La Sonate pour piano en ut mineur de Beethoven, , est une sonate pour piano composée entre et par un Ludwig van Beethoven complètement sourd, parallèlement à la Sonate pour piano , opus 110, et à la Missa solemnis.

Œuvre de la dernière période créative du compositeur (son ultime sonate et une de ses dernières œuvres pour le piano), elle opère une synthèse entre la forme sonate, la fugue et la variation. Elle ne comporte que deux mouvements très contrastés dont le second, une Arietta à variations, a été consacré par la formule de Thomas Mann, « l'adieu à la sonate »Thomas Mann, Doktor Faustus, 1947. Voir Larousse.fr..

En raison de sa difficulté technique et de ses caractéristiques visionnaires, particulièrement rythmiques, la sonate a été presque ignorée des contemporains du compositeur et a mis longtemps à s'imposer au répertoire. Ce n'est qu'à partir de la seconde moitié du qu'elle a trouvé sa place au concert, passant au répertoire des plus grands pianistes et comptant parmi les œuvres les plus commentées de Beethoven.

Histoire de l'œuvre Contexte musical

1820 ouvre une décennie propice à la musique en Europe. Cette année où Beethoven met en chantier ses trois dernières sonates pour piano (op. 109, 110 et 111) tout en travaillant à la Missa Solemnis, Carl Maria von Weber parachève le Freischütz. Frédéric Chopin, âgé de dix ans, compose ses premières pièces pour piano tandis que le jeune Franz Liszt reçoit à Vienne l'enseignement de Salieri et de Czerny. Bientôt Diabelli propose une valse à l'émulation de ses confrères : une cinquantaine y répondent. En , quand Beethoven remet la sonate opus 111 à son éditeur, Franz Schubert a composé la Symphonie inachevée et la Fantaisie Wanderer et commence le cycle La Belle Meunière. Encore un an et Arriaga publiera ses trois quatuors à cordes ; Beethoven enfin aura achevé les Variations Diabelli et la Neuvième Symphonie.

L'opus 111 est la trente-deuxième des sonates pour piano de Beethoven éditées avec numéro d'opus, mais la trente-cinquième si l'on compte les trois sonates dites « à l'Électeur » (WoO 47 , 2 et 3) composées en 1783 à Bonn. Dernière sonate du compositeur, elle est aussi, avec les Onze bagatelles opus 119 (1822), les 33 Variations sur une valse de Diabelli opus 120 (1823) et les Six bagatelles opus 126 (1824), une de ses dernières œuvres pour piano.

Genèse de la Sonate opus 111

Beethoven a esquissé sa sonate pour piano 32 en 1820, simultanément à la sonate 31. Comme pour ses contemporaines la Missa solemnis et la Neuvième Symphonie, la composition de la sonate opus 111 a nécessité un travail long et complexe, puisant son inspiration bien en arrière du seuil des années 1820. Bien que l'œuvre n'ait été sérieusement ébauchée qu'à partir de 1820, le premier thème de l’allegro ed appassionato a été retrouvé dans un cahier d'esquisses de 1801 - 1802, contemporain de la Deuxième SymphonieZwei Skizzenbücher von B. aus den Jahren 1801 bis 1803, Breitkopf, et 14 - cité par R. Rolland, dans Beethoven- Les grandes époques créatrices : Le chant de la résurrection - Éditions du Sablier, Paris, 1937, .. En outre, l'étude de ces cahiers nous apprend qu'il a d'abord été question d'une sonate en trois mouvements, sensiblement différente de celle que l'on connaît : ce n'est que par la suite que le thème initial du premier mouvement est devenu celui du Quatuor op. 130 en si bémol majeur, et que ce qui aurait dû servir de thème à l’adagio – une lente mélodie en la-bémol majeur – a été abandonné. Seul le motif prévu pour le troisième mouvement, le thème cité plus haut, a été conservé pour devenir celui du premier mouvementRomain Rolland Beethoven- Les grandes époques créatrices : Le chant de la résurrection - Éditions du Sablier, Paris, 1937, .. L’Arietta résulte, elle aussi, d'un travail de recherche thématique considérable ; et les esquisses retrouvées semblent indiquer que c'est à partir du moment où le second mouvement prend véritablement forme que Beethoven abandonne l'idée d'en écrire un troisième, la sonate lui apparaissant alors construite de façon idéale.

