin est présent, et de 31 % quand il pense que 4 autres personnes sont présentes. On s'aperçoit ainsi que la taille du groupe de témoins exerce un effet majeur sur la probabilité à ce que le sujet rapporte l’événement d’urgence. Par contre, il n’y a eu aucun effet de la nature du groupe sur l’aide, les sujets agissent aussi rapidement lorsqu’ils pensent que le spectateur est une femme, un homme ou quelqu’un ayant une compétence médicale. De même, il n’y a pas eu de différence de genre entre les sujets.

Les résultats de cette étude furent conformes à l'hypothèse de départ qui prédisait que plus il y a de témoins dans une situation d’urgence, moins il est probable que chaque spectateur vienne en aide à la victime, ou que cela se fera de manière plus lente. Par ailleurs, cette étude montre que la présence physique d'autres témoins n'est pas nécessaire pour que l'effet spectateur se mette en œuvre. En effet, le simple fait qu’une personne pense que quelqu’un d’autre assiste à la crise d’épilepsie réduit largement les chances que l'individu décide d’apporter leur aide à la victime.

Autres expériences

L'intérêt porté à la première étude de Darley et Latané a déclenché une série de recherches tentant de reproduire ce phénomène dans d'autres contextes. La plupart des recherches subséquentes utilisent le même paradigme de recherche que l'étude pionnière, à savoir : les participants sont amenés à travailler soit seuls, soit en présence d'autres participants sur une tâche prétendument importante pendant laquelle ils seront subitement témoins d'une situation d'urgence. La probabilité d'intervention, ainsi que sa rapidité, de la part des participants dans la condition « seule » sera ensuite comparée avec celle des sujets dans la condition multiple. La réplication du paradigme classique de l'effet du témoin à d'autres situations a abouti à un consensus sur le fait que plus le nombre de témoins est important, plus les chances que chaque témoin intervienne est réduite.

À titre d'exemples, l'effet du témoin a pu être reproduit lorsque des participants se trouvaient dans une salle d'attente dans laquelle de la fumée s'infiltrait jusqu'à envahir complètement la salle, étaient témoins d'une personne souffrant d'une crise d'asthme, assistaient à un vol, voyaient un automobiliste en panne, observaient quelqu'un renverser une trousse remplie de stylos par terre, ou même simplement lorsque quelqu'un sonnait à la porte.

Explication du phénomène Approche psychosociale Afin d’apporter une explication à l’effet du témoin, Darley et Latané ont élaboré une théorie qui décompose tout d’abord les situations d’urgence en différentes séquences. Si une de ces étapes n’est pas accomplie, l’individu ne va pas intervenir. Selon ce modèle cognitif, pour qu’un individu décide d’intervenir et d’apporter de l’aide à une personne en détresse, il doit d’abord : remarquer la situation ; l’interpréter comme étant urgente ; développer un sentiment de responsabilité personnelle à cet égard ; croire posséder les compétences nécessaires pour être efficace ; prendre la décision d’aller aider.