thumb|Goya, Le sommeil de la raison produit des monstres. Le fantastique est un genre narratif caractérisé par l’intrusion du surnaturel dans le cadre réaliste d'un récit.
Fantastique vs merveilleux
Selon le théoricien de la littérature Tzvetan Todorov (Introduction à la littérature fantastique), le fantastique se distingue du merveilleux par l'hésitation qu'il produit entre le surnaturel et le naturel, le possible ou l'impossible et parfois entre le logique et l'illogique.
Le merveilleux, au contraire, fait appel au surnaturel dans lequel, une fois acceptés les présupposés d'un monde magique, les choses se déroulent de manière presque normale et familière.
Le fantastique peut être utilisé au sein des divers genres : policier, science-fiction, horreur, contes, romances, aventures et merveilleux lui-même. Cette définition plaçant le fantastique à la frontière de l'étrange et du merveilleux est généralement acceptée dans la tradition critique française, mais a fait l'objet de controverses à l'étranger, telle que celle menée par Stanislas Lem Todorov's Fantastic Theory of Literature, 1974., car la littérature fantastique a un sens bien plus large dans les autres langues.
Le héros fantastique a presque systématiquement une réaction de refus, de rejet ou de peur face aux événements surnaturels qui surviennent. Le fantastique est très souvent lié à une atmosphère particulière, une sorte de crispation due à la rencontre de l’impossible. La peur est souvent présente, que ce soit chez le héros ou dans une volonté de l’auteur de provoquer l’angoisse chez le lecteur ; néanmoins ce n’est pas une condition sine qua non du fantastique.
Le fantastique en littérature ne doit donc pas être confondu avec le merveilleux (où le surnaturel est posé et accepté d'emblée), avec la science-fiction (qui est rationnelle) ou avec l'horreur, bien que ces genres puissent s'y combiner.
Registres apparentés
vignette|Sorcière. Le fantastique est souvent considéré comme très proche de la science-fiction. Néanmoins, d'importantes différences les distinguent : la science-fiction ne relève pas du surnaturel et se veut rationnelle. Ainsi, La Machine à explorer le temps, de H. G. Wells, est un roman de science-fiction car le héros voyage dans le temps grâce à une machine conçue à cet effet, autrement dit grâce à un procédé technologique, certes inconnu dans l'état actuel des connaissances humaines, mais qui, étant présenté comme technologique, ne peut être qualifié de surnaturel.
En français, une erreur fréquente consiste à appeler « fantastiques » tous les textes appartenant au genre anglo-saxon de la fantasy, comme ceux de J. R. R. Tolkien, alors qu’ils appartiennent en réalité au domaine du merveilleux. Cette erreur est sans doute due à la proximité formelle des deux termes. Dans le monde anglo-saxon la littérature fantastique n'est pas considérée comme un genre à part mais plutôt comme un sous-genre de low fantasy. Le fantastique est également apparenté au réalisme magique, genre propre à la littérature latino-américaine et fondé sur l'insertion d'éléments surnaturels dans un récit réaliste. Mais les faits surnaturels y sont considérés comme normaux, ce qui fait du réalisme magique une branche du merveilleux et non du fantastique.
Tzvetan Todorov arrive donc à une définition du fantastique comme étant entre l'étrange, c'est-à-dire un réel dont on pousse les limites à bout, comme dans la Chute de la Maison Usher d'Edgar Allan Poe, dans laquelle on peut adopter une analyse rationnelle, et le merveilleux, où les éléments surnaturels sont considérés comme normaux : le fantastique est cet entre-deux, ce moment où l'esprit hésite encore entre une explication rationnelle et irrationnelle. Il ajoute comme condition dernière à l'apparition du fantastique un univers ou un contexte réaliste : il faut que le décor soit perçu comme naturel pour pouvoir y introduire les marques du surnaturel, et donc l'hésitation qui mène au fantastique.
Histoire Origines thumb|upright=0.7|Caspar David Friedrich.
