vignette|droite|Platon, par José de Ribera en 1630. La théorie des formes (aussi appelée théorie des idées ou théorie des formes intelligibles) est la théorie selon laquelle les concepts, notions, ou idées abstraites, existent réellement, sont immuables et universelles et forment les modèles (archétypes) des choses et formes que nous percevons avec nos organes sensoriels. Cette théorie repose sur une dualité entre l'ici-bas des réalités sensibles et le monde intelligible. Il s'agit de la doctrine métaphysique majeure de Platon.

Concept

Le terme de platonisme renvoie à la théorie des formes. Il s'agit d'une prise de position forte de Platon au sujet de notre rapport au réel. L'expression de théorie des formes utilise le terme de forme dans le sens du mot « idée », qu'on désignerait aujourd'hui sous le nom de concept ou abstraction. Ainsi, il n'est pas question chez Platon de forme au sens physique du terme (μορφή, morphē), mais bien de l'idée d'une chose, de son concept abstrait. L'idée s'oppose au contraire à la forme sensible des choses, celle sur laquelle nous basons intuitivement notre jugement et que nous tenons pour réelle.

Platon se situe ainsi aux antipodes de la doctrine de son disciple Aristote. Ce dernier considère que nos sens ne nous trompent pas sur ce que nous voyons, et que la substance est le fruit de la fusion entre la forme et la matière (doctrine de l'hylémorphisme). A contrario, Platon soutient un dualisme entre les choses de l'ici-bas que nous croyons connaître et les Idées que nous ne saisissons que par l'intellect, et tout le propos de Platon est de tenter de nous montrer que l'intuition que nous avons du monde qui nous entoure est fausse, illusoire.

Pour Platon, en effet, la réalité est ailleurs, en l'occurrence dans un univers purement abstrait ou conceptuel, et atteignable uniquement par l'intellect ()Platon, Timée, 51 d, 29 a et 51 c.. Afin de désigner les Idées, Platon utilise deux termes qui sont traduits indifféremment par forme ou idée : εἶδος (eidos) signifie forme ou image précisément visuelle ; c'est donc un terme bien concret au sens littéral, utilisé ici dans un sens figuré abstrait. ἰδέα (idea) signifie aspect, apparence.

La raison de l'utilisation de deux termes distincts par Platon fait l'objet de débats parmi les philosophes et les philologues. Certains soutiennent qu'il y a en fait pour Platon deux notions bien distinctes, que nous, modernes, sommes incapables de percevoir du fait du changement de sens des mots.

L'expression « théorie des formes » n'est pas de Platon (voir aussi l'étymologie ci-dessous), mais est une manière conventionnelle de se référer aux thèses de Platon sur les formes intelligibles, les modèles connus par l'intellect.

Définition d'une forme intelligible Platon nomme forme (traduction contemporaine de et quelquefois aussi utilisée pour , souvent espèce pour les œuvres d'Aristote par les scolastiques ; plus souvent idée pour Platon) l'hypothèse de réalités intelligibles, archétypes ou modèles de toutes choses. Ces formes sont les véritables objets de la définition et de la connaissance, par opposition aux réalités sensibles, objets de l'opinion. De l'échec de l'idée d'une connaissance sensible et des exigences de la connaissance, Platon peut déduire des propriétés de ces formes : elles sont des réalités immatérielles et immuables, demeurant éternellement identiques à elles-mêmes, universelles et intelligibles, seules réellement étant, et indépendantes de la pensée :

La forme s'oppose ainsi à leidôlon, ou simulacreEidôlon in Vocabulaire européen des philosophies (dir. Barbara Cassin)..