Beethoven achève son œuvre le d'après l'autographe mais lui apporte quelques retouches jusqu'au début du printemps de la même année. Le compositeur songe alors à la dédier, avec l'opus 110, à son amie Antonia Brentano, belle-sœur de Bettina von Arnim. Mais il se ravise finalement, et au moment où paraît la sonate, la dédicace porte le nom de son élève et mécène, l'archiduc Rodolphe d'Autriche, pour qui il avait par ailleurs composé la Missa solemnis. Cette dernière n'ayant pas été terminée à temps pour la cérémonie d'intronisation de Rodolphe au rang d’archevêque d’Olmütz, peut-être Beethoven lui a-t-il offert cette sonate pour s'en faire pardonner – mais aucune source n'en fait clairement mention. Pour finir Antonia Brentano reçoit la dédicace des Variations Diabelli (1823).

Accueil de l'œuvre La difficulté, tant pianistique que musicale, de la sonate opus 111 lui a valu un accueil perplexe d'une partie du monde musical de l'époque. Avant même son édition chez Maurice Schlesinger, à Paris en avril 1823, le travail d'édition s'est avéré particulièrement ardu, les copistes, graveurs et correcteurs s'étant trouvés confrontés à une partition d'une complexité jusque-là inédite. L'attitude de Schindler, qui demandait sans cesse à Beethoven pourquoi il n'avait pas écrit de troisième mouvement – jusqu'à ce que celui-ci, excédé, lui réponde qu'il – est révélatrice de l'incompréhension à laquelle a dû faire face le compositeur.

La critique du Leipziger Musik-Zeitung de 1824, pour n'en citer qu'une, alla ainsi jusqu'à juger l'œuvre . Et malgré quelques critiques plus élogieuses, comme celle du Zeitung für Theater und Musik de 1823 pour qui l'œuvre , l'opus 111 a mis un certain temps avant de s'imposer dans le répertoire courant. Ce n'est qu'à partir de la seconde moitié du que l'œuvre a trouvé en concert une place importante, notamment par les interprétations que Théodore Ritter et Hans von Bülow en donnèrent dans les années 1850.

L' thumb|left|alt=manuscrit autographe de Beethoven|Copie manuscrite de la première page du second mouvement (Arietta – Adagio molto, semplice e cantabile) de la Sonate pour piano de Beethoven, éditée par Maurice Schlesinger à Paris en avril 1823. À l'exception des œuvres citées plus haut, la sonate opus 111 est donc la dernière œuvre pour piano de Beethoven. Le compositeur ne meurt pourtant qu'en mars 1827, soit plus de quatre années plus tard – quatre années d'intense production qui voient notamment naître la Neuvième Symphonie et les derniers quatuors à cordes ; mais aussi de nombreux projets qui ne seront pas toujours esquissés : une Dixième Symphonie, un quintette, une ouverture sur le nom de Bach, ainsi qu'un opéra sur le thème de Faust, un oratorio sur le thème de Saül, une messe a cappella ou encore un requiemRolland R, Beethoven- Les grandes époques créatrices : Finita Comoedia- Éditions du Sablier, Paris, 1945, , 19-22, 27 et 30.. Il est frappant de remarquer qu'il n'apparaît là plus aucune œuvre pour piano, alors que jusqu'ici Beethoven n'avait jamais cessé d'écrire pour son instrument de prédilection.

L'opus 111 dans la littérature Parmi les sonates de Beethoven, la pour piano est une des rares à avoir connu une consécration littéraireLa Sonate pour violon , que Tolstoï a immortalisée dans La Sonate à Kreutzer (1891), en est l'exemple le plus célèbre.. Sous l'influence de l'analyse musicale et philosophique de Theodor Adorno, Thomas Mann lui a en effet consacré un passage illustre de son roman Le Docteur Faustus, dans lequel il décrit l'œuvre comme la somme des recherches pianistiques du maître de Bonn et – formule devenue fameuse – comme son « adieu à la sonate », la coda du second mouvement résonnant comme un geste de départ (renvoyant d'ailleurs à la coda du de la sonate « Les Adieux », mouvement qu'Adorno considérait comme l'un des plus achevés du compositeur). L'Ariette (second mouvement) est également citée, de manière ironique, au chapitre XII de Antic Hay, roman de 1923 d'Aldous Huxley : une pianiste amateur explique que cela commence simplement, mais que cela devient de plus en plus difficile à jouer, "et pourtant c'est toujours le même mouvement".

