Deir Yassin () était un village arabe palestinien situé à 5 km à l'ouest de Jérusalem dans la Palestine mandataire avec une population comprise entre 400 et 1200 habitantsSelon Yoav Gelber, Palestine 1948, Sussex Academic Press, Brighton, 2006, , . Il estime que 620 est le plus vraisemblable. en 1948. Le village tient son nom de la présence de la mosquée d'un Cheikh Yassin dans le village. Le site de ce village fait aujourd'hui partie du quartier Givat Shaul de Jérusalem.

Le , il fut pris par l'Irgoun et le Lehi, qui y commirent un massacre et en chassèrent les habitants palestiniens. Ce massacre a fait l'objet de nombreuses polémiques, entre partisans et adversaires d'Israël. Les débats portent sur les conditions du massacre, le nombre de victimes, mais aussi sur le rôle joué par cet évènement dans l'exode des Palestiniens dans les jours qui ont suivi. vignette|Colline de Deir Yassin, 2023.

Nom

La première partie du nom du village, Deir, fait référence à un monastère. Selon l’historien palestinien Walid Khalidi, ce toponyme est fréquent dans les noms de lieux en Palestine et spécialement aux alentours de Jérusalem. Une grande ruine au sud-ouest de Deir Yassin est appelée "Deir". Selon Palmer en 1881, le "Yassin" fait référence à cheikh YassinPalmer, 1881, 293..

Géographie

thumb|left|250px|Carte montrant Deir Yassin à proximité de Jérusalem dans les années 1870. thumb|left|250px|Carte de Deir Yassin et ses alentours en 1948.

Deir Yassin est construite sur le versant est d’une colline, à environ 800 m au-dessus de la mer, avec un large panorama. Il fait face aux faubourgs ouest de Jérusalem, à moins d’un kilomètre, le centre de Jérusalem étant à 5 km de Deir Yassin. Il est séparé de la ville par une vallée cultivée en terrasses plantées de figuiers, d’amandiers et d’oliviers. Une route secondaire reliant Deir Yassin aux faubourgs de Jérusalem et à la rue Jaffa, à 2 km au nord« Deir Yasin — دَيْر ياسِين », Interactive Encyclopedia of the Palestine Question, consulté le 13 mai 2025..

La surface totale du village était de 2857 dounams (286 hectares), dont 94,5% appartenaient à des Arabes et 5,3% à des Juifs, le reste étant propriété publiqueGouvernement de Palestine, Department of Statistics. Village Statistics, April, 1945. Cité par Hadawi, 1970, 57.. Sur cette superficie, 866 dounams (30%) (87 hectares) étaient utilisés pour la culture de céréales, appartenant principalement à des ArabesGouvernement de Palestine, Department of Statistics. Village Statistics, April, 1945. Cité par Hadawi, 1970, 102.. La zone construite occupait 12 dounamsGouvernement de Palestine, Department of Statistics. Village Statistics, April, 1945. Cité par Hadawi, 1970, 152..

Démographie vignette|gauche|Famille de Deir Yassin, 1927.

Khirbet Ayn al-Tut, le village qui a précédé Deir Yassin, avait 39 habitants en 1596, sous les débuts de l’Empire ottoman. Dans le recensement de 1922, Deir Yassin avait 254 habitantsBarron, 1923, Table VII, Sub-district of Jerusalem, 15., population qui a augmenté à 429 dans celui de 1931 et à 750 en 1948 ; dans le même temps, le nombre de maisons est passé de 91 à 144Mills, 1932, 39.. Avant sa destruction en 1948, le nombre de musulmans était estimé à 610Gouvernement de Palestine, Department of Statistics, 1945, 24. Les cinq hamulas (clans) de Deir Yassin étaient les Shahada, les 'Aql, les Hamidad, les Jabir et les JundiKark, Oren-Nordheim, 2001, 228..

Histoire Croisades et périodes ayyoubide et mamelouke

Deir Yassin est identifié à un village donné en fief à l’église du Saint-Sépulcre au Conder, Kitchener, 1883, SWP III, 21.. En 1136 Foulques, roi de Jérusalem confirme la possession de ce casalis aux Hospitaliers de St-JeanRöhricht, 1893, #164, 40-41.Delaville Le Roulx, 1894, vol I, 98 ; ligne 13: Irrasin vaut pour Deirrasin selon Delaville Le Roulx, 1906, vol IV, 312, et vol IV, 449.. Un bâtiment voûté au centre du village peut être d’origine croisée ou mameloukeTobler, 1854, 529 -530. Cité par Pringle, 1997, 47.. Ce bâtiment a été complètement détruit en 1948.