Parmi les principales interprétations de Platon, pour quelques commentateurs, idéa désigne la réalité ou nature intelligible, quand eîdos désigne la forme de cette réalité, telle qu'on peut la retrouver dans les choses sensibles qui y participent (comme on retrouve la forme du beau dans les belles choses)Platon, Philèbe, trad. et prés. Jean-François Pradeau, Garnier-Flammarion, 2002, p. 241.. D'autres estiment que Platon distingue entre trois types d'idées : la forme immanente (la forme de nature intelligible mais dans les êtres sensibles, par ex. l'élément réel en fonction duquel toutes les abeilles sont des abeilles et se trouvent être, en tant que telles, identiques)Platon, Ménon, 72 b., la forme séparée (c'est une réalité indépendante du sensible, existant par elle-même et inaccessible aux sens, par exemple : l'idée de juste), et le genre logique (par exemple une catégorie)Alain de Libera, La querelle des universaux, Seuil, 1996, ..

Si connaître, c'est connaître quelque chose qui est, seul ce qui est absolument peut être véritablement connaissableLa République, 476 d - 480 a.. L'objet de la connaissance réelle ne peut donc être le monde sensible et doit présenter des propriétés différentes du devenir. Ce raisonnement a une double conséquence : d'un point de vue épistémologique, c'est par une réalité seule véritable que l'on connaît et que l'on peut répondre aux questions de Socrate en donnant des définitions : « Qu'est-ce que le Beau ? », « Qu'est-ce que le Courage ? », etc. Alors que la plupart des interlocuteurs de Socrate se tournent vers les choses sensibles pour lui fournir une multiplicité d'exemples comme réponses, Socrate réplique qu'aucune de ces choses n'a de propriété par elles-mêmes, mais qu'il faut, pour connaître ces propriétés, rassembler le multiple dans l'unité d'une réalité non sensible de laquelle chaque chose sensible reçoit ses qualités. D'un point de vue ontologique, ces réalités doivent avoir, d'une part, une existence objective, distincte du monde sensible, et, d'autre part, doivent être la cause des qualités dans les choses. Lorsque Socrate demande ce qu'est le beau, sa question est précisée également de manière à demander par quoi les choses belles sont dites belles, et elles sont belles dans la mesure où l'on trouve en elles la présence d'une réalité non sensible qui seule est définissable et connaissable.

Ainsi, contrairement aux choses sensibles dont la réalité est changeante, les formes sont l'unique et vraie réalité. Cette réalité est désignée par Platon en ajoutant des adjectifs (réalité vraie, par exemple) ou par des comparatifs (ce qu'il y a de plus réel), afin de la distinguer de la réalité sensible qui n'est cependant réelle qu'en tant qu'elle possède un certain rapport à la réalité authentique. Ainsi Socrate dit-il :

Si les choses sensibles ont quelque réalité, elles doivent la recevoir de ces formes :

Les formes sont également immuables, stables et éternelles pour la même raison :

Elles sont aussi universelles, parce que si le sensible reçoit ses qualités d'elles, alors ces qualités introduisent de la ressemblance entre les choses sensibles, c'est-à-dire que ces qualités sont présentes dans plusieurs choses déterminées par une même forme qui s'apparente alors à une classe. Enfin, les formes sont indépendantes de la pensée : objets du savoir, elles doivent en effet exister hors de nous, sans quoi elle serait subjective, autrement dit relative à un sujet, et changeante selon les affections sensibles de celui-ci, ce qui les rendrait particulière et dépendante de nos opinions.

Cette théorie des formes, qui constitue l'essentiel du platonisme, peut donc être résumée à deux notions, celle de forme, qui désigne l'être intelligible, et celle de participation, qui désigne le rapport de l'être intelligible au devenir sensible, rapport par lequel ce dernier est déterminé et est connaissable.

Connaissance des formes

Notre connaissance des formes provient de ce que Platon appelle la réminiscence. Selon Platon, notre âme perd à sa naissance le clair souvenir des idées. Le « je sais que je ne sais rien » de Socrate est ainsi un « je sais que j’ai oublié » chez Platon où la connaissance vraie n’existe qu’au niveau des idées.