L'opus 111 dans la musique Sergueï Prokofiev a construit sa Deuxième Symphonie sur le modèle de l'opus 111 : deux mouvements dont le premier dure environ moitié moins que le second ; un premier mouvement très animé, suivi d'un second mouvement consistant en une suite de variations de caractère lyrique et mystérieuxAndré Lischké, « Serge Prokofiev », dans .. Quant à son propre opus 111, la Sixième Symphonie, il la dédia à la mémoire de Beethoven en raison du numéro symbolique.

Analyse du premier mouvement : Maestoso – Allegro con brio ed appassionato + Structure du premier mouvement H.A. Harding Analysis of Form as Displayed in Beethoven's Thirty-Two Pianoforte Sonatas Novello, 1901. Mesure Commentaire Exposition 4-19 sujet en do mineur (tonique). 19-34 Épisode de transition. 34-39 sujet en La♭ majeur. 39-53 Coda 55-56 Transition vers le développement. Développement 57-77 Développement. Réexposition et coda 77-85 sujet dans la tonalité originale. 85-101 Épisode de transition. 101-106 en do majeur. 107-116 Rééxposition. 117 Coda.

Le premier mouvement suit le plan de la forme sonate. Il est composé d'une introduction Maestoso (majestueux, assez lent et solennel), et d'un Allegro con brio ed appassionato (mouvement assez vif et allègre, avec brio et panache, d'un caractère passionné). L'allegro comporte de nombreuses indications agogiques et des nuances extrêmes. La tonalité principale est do mineur, mais les modulations sont continuelles, certains changements de tons étant directement écrits sur la partition (la♭ majeur, mes. 43, et sol mineur, mes. 71).

Introduction

Comme s'il poursuivait une conversation déjà engagée, le premier mouvement Maestoso s'ouvre forte () sur un intervalle descendant de septième diminuée (mi♭/fa) joué à l'octave et suivi de deux accords de septième diminué (fa/mi♭/la/do) frappés toujours forte et sforzando (), en renforçant le son. D'un effet théâtral et dramatique saisissant, cette première mesure semble vouloir imposer avec force la tonalité de sol mineur. Mais au début de la deuxième mesure, la cadence parfaite jouée piano () et enchaînée à un accord de sixte (si♮, ré, sol) résonnant (Ped.) longuement arpégé en crescendo (cresc.), dément avec douceur et semble timidement annoncer la tonalité d’ut mineur.

center|500px center Premières mesures du Maestoso.

Cette formule, répétée deux fois en une harmonisation variée, aboutit sur une suite d'accords modulants, aux rythmes doublement pointés, jouée pianissimo (). Pendant quatre mesures, dans le grave, une pédale sur un sol répété en croches aboutit sur un long trille mesuré surmonté de l'accord sol, si♮, ré, en crescendo, attentisme en forme de « fondu enchaîné » conduisant sans discontinuité à l’allegro con brio ed appassionato et confirmant définitivement la tonalité d'ut mineur.

Exposition center|500px center Premier thème A (en bleu) joué à l'octave et sans accompagnement (mes. 21 à 23).

Exposée fortissimo () et en octaves dans le registre grave, répétée une fois, la première partie du thème A est composée d'une levée en triolet de doubles croches, de deux noires (tonique do, médiante mi♭) et de la sensible (si♮) valant une noire pointée. Sans cesse réitérée et transposée, cette cellule rythmique et harmonique (I-III-VII, tonique-médiante-sensible) dominera une grande partie du premier mouvement. Toujours à l'octave et sans accompagnement, l'enchaînement se fait sur une septième diminuée (si♮- la♭Voir le début du Maestoso.) et la deuxième partie est elle-même répétée, en ralentissant légèrement (poco ritenente), puis ornée et a tempo.