De l'Antiquité aux Lumières Lorsque Charles Nodier veut inventer une histoire fantastique, lorsque Nerval rappelle cet initiateur malgré lui que fut Cazotte, tous deux se réfèrent sans hésiter à L’Âne d’or (également intitulé Les Métamorphoses) d’Apulée (iie s. apr. J.-C.). Le héros des Métamorphoses arrive dans une région particulièrement mystérieuse de la Grèce, la Thessalie. Les sorcières de cette province étaient réputées, et le protagoniste Lucius est transformé en âne après avoir utilisé le mauvais onguent. Toute une partie du roman, depuis la métamorphose de Lucius jusqu'à ce qu'il retrouve sa forme originale, échappe au fantastique et préfigure le parcours futur des héros picaresques. Seul le début, où la magie des sorcières reste incertaine, peut être considéré comme fantastique. Les œuvres fantastiques ne sont cependant réellement apparues qu'au tournant du et ce type de littérature a connu son âge d'or au .
L'un des précurseurs est Jacques Cazotte dont le court roman, Le Diable amoureux (1772), est considéré comme le premier récit fantastique de langue française. Il relate l'histoire d'un jeune homme, Alvare, qui tente de convoquer le Diable. Celui-ci lui apparaît sous les traits de la charmante Biondetta. Teinté d'influences ésotériques, ce roman aura une influence directe sur Charles Nodier et ses successeurs français.
L'autre grand des Lumières associé au fantastique est Le Manuscrit trouvé à Saragosse du polonais Jean Potocki, écrit lui aussi en français. Se présentant sous la forme d'un assemblage de récits indépendants, imbriqués les uns dans les autres selon le principe du roman gigogne, avec quelques personnages récurrents, il propose une grande diversité de types de récits : le roman noir, le roman picaresque, le conte, le récits philosophique, etc. Cependant, le surnaturel est omniprésent dans le roman.
William Beckford était anglais, et pourtant c'est le français qu'il a choisi pour écrire Vathek (1786). Il situe l'action en Orient, et donne au roman l'aspect d'un conte oriental qui rappelle Les Mille et Une Nuits. L'histoire est celle de la descente aux enfers d'un calife ayant cherché à obtenir des pouvoirs surnaturels en concluant un pacte avec le Diable.
Roman gothique
La véritable source du genre fantastique est le roman gothique anglais de la fin de 1785. Outre l'apparition des thèmes propres au fantastique, (histoires de fantômes, le Diable, les vampires) ces romans caractérisés par une atmosphère d'horreur plus prononcée introduisent l'ambiguïté caractéristique du genre. Parmi les œuvres les plus représentatives, citons Le Château d'Otrante d'Horace Walpole, Le Moine de Matthew Gregory Lewis (1796), Les mystères d'Udolphe d'Ann Radcliffe (1794), Caleb Williams de William Godwin (1794), Zofloya, ou le Maure de Charlotte Dacre (1806) et Melmoth, l'homme errant de Charles Robert Maturin (1821).
Romantisme frénétique
vignette|redresse=0.7|Pétrus Borel.
La découverte des gothiques anglais donne lieu en France à une profusion d'œuvres dites « frénétiques » (On parle aussi de « roman noir »). Encore très marquées par le merveilleux, ces œuvres romantiques des années 1830 introduisent dans le roman français le goût pour l'horreur et le macabre.
Après ces deux œuvres imposantes, le roman frénétique atteint son apogée avec les « petits romantiques ». Pétrus Borel, dans Champavert, contes immoraux (1833) et surtout dans Madame de Putiphar (1839), est encore plus provoquant que les anglo-saxons, en particulier dans sa complaisance pour l'horrible. La cruauté des récits de Champavert annonce Auguste de Villiers de L'Isle-Adam. De plus, Borel a écrit un véritable récit fantastique, Gottfried Wolfgang (1843).
Parmi les œuvres marquantes du gothique français, il faut aussi évoquer des romans qui, ayant été écrits dans le but de parodier les récits de Lewis et Radcliffe, sont devenus d'authentiques romans noirs. Dans ce registre, le critique littéraire Jules Janin a notamment écrit L'âne mort et la femme guillotinée (1829). De même, Les mémoires du Diable de Frédéric Soulié utilise tous les ressorts du roman gothique, et ne cache pas sa dette envers le Marquis de Sade.