Tawfiq Canaan note qu’une pierre jaune, utilisée dans les ablaqs de Jérusalem, est apparemment extraite d’une carrière de Deir Yassin jusqu’à la fin du Canaan, 1933, cited in Burgoyne, 1987, 41..

Empire ottoman

Sous l’Empire ottoman, auquel la Palestine est rattachée en 1517, le noyau de peuplement dans la zone est Khirbet Ayn al-Tut ("La ruine de la source des mûriers"Palmer, 1881, 301.), environ 500 m à l’ouest du village détruit en 1948. En 1596, ce village fait partie de la nahié (sous-district) de Jérusalem, et du sandjak (district) de Jérusalem. Il n’y avait que sept maisons, toutes habitées par des musulmans, qui payaient des taxes sur le blé, l’orge, les oliviers pour un total de 4522 akçe. Tous les revenus étaient attribués à un waqfKhalidi, 1992, 289.Hütteroth and Abdulfattah, 1977, 113.

La date du déplacement du village à Deir Yassin est inconnue. Le village est nommé en l’honneur d’un certain cheikh Yassin dont la tombe se trouve dans un maqâm (sanctuaire) situé très près du village sur un emplacement élevé dominant les environsCanaan, 1927, 4.. L’auberge du village, ou madafeh, était située du côté opposé au sanctuaireCanaan, 1927, 16, 287..

Edward Robinson note l’existence du village en 1838Robinson, Smith, 1841, vol. 2, 141. ; en 1870, une liste de villages ottomane indique 13 maisons et une population de 48 hommes (les femmes n’étant pas recensées)Socin, 1879, 152.Hartmann, 1883, 118 compte aussi 13 maisons.. En 1896, la population de Deir Yassin est estimée à 138 personnesSchick, 1896, 125..

Fin , les maisons de Deir Yassin étaient construites en pierre. Deux sources, une au nord et l’autre au sud du village, permettait son alimentation en eauConder, Kitchener, 1883, III:21. Cité par Khalidi, 1992, 289.. La plupart de ces maisons aux murs épais étaient resserrées sur un petit espace appelé Hara, c’est-à-dire "quartier". Tous les habitants étaient musulmans. En 1906, une banlieue juive de Jérusalem, Givat Shaul, est construit à travers la vallée à partir de Deir Yassin. La route secondaire reliait le village à Jérusalem et la grande route vers Jaffa passait à travers Givat Shaul.

Première Guerre mondiale et mandat britannique vignette|gauche|Deir Yassin dans les années 1930.

Pendant la Première Guerre mondiale, les Ottomans fortifient la colline de Deir Yassin qui est ainsi intégré au système défensif de Jérusalem. Le , ces fortifications sont prises d’assaut par les Britanniques commandés par Edmund Allenby. Le jour suivant, Jérusalem tombe devant lui. Jusqu’aux années 1920, les habitants de Deir Yassin dépendent principalement de l’agriculture et de l’élevage, mais les vastes projets de construction à Jérusalem sous la période mandataire transforment les bases de son économie.

Les habitants de Deir Yassin prospèrent grâce à la carrière de calcaire jaune, dit mizi yahudi. L’extraction de cette pierre, appréciée pour sa résistance au climat de Jérusalem, procure de nombreux emplois. Les revenus permettent au village de construire de grandes maisons, deux écoles et des mosquéesBenvenisti, 2000, 115.. À la fin des années 1940, quatre concasseurs de pierre fonctionnaient à Deir Yassin. Ce climat prospère favorisa l’investissement dans le transport routier, certains habitants devenant chauffeurs. En 1935, une compagnie de bus est créée en association avec le village arabe de Lifta. Deir Yassin s’étend vers le haut de la colline et vers l’Est, en direction de Jérusalem.

