Les siècles obscurs (Dark Age(s), « Âge(s) sombre(s)/obscur(s) » suivant l'expression anglaise d'origine) sont une période de l'histoire de la Grèce antique, une époque qui va approximativement du début du , entre la civilisation mycénienne et l'époque archaïque.

Elle doit son nom au fait qu'elle est traditionnellement vue comme une période de déclin du monde égéen, après l'effondrement de la civilisation des palais mycéniens, et une phase de transition avant la formation de la Grèce des cités. Les études récentes ont néanmoins approfondi les connaissances sur cette période et tempéré cette sombre impression. Ces cinq siècles posent les bases de l'émergence de la civilisation grecque sous sa forme « classique », qui naît en bonne partie des expérimentations qui ont eu lieu durant les âges obscurs, en particulier à partir du début du . Elles ont également mis en avant la diversité des situations rencontrées dans le monde égéen durant cette période.

Contours et définitions Périodisation et chronologie Les siècles obscurs débutent avec la fin de la phase palatiale de la civilisation mycénienne, vers , ce qui dans la périodisation archéologique de la partie méridionale de la Grèce continentale correspond à la fin de l'Helladique récent IIIB, auquel succède l'Helladique récent IIIC, équivalents des Minoen récent IIIB et Minoen récent IIIC de Crète. Les siècles obscurs débutent donc durant la dernière phase de l'âge du Bronze égéen.

La fin des siècles obscurs peut être située vers , ou plus souvent Elle chevauche donc le début de l'époque archaïque, au , qui correspond aussi à l'époque de la céramique géométrique. Ainsi que le résume I. Morris : : ..

Les synthèses de R. Osborne et de J. Hall englobent les siècles obscurs avec l'époque archaïque, dessinant ainsi une période de continuité qui va de la fin de la période mycénienne jusqu'aux guerres médiques, atténuant le rôle révolutionnaire du pour mettre en évidence une évolution plus graduelle dans le processus de formation des cités.

Il n'y a pas de « siècles obscurs » dans la périodisation archéologique, mais une succession de phases définies par leurs types de céramique, qui peuvent varier selon les régions. Les siècles obscurs s'étendent sur les phases suivantes (dont les bornes chronologiques peuvent varier d'un spécialiste à l'autre) : Helladique récent IIIC, -1070/1050 av. J.-C. Submycénien, /1050-1020/ Protogéométrique, /1000- Géométrique, -

La notion d'« âge obscur » La longue période séparant la civilisation mycénienne de l'époque des textes d'Homère et d'Hésiode est traditionnellement perçue comme une époque de déclin, un temps d'incertitudes succédant à une période de destructions massives. Ce « recul » a pu être désigné comme un « Moyen-Âge grec », avant que l'expression d'« âge obscur »/« âges obscurs » (Dark Age(s)) ne s'impose à partir des études en langue anglaise au milieu du .. Ce que recouvre la notion d'« âge obscur » est expliqué par Anthony Snodgrass dans son ouvrage fondamental sur la période (The Dark Age of Greece, 1971) : : ..

Cela s'inscrit dans une vision « progressiste » de l'évolution des sociétés humaines : les civilisations évoluent suivant une trajectoire ascendante (progressent) vers des stades de plus en plus développés (ou « complexes » selon la terminologie évolutionniste), qui sont vus sous un jour positif, comme les accomplissements les plus significatifs des sociétés humaines, quand elles sont organisées autour d’États puissants assurant la sécurité, d'un réseau de villes, de réseaux d'échanges dynamiques, ont des expressions artistiques et littéraires jugées comme exemplaires, etc. Les périodes durant lesquelles ces traits se perdent sont alors considérées comme leur contrepartie négative, des phases de recul, de déclin, de « simplification », d'« âge obscur », ou encore des « effondrements ». Une approche alternative s'est développée à partir des années 1980, s'éloignant des conceptions progressistes et d'une vision linéaire de l'histoire, pour préférer envisager ce type de période comme des phases de transition ou de transformation voire de régénération, créatrices de nouvelles opportunités et de nouveaux développements culturels, ce qui s'accompagne du développement de nouvelles notions comme celle de résilience. Ce qui est commun aux deux approches est l'idée de rupture et de fin d'une culture archéologique, marquée notamment par une chute démographique, mais aussi le fait que la rupture n'est pas radicale (ce n'est pas une « extinction »), car il y a des survivances..

C'est dans ce contexte qu'à partir des années 1990 la vision des siècles obscurs grecs a commencé à être nuancée par de nouvelles découvertes et d'autres travaux. Ainsi ceux de S. Langdon (New Light on a Dark Age, 1997), pour qui cet âge est : .. Plusieurs approches ont mis en avant le fait que la rupture et la reprise ne se font pas brutalement : il y a des signes avant-coureurs annonçant la civilisation des cités qui émerge durant l'époque archaïque. Ceux-ci trouvent leurs origines durant ces cinq siècles, qui sont dès lors vus comme une longue phase de transition entre le monde des palais minoens et mycéniens et celui des cités grecques. Les études ont donc eu tendance à s'éloigner d'une vision pessimiste et catastrophiste de l'époque, et à préférer à l'expression d'« âge obscur », qui implique un jugement négatif, des appellations plus neutres, en particulier celle de « premier âge du Fer » (Early Iron Age, abrégé EIA).