Naissance du véritable fantastique thumb|upright=0.7|left|E.T.A. Hoffmann.
C'est en Allemagne au début du que naît la littérature fantastique proprement dite, avec Adelbert von Chamisso (Peter Schlemilh) puis Achim von Arnim et E.T.A. Hoffmann (Fantaisies à la manière de Callot, Contes nocturnes). Le fantastique de Hoffmann se caractérise par l'exaltation, le chaos, et la frénésie. Le roman Les Élixirs du Diable, qui revendique la filiation du Moine de Lewis, accumule de façon souvent incohérente les épisodes de natures très différentes : histoire d'amour, méditations esthétiques ou politiques, aventures picaresques, épopée familiale, extases mystiques, etc. Le thème de la folie et de la solitude est central dans l'œuvre de Hoffmann comme dans celle de Chamisso.
Hoffmann a eu une influence universelle et pratiquement continue sur le genre. Ses contes forment un véritable répertoire du fantastique, décliné par la suite par d'autres auteurs et dans d'autres arts (opéra, ballet, cinéma).
Fantastique moderne Au , le genre fantastique témoigne d’une évolution significative par rapport au siècle précédent ; un certain nombre de critiques ont parlé en ce sens d’un . On considère que des auteurs aussi divers que Kafka, Borges, Adolfo Bioy Casares, Stephen King, Raymond Roussel ou encore Jules Supervielle ont participé à ce .
En langue française thumb|upright=0.7|Théophile Gautier.
Essor du fantastique en France Dès les années 1830, les contes d'Hoffmann sont traduits en français par Loève-Veimars et rencontrent un succès spectaculaire. Après Le Diable amoureux de Jacques Cazotte, Nodier est l'un des premiers écrivains français à écrire des contes fantastiques. Pourtant, il ne voit dans ce genre qu'une manière nouvelle d'écrire des récits merveilleuxVoir le chapitre Nodier et Balzac : une première synthèse, p. 58, in Jean-Baptiste Baronian, Panorama de la littérature fantastique de langue française, éditions de La Table Ronde, 2007. ; le fantastique lui est prétexte au rêve et à la fantaisie. Il écrit d'ailleurs une étude sur le fantastique (voir section bibliographie), qui montre que pour Nodier la frontière entre merveilleux et fantastique est assez floue. Peuplés de fantômes, de vampires et de morts-vivants, ses textes possèdent cependant ce qui caractérise le fantastique : l'ambiguïté, l'incertitude, l'inquiétude. Ses contes les plus connus sont La Fée aux miettes (1832), Smarra ou les démons de la nuit (1821) et Trilby ou le lutin d'argail (1822).
Puis plusieurs des plus grands de la littérature française s'y essayent. Honoré de Balzac, auteur d'une dizaine de contes et de trois romans fantastiques, a été lui aussi influencé par HoffmannVoir l'article sur E.T.A Hoffmann, ici.. Outre L'Élixir de longue vie (1830) et Melmoth réconcilié (1835), sa principale œuvre fantastique est le roman La Peau de chagrin (1831), dont le personnage principal a conclu un pacte avec le Diable : il achète une peau de chagrin qui a le pouvoir d'exaucer tous ses souhaits mais qui, symbolisant sa vie, se réduit à chaque fois qu'il y a recours. Malgré la composante fantastique, ce roman est inscrit dans le réalisme : Balzac utilise à la description pour peindre les lieux de Paris ; il fait intervenir la psychologie et la situation sociale de ses personnages. Mais dans l'ensemble, l'œuvre fantastique de Balzac n'est pas conçue comme une finalité. Tout du moins, Balzac ne cherche pas à effrayer ou à surprendre le lecteur, et ne fait pas intervenir de quelconques vampires ou loups-garous. Il s'agit plutôt d'une œuvre de réflexion, inscrite dans le cadre de la Comédie humaine. À travers la puissance allégorique des personnages et des situations, Balzac écrit avant tout des contes philosophiques.