+Dialectique ascendanteLieu intelligibleLieu sensibleScience (épistèmé)Opinion (doxa) FormesObjets mathématiquesObjets sensiblesOmbres des objets sensiblesConnaissance rationnelle intuitiveConnaissance rationnelle discursiveCroyancesImaginations

Évolution chez Platon Premiers écrits (écrits socratiques) Les premiers écrits de Platon sont appelés écrits socratiques. Antérieurs à 385 av. J.-C., ils sont ceux qui s'inspirent le plus du Socrate historique. La théorie des formes est à peu près absente de ces écrits. Si le terme « eidos » () ou « idea » () apparaissent dans certains dialogues, ils gardent leur sens traditionnel en grec ancien, celui de « forme » ou d’aspect. , il semble que eidos désigne l'aspect, la formeProtagoras, 352 a., et idea l'aspect visible, aux déterminations moins assurées.

À partir du Phédon On constate une évolution notable à partir du Phédon, qui est écrit vers 383 av. J.-C.. Platon commence à esquisser une analyse du concept d’eidos. Dans beaucoup de dialogues de la période intermédiaire de Platon (La République, le Banquet), le concept d’idées se fait de plus en plus important pour même aboutir à une théorie exposée dans l’allégorie de la caverne. Dans le Phédon, Platon avance pour la première fois la théorie des idéesPhédon, 78 c-79 d..

Il y établit les deux niveaux de l'être, en écrivant : Pour Monique DixsautPhédon, Garnier-Flammarion, 1991, 351-352., Point d'histoire des idées important : Platon n'admet qu'un Tout, un Univers (en deux niveaux, en deux lieux qui participent), pas deux mondes séparés : il parle de (topos noétos) et de , en rapport d'analogie, de ressemblance (La République, VI, 508 b). L'affirmation que Platon admet un vient, non de Platon, mais du juif platonicien Philon d'Alexandrie, vers 40, dans son De opificio mundiPhilon d'Alexandrie, De opificio mundi (De l'exécution du monde), trad. du grec Roger Arnaldez, Cerf, 1961, 151-153.. Platon n'emploie ni l'expression (κόσμος νοητός, monde intelligible) ni la conception.

b) Le niveau invisible, appréhendé uniquement par l'intellection (le noûs), est constitué par les idées, des formes, à la fois principes de réalité et principes de connaissance, éternels, immuables, purs, en soi. Les choses prennent leur nom et leur consistance de leur « participation » () à l'idée correspondante : une chose est belle par sa participation à l'idée de beau (Phédon, 100 c). Xénocrate donne cette définition de l'idée ou forme intelligible : « l'idée est la cause qui sert de modèle aux objets dont la constitution est inscrite de toute éternité dans la nature ».

c) Le lieu, le niveau des idées (formes intelligibles) a ses prototypes, , mais aussi le bon, le juste, le saint (Phédon, 75 c-d, 78 d, 100 a-b). Ou : la justice, la sagesse, la science, la beauté, la pensée (Phèdre, 247 d-250 d). Il semble que Platon, malgré l'exemple du lit dans La République nie qu'il y ait idée des choses artificielles : Aristote soutient que (Métaphysique, Livre Λ, Lambda, 3, 1070 a). Cependant, dans La République (X, 596 b, 597 c), il parle du menuisier qui fabrique un lit à partir de la forme du lit.

d) Selon Luc BrissonTimée, Garnier Flammarion, 1996, 17-18., Premièrement, pour sauvegarder la loi de non-contradiction dans le monde sensible, il faut faire l'hypothèse de l'existence de formes intelligibles de propriétés opposées, dont participent simultanément certaines réalités particulières" (Parménide, 128 e-130 a ; Phédon, 102 b-103 a ; La République, , 522 e-525 c). Deuxièmement, Troisièmement, poursuit Brisson, (Phédon, 95 e-102 b), par ex. les diverses abeilles.

e) L'âme est de la nature des idées : « l'âme ressemble au divin, et le corps à ce qui est mortel » (Phédon, 80 a). La parenté entre l'âme et les idées n'est ni identité, ni rapport sujet/objet, ni ressemblance, mais connaturalité selon Monique Dixsaut.