Il n'empêche que, malgré ces nuances, cette période correspond bien à un âge durant lequel se produit une perte de nombreuses pratiques par rapport à la phase antérieure. C'est une époque : .. Ainsi que le souligne O. Dickinson, le monde égéen de l'âge du Bronze connaît plusieurs de ces phases de rétractation, qui touchent plus ou moins de régions, à la fin du Bronze ancien (v. 3000 av. J.-C.), du Bronze moyen (v. 1500 av. J.-C.), et la crise du monde mycénien à la fin du Bronze récent constitue une dernière manifestation du phénomène. Sur la longue durée, cela donne l'impression d'une : .. On repère bien dans le monde grec de la fin de l'âge du Bronze et du début de l'âge du Fer la dynamique d'effondrement puis de régénération (au ) telle qu'elle est mise en avant dans un certain nombre d'études récentes pour les sociétés préhistoriques et antiques dans plusieurs parties du monde., pour lesquelles on choisit aussi parfois d'appliquer le qualificatif d'« âge obscur » à certaines périodesPar exemple la Mésopotamie du milieu du : ..

L'âge obscur grec coïncide à l'échelle « globale » antique avec une période marquant la transition entre l'âge du Bronze et celui du Fer, s'ouvrant sur une crise (l'« effondrement de l'âge du bronze ») puis débouchant sur des recompositions qui affectent en particulier les régions bordant la Méditerranée orientale, et plus largement l'espace allant du détroit de Gibraltar jusqu'au plateau Iranien. Cette période voit émerger de nouvelles cultures (Phéniciens, Araméens, Néo-hittites, Israélites, Philistins, Phrygiens, Mèdes, Perses, Étrusques, Tartessos, etc.), aussi s'amorcer un essor des empires (Assyrie) (et chapitre suivants) ; . et des échanges matériels et immatériels entre les différentes aires géographiques et culturelles voisinant la Méditerranée, accompagnant leur développement et y participant. .. Ces phénomènes sont à prendre en compte pour comprendre l'évolution de la Grèce durant cette période.

Sources thumb|Localisation des principaux sites archéologiques de la Grèce des âges obscurs.

La connaissance des siècles obscurs provient avant tout de fouilles archéologiques, en premier lieu la dizaine de milliers de tombes qui ont été mises au jour sur des sites de la période. Les travaux les concernant ont d'abord porté sur leurs céramiques et leur classification, puis leur étude a été approfondie, en premier lieu par les chercheurs de l'école de Cambridge (A. Snodgrass, puis I. Morris, J. Whitley) qui ont introduit une approche sociologique et quantitative. La documentation architecturale a surtout été mise au jour à partir des années 1980, sur des sanctuaires et des habitats, permettant un accroissement considérable des données. Les fouilles du site de Lefkandi en Eubée, avec ses tombes et ses bâtiments, ont particulièrement contribué au changement du regard porté sur la période. Durant les années 1990 les prospections au sol ont complété la documentation. Les études florales et faunales sont restées en retrait.

Concernant la documentation textuelle, les études sur les siècles obscurs sont marquées par leur rapport avec les épopées attribuées à Homère, l’Iliade et l’Odyssée, qui relatent les péripéties des héros de la guerre de Troie, situées dans un passé légendaire lointain. Leur élaboration est désormais datée de la seconde moitié du , soit l'extrême-fin de la période, certes à partir d'une part indéterminée de matériaux plus anciens circulant à l'oral, par le biais des aèdes. Elles décrivent une société aristocratique marquée par la guerre, la domination d'une élite à la tête de maisonnées disposant de terres, troupeaux et dépendants, où les échanges commerciaux sont limités, les mécanismes de dons et redistributions importants. M. Finley a proposé que ce monde homérique renvoie à une société existant autour de 900 av. J.-C., durant les siècles obscurs. La position actuelle est plutôt de les replacer dans leur contexte de rédaction, donc le Il ne faut pas considérer que tout ce qu'ils exposent renvoie à une réalité sociale, car ce sont des œuvres de fiction : le monde homérique est avant tout une création poétique, artificielle, et d'ailleurs pas toujours cohérente. Mais ces récits renvoient manifestement à un ensemble de références communes partagées entre le poète et son auditoire, donc à la société de leur temps. Cela rend ces textes exploitables pour tenter de reconstituer la société du , en les confrontant aux données issues des fouilles archéologiques. Il est en revanche plus difficile d'exploiter les textes d'Homère pour décrire des sociétés antérieures à cette époque, donc les siècles obscurs avant 800 av. J.-C. et a fortiori l'époque mycénienne, quoiqu'il semble qu'ils contiennent quelques réminiscences de ces époques.. Les textes attribués à Hésiode (la Théogonie, Les Travaux et les Jours), qui a manifestement été actif peu après Homère (vers 700 av. J.-C. ou dans les premières décennies du ) peuvent également contenir des éléments sur les sociétés de la fin des âges obscurs.

Ainsi que le résume I. Morris : : ..

Évolutions générales La période des âges obscurs grecs s'ouvre par une phase de disparition de la civilisation mycénienne, qui s'étend sur le et le début du suivant. Puis s'ouvre une période plus vaguement définie qui s'étend au plus large sur trois siècles, de 1100 à 800 av. J.-C. environ, comparativement moins documentée que les autres, qui correspond aux âges obscurs à proprement parler. Enfin, le est couramment vu comme une phase de « renaissance », marquant la transition vers l'époque archaïque et la civilisation de la Grèce des cités. Ces phases successives débouchent sur la constitution progressive d'une nouvelle civilisation grecque, certes très liée aux régions voisines de la Méditerranée orientale, mais aussi très originale par la forme de bien des solutions qu'elle propose aux problèmes qui lui sont posés. Selon I. Morris : : ..

La fin des palais mycéniens (v. 1200-1180 av. J.-C.)