Au début du mandat britannique, il n’y avait pas d’école à Deir Yassin et les enfants du village allaient à Lifta ou à Qalunya. En 1943, une école primaire est construite pour les garçons, suivie d’une autre pour les filles en 1946. La directrice de l’école de filles résidait sur place et venait de Jérusalem. À cette époque, il y avait aussi une boulangerie, deux hôtels et un foyer villageois — le "Renaissance Club" — une caisse d’épargne et trois boutiques. Le village disposait aussi de quatre puits et d’une deuxième mosquée construite par Mahmud Salah, un habitant disposant d’importants revenus. Beaucoup d’habitants travaillaient hors du village dans le camp de la British Army comme serveurs, charpentiers, contremaîtres ; d’autres travaillaient dans l’administration civile, comme employés ou professeurs. Moins de 15% de la population travaillait dans l’agricultureKhalidi, 1992, 290..

Les rapports entre Deir Yassin et ses voisins juifs avaient assez bien commencé sous les Ottomans, surtout quand les juifs yéménites, parlant l’arabe, étaient majoritaires dans la population. Ces relations se sont rapidement dégradées avec la montée du sionisme en Palestine et atteignirent un sommet durant la Grande révolte arabe de 1936-1939. Les relations s’améliorèrent cependant durant les années de boom économique de la Seconde Guerre mondiale. En 1948, Deir Yassin était un village prospère, en pleine croissance et maintenant une paix relative avec ses voisins juifs, notamment par les relations économiques.

Avril 1948

vignette|Carte de Deir Yassin dans les années 1940s, d’après Survey of Palestine.

Dans le plan de partage de la Palestine voté par l’assemblée générale des Nations unies le 29 novembre 1947, Deir Yasin fait partie du corpus separatum de Jérusalem, prévu pour être placé sous une tutelle internationaleSami Hadawi, « Palestine - Index to villages & settlements », Palestine Arab Refugee Office, 1949..

Quand les hostilités commencent en 1948, les habitants de Deir Yassin et leurs voisins de Giv'at Shaul signent un pacte, approuvé par le quartier-général de la Haganah, pour conserver de bonnes relations, échanger des informations sur les mouvements des étrangers dans le territoire de chacun des villages, et assurer la sécurité des véhicules appartenant à chacun des villages. Les habitants de Deir Yassin respectent l'accord scrupuleusement, résistant aux infiltrations des combattants irréguliers arabes. Les milices d’extrême-droite juives de l'Irgoun et le Lehi attaquent le village quand ils l'apprennent, le . Selon Meron Benvenisti, l'attaque n'est pas justifiée militairement, et les assaillants agissent de manière incontrôlée.

Cette attaque fait néanmoins partie du plan général de l’opération Nachshon, partie du plan Daleth, ce dont David Shaltiel, chef de la Haganah de Jérusalem, informe les groupes paramilitaires. Il leur communique qu’il n'a pas d’objection à leur attaque. De plus, il fournit des munitions aux milices et une couverture d’artillerie (par mortiers). Il s’agit donc d’une attaque coordonnée de toutes les milices juives.

Dans un premier temps, l'assaut est repoussé, les assaillants ayant 40 blessés. L'intervention d’une unité du Palmach, appuyée de mortiers, permet seule la conquête du village. Les assaillants font sauter des maisons avec leurs habitants à l'intérieur, défoncent des portes et lancent des grenades dans d'autres ; des hommes, des femmes et des enfants sont exécutés à bout portant. Le nombre de victimes, incertain, est estimé à 120 selon les travaux de Sharif Kanaana. Les sources contemporaines, dont l'Agence juive et le New York Times, avancent le chiffre de 254, considéré aujourd'hui comme probablement exagéré. Les travaux de Sharif Kana'aneh l'estiment à 120. Les survivants sont transportés en camions vers Jérusalem pour participer à un défilé de la victoireTessler, 1994, p. 292 au milieu des acclamations des Juifs de Jérusalem, selon l'histoire officielle de la Haganah. Après le défilé, les prisonniers auraient été ramenés au village et exécutés. Un autre groupe de 70 femmes et enfants sont remis à l’armée britannique à Jérusalem. Quelques sources indiquent d'autres violences de la part des hommes du LehiMorris, 2004, note 564, 294 ; voir aussi Dr. Z Avigdori, Dr A. Druyan's "Report on Visit to Deir Yassin on 12.4.1948," April 18, 1948. Gelber 2006 , 314.. Quatre hommes du Lehi et de l'Irgoun ont été tuésKhalidi, 1992, 291..